‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 23 sur 241 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

leurs ébats sur les eaux paisibles : ils plongeaient vivement dans la mer, puis nous montraient leurs faces intelligentes et sympathiques, à physionomie presque humaine; ils nous regardaient d'un air si innocemment curieux, que je n'aurais pas eu le cœur d'en tuer un seul, n'eût été la nécessité de nourrir nos chiens esquimaux.

Nous menions une étrange vie, et un peu de danger n'était peut-être pas le moindre attrait de ce monde de magi- ((ue beauté et de singulière magnificence; volontiers, je me serais abandonné au charme de ces heures rêveuses, si notre repos forcé n'avait consumé un temps presque indispensable à une tâche bien autrement importante.

Quatre longs jours de calme continu auraient lassé la traditionnelle patience de Job ; du reste, les diversions ne nous manquaient pas : un souffle de vent venait renouveler pour nous le supplice de Tantale , — un courant dangereux nous prenait en traître, — un menaçant iceberg arrivait droit sur nous; — vite il fallait jeter l'ancre, amarrer le schooner à une montagne de glace ou échapper au péril à force de rames.

Comme détail caractéristique de la navigation de ces mers , l'aventure suivante est peut-être digne d'être rapportée.

Pendant la nuit, nous avions pu avancer de quelques kilomètres ; mais après le déjeuner le vent tomba complètement, et le schooner ne paraissait pas bouger plus qu'un soliveau. Nous ne pensions plus aux courants, et tous les regards étaient tournés vers le sud, occupés à guetter le moindre symptôme de brise, lorsqu'on s'aperçut que le flot avait changé et nous portait sans bruit vers un groupe d'icebergs situés sous le vent. Nous dérivions précisément sur un de ceux que l'équipage avait baptisés du nom significatif de Ne me touchez pas! Crevassé, érodé, creusé par le temps, il présentait en plusieurs endroits la structure alvéolée d'un vieux gâteau de miel. Le moindre choc, le

moindre déplacement d'équilibre pouvait déterminer l'éboulement du colosse; malheur alors au malheureux navire exposé au choc de ses débris !

Le courant nous entraînait avec une vitesse inquiétante, et pendant que nous mettions le canot à la mer pour essayer d'amarrer notre câble à un bloc échoué à une centaine de mètres, nous rasions le bord de deux icebergs, dont l'un se dressait à plus de trente mètres au-dessus de nos mâts; à l'aide de gaffes, nous parvînmes à changer un peu la course du schooner, mais, juste au moment où nous pensions avoir échappé à la collision redoutée, un remous nous ht encore dévier et nous jeta presque de flanc sur la masse flottante.

Le navire toucha à tribord, et le choc, quoique assez léger, détacha des fragments de glace qui auraient suffi pour nous abîmer, si l'avalanche ne se fût précipitée un peu plus loin; quelques morceaux tombèrent au milieu de nous sans atteindre personne : quittant en toute hâte l'arrière, nous nous précipitâmes tous sur l'avant pour suivre avec anxiété les manœuvres du canot remorqueur ; l'iceberg commençait à tournoyer et s'avançait lentement sur nous, les éclats de glace pleuvaient plus épais sur l'arrière , le gaillard d'avant, seul, était encore épargné.

Ce fut l'iceberg lui-même qui nous préserva de la destruction : une masse énorme , représentant douze fois au moins le cube de notre petit navire, se détacha de la partie immergée et s'abîma près de nous en faisant rejaillir d'immenses gerbes d'écume ; cette rupture arrêta le mouvement de révolution, et l'iceberg reprit son équilibre dans la direction opposée ; mais les grincements de la quille nous révélèrent un autre danger : une longue pointe de glace s'avançait horizontalement au-dessous du schooner, et nous courions risque de chavirer ou d'être lancés en l'air comme une paume. Cependant les hautes parois de notre ennemi avaient cessé de se pencher sur nous, et la mitraille

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