CHAPITRE M
— Très..... très-près!» grelotta Starr, frissonnant encore, comme s'il venait de recevoir une douche glacée.
Le vieux cuisinier avait été sommé de comparaître sur le pont pour aider à la manœuvre, et au milieu de la terreur générale, on l'entendait murmurer : « Je voudrais savoir comment le dîner de ces messieurs sera prêt si on me dérange comme cela ! pour tirer sur des câbles !» — Le bonhomme n'avait pas l'air de se douter qu'un instant auparavant ces messieurs ne pensaient guère avoir plus jamais besoin de ses services.
Cette aventure inspira à noire équipage la plus aveugle confiance; deux boulets, à ce qu'on dit, ne tombent jamais au même endroit, et nos gens supposaient sans doute qu'il en est ainsi des icebergs; quoi qu'il en soit, tout alla bien; maintes fois la vigie cria : « Brisants à l'avant! » mais un examen plus attentif nous montrait les glaces à droite ou à gauche et nous passions sans avaries. Puis le vent tomba ]jeu à peu, la neige cessa, les nuages se dissipèrent, le soleil repai-ut et pendant que les hommes secouaient le gréement et déblayaient le pont couvert de grêle et de givre, je remontai avec ma lunette; on ne voyait pas de champs de glace, mais ils se reflétaient encore sur le ciel occidental.
C'était merveille d'avoir ainsi traversé les icebergs; la mer en était semée : un d'entre eux surtout excita mon admiration : il se dressait sur l'Océan comme un arc de triomphe colossal sous lequel nous aurions pu passer, toutes voiles dehors.
Le schooner ne bougea pas de la nuit, mais de bonne heure le vent se releva et nous resta hdèle pendant toute la journée ; les icebergs défilaient près de nous comme une procession solennelle ; mon journal les désigne comme les pierres milliaires de V Océan. Les hautes terres coiffées de neige qui dominent le cap York, parurent bientôt à l'horizon et le lier et sombre promontoire lui-même émergea à son tour du sein de la mer.
62f LA MEK LIBRE.
Le 25, à midi, nous rencontrâmes le premier champ de glace; pendant vingt-fjuatre iieures j'avais anxieusement surveillé la mer et je m'étais persuadé que nous franchirions la baie sans la moindre escarmouche avec l'ennemi, lorsqu'une ligne blanche se dessina devant nous ; nous l'atteignîmes bientôt et, profitant d'une large trouée, nous entrâmes bravement, chargés de toute notre toile; le danger se trouva beaucoup moins grand que nous ne l'avions pensé; le banc avait une largeur de près de trente kilomètres, mais la glace n'était pas compacte et nous pûmes nous y frayer une voie sans trop de difficultés.
En cinquante-cinq heures nous avions traversé la baie de Melville; nous entrions dans les eaux du Xord.
Près du cap York, je longeai le rivage, cherchant les indigènes. Les lecteurs des récits du docteur Kane n'ont peutêtre pas oublié que ce navigateur avait emmené des établissements groënlandais un chasseur nommé Hans qui, après lui avoir été lidèle pendant près de deux années, l'abandonna pour une belle, et alla vivre avec les Esquimaux sauvages qui habitent les bords septentrionaux de la mer de Baffin. Supposant qu'il n'avait pas tardé à se lasser de son exil volontaire, et attendait probablement au cap York un navire quelconque qui voulût bien l'emmener, je m'avançai à une portée de fusil de la falaise, sur laquelle je découvris bientôt un groupe d'êtres humains qui faisaient force signes pour attirer notre attention ; je descendis dans un canot, et de vrai, il était là devant nous, l'objet de mes recherches, nous regardant de tous ses yeux; il me reconnut parfaitement ainsi que M. Sonntag et se rappela même nos noms».
1. ... Au moment de notre départ, Hans nous faisait défaut depuis deux mois. Il était parti pour Etah , sous le prétexte d'y commander une paire de bottes dont il avait grand besoin, à une vieille Esquimaude fort experte en semblables confections; mais d'Étab il avait poussé plus loin, jusqu'à Pétérawik, où résidait une petite créature, assez jolie pour la race dont elle sortait et le sol qui l'avait nourrie.... Tout le long de la côte, sur la route de