CHAPITRE XXXVI
musique des eaux, mais je m'aperçus soudain que, comme Actéon, je m'étais laissé entraîner au milieu du péril : un bloc de glace se détachant de la voûte du glacier, et se brisant en fragments nombreux, vint rebondir avec fracas autour de moi, sur les rochers et sur l'étang; je m'enfuis au plus vite avant d'avoir satisfait ma curiosité.
Je retournai au lac, j'en suivis les verts contours, et cueillis en passant un bouquet de fleurs brillantes ; celles-ci ne trouveront point leur place dans mon herbier, mais parmi d'autres souvenirs plus aimés, sinon aussi précieux que mes collections scientifiques. Elles revenaient de droit aux mains délicates qui avaient brodé de riantes devises pour les sombres parois démon austère cabine.... Et le vallon où je les ai cueillies, son lac argenté, ses ruisseaux et ses cascatelles, son glacier caverneux et sa grotte d'azur ont décuplé de prix à mes yeux depuis qu'en les baptisant d'un nom chéri, je les ai reliées dans mon souvenir à la plus gracieuse image qu'un voyageur ait jamais pu invoquer à l'heure des périls et des tempêtes.
Près de la pointe de Gale, nous découvrîmes des vestiges d'Esquimaux beaucoup plus récents que ceux que j'avais trouvés à la baie de Gould et autres lieux de la terre de Grinnell; les traces étaient même de nature à faire supposer que les Esquimaux y reviennent encore. Les rochers sont de ce grès foncé qui, au nord de la pointe, s'interrompt brusquement pour livrer passage à une vaste plaine qui s incline doucement vers la mer. Elle a environ neuf kilomètres de large, et au nord comme au sud, se termine par de hautes falaises (jui s'élèvent au-dessus du roc primitif, en arrière du cap Isabelle. Cette plaine est jonchée de galets parsemés en divers endroits de pelouses vertes au travers desquelles coulent de larges ruisseaux. Ils s'échappent d'un glacier, qui du vaste réservoir qui le domine, descend dans la vallée et n'est plus qu'à sept kilomètres de la berge; à l'ouest il circonscrit la vaste plaine de son énorme
muraille blanche au-dessus de laquelle l'œil pouvait suivre le rapide talus de la « mer de glace, » jusqu'aux chauves sommets des montagnes lointaines. — Le vaste fleuve de cristal qui bondissait dans la large vallée, me semblait un Niagara gigantesque, subitement congelé dans sa chute, et dont le lit inférieur, presque desséché maintenant, se recou\Tait çà et là de verdure et de fleurs. — Mon journal le compare à un immense drap blanc tendu sur une corde d'une falaise à l'autre.
CHAPITRR XXXVil,
Départ du détroit de Smith. — Traversée des eaux du nord. — Une scène animée. — Un mirage. — Le détroit de la Baleine. — Les Esquimaux d'Iteplik. — Leurs mœurs et coutumes. — Décadence de la tribu. — La baie de Barden. — Le glacier de Tyndall.
Le vent d'est poussait la banquise sur nous, et comme nous ne pouvions trouver de port (Cadogen Inlet étant complètement envahi par les glaces), il nous fallut pousser vers le sud; nous levâmes l'ancre juste au moment favorable : les glaçons affluaient vers le rivage en masses pressées, et si nous avions attendu plus longtemps, l'irrésistible pack nous eût jetés à la côte.
La brise nous aida à descendre le long des terres jusqu'à Talbot Inlet, où d'épais champs de glace nous barrèrent la route; je fis alors mettre le cap sur le Whale Sound (détroit de la Baleine), que je désirais explorer. En suivant les rivages, j'avais eu l'occasion de rectifier la carte, surtout en ce qui concerne les golfes de Cadogen et de Talbot, dont j'ai pu dresser le pourtour complet ; partout les côtes sont hérissées de glaciers. On n'avait pas encore relevé en avant de la dernière des deux baies, une grande île masquée par l'île Mittie du capitaine Inglefield.
Longeant les rives septentrionales de la banquise, nous nous dirigeâmes vers le nord est, au travers des Eaux du Nord , par une des plus charmantes journées que j'aie vues sous le ciel polaire. Un faible zéphyr ridait à peine la surface de la mer, et sous un soleil éblouissant, nous glissions sur les flots paisibles, semés partout d'icebergs étincelants et de débris de vieux champs de glace ; çà et là brillait quelque étroite bande de cristal détachée de la banquise. Les animaux marins et les oiseaux des cieux s'assemblaient autour de nous et animaient les eaux calmes et l'atmosphère tranquille ; les morses s'ébrouaient et mugissaient en nous regardant ; sur notre passage les phoques levaient leurs têtes intelligentes, les narvals, en troupes nombreuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur longue corne hors de l'eau, et leurs corps mouchetés dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer, comme pour jouir du soleil, eux aussi; des multitudes de baleines blanches fendaient les ondes ; l'air et les montagnes de glaces foisonnaient de mouettes, et des bandes de canards et de petits pingouins volaient sans cesse au-dessus de nous. Assis sur le pont, je passai de longues heures à essayer, sans beaucoup de succès, de rendre sur mon papier les splendides teintes vertes des icebergs qui voguaient près du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle. Les cieux polaires sont de grands artistes en fantasmagorie magique. L'atmosphère était d'une rare douceur, et nous fûmes témoins d'un très-remarquable mirage, phénomène assez fréquent du reste, pendant les beaux jours de l'été boréal. L'horizon tout entier s'élevait et se doublait, pour ainsi dire; les objets situés à une très-grande distance au delà montaient vers nous comme appelés par la baguette d'un enchanteur, et, suspendus dans les airs, changeaient de forme à chaque instant. Icebergs, banquises flottantes, lignes de côtes, montagnes éloignées apparaissaient soudain, gardaient parfois leur contour naturel pendant quel-