CHAPITRE XXXVII
En suivant une banquette glissante au-dessus des eaux furieuses, je m'avançai sous cette voûte jusqu'à ce que la lumière eût presque disparu derrière moi, et assez loin pour rencontrer à ma droite plusieurs autres tunnels qui venaient se joindre à celui que je parcourais comme les petits conduits qui aboutissent à l'égout collecteur d'une grande ville.
Retourné en plein air, je continuai à remonter le glacier pendant près de quatre kilomètres, et découvris que le torrent prenait sa source dans la montagne à ma droite où les neiges fondues se précipitaient sur les pentes rocheuses par un canal nouvellement formé (car les eaux roulaient au milieu de mousses et de dépôts de sable et de vase), et bondissaient comme une avalanche d'une hauteur de plusieurs centaines de pieds, pour s'engouffrer dans un abîme béant qui s'étend sans aucun doute sous la base du glacier. Là les eaux, après avoir serpenté sur les rocs qu'il recouvre, se sont ouvert une route jusqu'aux fissures formées par les glaces dans leur descente sur la rude et abrupte déclivité, puis se sont lentement creusé les passages que je viens de décrire.
J'étais maintenant parvenu à la gorge par laquelle le glacier se déverse dans la vallée. La vue que l'œil embrasse de ce point doit ressembler à celle qu'on aurait de la mer de glace à Trélaporte dans les Alpes, si la Grande Jorasse, le Tacul et les autres montagnes qui forment le bassin du glacier de Léchaud et de celui du Géant étaient toutes nivelées. Au lieu de la variété que présentent les amas de glaces des Alpes, il n'y a ici .qu'une nappe immense, un unique courant, qui, en arrivant à la brèche, se resserre jusqu'à n'avoir plus que trois kilomètres et demi, puis, descendant vers la mer, se disloque et se brise sur les anfractuosités d'une pente rapide.
Je n'avais pas encore vu de spectacle dévoilant aussi clairement la marche des glaciers ou qui démontre mieux
la parfaite similitude des fleuves d'eau courante et des fleuves d'eau congelée. Je ne pouvais escalader cette masse, mais mon œil en suivait les degrés gigantesques, franchissait la passe rocailleuse, montait toujours plus haut, vers le sommet vertigineux, et de ce faîte de glace revenait errer sur la mer et les montagnes. Jamais la grandeur et la puissance de Dieu ne m'avaient paru plus imposantes! Jamais aussi plus évidents le néant de l'homme et la vanité de ses œuvres. Je descendis en répétant les vers de 13yron, promenant son imagination de poète sur les flancs ceints de glace et les sommets neigeux de Alpes :
» Voici les palais de la nature, dont les vastes murailles élèvent jusqu'aux nues leur faite couronné de neiges. Là se forme l'avalanche ; là, calme et froide, sur un trône d'azur siège l'Éternité! » {Childe-Harol4, ch. iii, st. k2.]
GHAriTRE XXXVIII.
En route vers l'Amérique. — La baie de Melville. — Un ours. — — La banquise. — Les eaux du Sud. — Upernavik. — Les nouvelles. — Goodhaven. — Libéralité du gouvernement danois et des fonctionnaires groénlandais. — Chassés du droit chemin par la tempête. — Forcés de nous réfugier à Halifax . — Hospitalité des Anglo-Américains. — Arrivée à Boston. — Conclusion.
Mon récit sera bientôt terminé. Après l'exploration du détroit de la Baleine, nous levâmes l'ancre et fîmes voile vers le sud. Le ciel était radieux, et l'atmosphère pénétrée par la douce chaleur d'un beau jour d'été; nous glissions sur des eaux calmes, étincelantes d'icebergs; nous voyions les lieux témoins de nos aventures s'abaisser lentement derrière nous sous les rouges lueurs du soleil de minuit , et il nous semblait que la mer paisible et les vents favorables étaient réellement venus à notre rencontre pour nous ramener dans la patrie.
Mais cette fête ne fut pas de longue durée : un sombre voile tomba sur les collines qui déjà allaient diminuant derrière nous, et salua notre départ d'une tempête de neige et de vent qui nous força à serrer une partie de la toile et à veiller soigneusement sur le navire. Mon dessein était de
chercher les Eaux de r Ouest comme si j'eusse voulu atteindre la baie du Pond ; de contourner ensuite la « glace moyenne » et de marcher vers le sud , pour mettre enfin le cap sur les côtes du Groenland.
L'atmosphère s'éclaircit un peu, mais le vent ne s'arrêta pas ; il soufflait nord-nord-est, et me semblait devoir favoriser plutôt la route vers le Groenland que vers le rivage de l'ouest. Aussi, un peu au-dessous de la latitude du cap York, et par 73o 40' de long. 0., n'ayant pas encore vu de signes de glace, je changeai la direction du schooner, et nous gouvernâmes sur Upernavik , au travers de la baie de Melville. En vingt-quatre heures, nous courûmes environ deux degrés de latitude et près de sept de longitude. Le 10 aoùti à midi, nous nous trouvions par 74° 19 lat. et 66° longit. sans avoir encore eu de démêlé sérieux avec les glaces nos ennemies. Le ciel était clair encore, et nous pouvions facilement éviter les icebergs ; mais peu à peu la mer devint très-houleuse, et je me sentis presque aussi inquiet que l'année précédente lorsque je parcourais la même baie au milieu du brouillard.
Pendant que nous roulions entre les flots en faisant dix nœuds à l'iieure, nous faillîmes couler un ours polaire énorme qui soutenait en pleine mer une lutte terrible avec les vagues -, évidemment fatigué, il se dirigeait vers le navire, sans doute dans le vague espoir d'y trouver un refuge. Quelque glaçon l'avait porté au large et s'était ensuite brisé sous les coups de la mer; les ours blancs sont des nageurs intrépides, mg-is je ne voyais nulle part de glace où celui-ci pût chercher un asile, et je crains bien que les" eaux n'aient fini par avoir raison de ce pauvre animal. Nous passâmes tellement près de lui fju'il toucha le schooner; j'arrêtai la main de Jensen , qui se préparait à mettre fin à sa destinée avec sa carabine. Cette malheureuse bête combattait si bravement (|ue je ne voulus pas la voir tuer, et du reste, les vagues étaient si hautes que, pour recueil-