‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 69 sur 241 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

beaucoup trop exténués pour nous préoccuper de la température ; elle était de plusieurs degrés au-dessous de celle de la nuit précédente.

Notre étape du jour suivant fut de quarante-huit kilomètres; l'inclinaison du glacier, qui jusque-là avait été de six degrés environ, diminua progressivement jusqu'à deux. X l'àpre surface de la glace dure et vitreuse succéda une nappe de neige , épaisse de plus d'un mètre et tellement compacte, qu'à cette profondeur la pioche ne l'entamait qu'avec peine. Avec difficulté aussi on cheminait sur cette couche , superficiellement recouverte d'une croûte légère ([ue le poids du corps brisait à chaque pas.

Le lendemain, nous reprîmes notre route dans les mêmes conditions de sol et de niveau absolu. Au bout de quarante-deux kilomètres, mes hommes s'arrêtaient, harassés de fatigue : le terrible vent d'est nous fouettait le visage et par — 35" 1/2 C. au-dessous de zéro nous dûmes chercher un refuge sous notre tente ; il me fallait renoncer à continuer mon voyage ; du reste j'en avais atteint le but principal , et dans aucun cas je n'eusse osé m'aventurer beaucoup plus loin à cette dapgereuse époque de l'année.

Mes compagnons n'étaient pas suffisamment aguerris à ces affreuses températures; la gelée les avait tous plus ou moins saisis, et deux hommes surtout m'inquiétaient vivement : leur visîige était enflé et fort douloureux ; ils avaient les pieds glacés , et un jour de retard les exposait à une mort certaine. Le thermomètre marquait — 36** C, tandis que, chose à noter, au Port Foulke, il se maintenait à une douzaine de degrés plus haut.

Mes pauvres camarades ne pouvaient dormir et la souffrance leur arrachait des plaintes continuelles ; l'un semblait même sur le point de s'abandonner entièrement et pour le soustraire à la fatale léthargie qui commençait à le gagner , je dus le pousser hors de la tente et le con-

traindre à marcher vigoureusement, en dépit de la tourmente.

Les rafales se succédaient toujours plus furieuses ; l'intensité du froid allait s'aggravant, et cependant il nous fallait rentrer dans la tempête sous peine d'être infailliblement gelés. Aucun abri ne s'offrait à nous sur la vaste plaine glacée : la moindre hésitation pouvait non-seulement être immédiatement fatale à deux de mes compagnons au moins, mais pouvait mettre fin à l'expédition par la mort de nous tous sans exception.

Nous eûmes beaucoup de mal à enlever la tente et à la placer sur le traîneau ; la bise soufflait avec rage et nous empêchait de la rouler de nos mains douloureusement roidies ; à peine si, chacun à son tour, mes hommes pouvaient manier quelques secondes cette toile aussi dure qu'une planche ; ils souffraient horriblement, et leurs doigts, sans cesse gelés, devaient être activement frottés, piles plutôt, pour que l'étincelle de vie, toujours sur le point de s'éteindre, ne s'évanouît pas sans retour. Je ne m'arrêtai point à examiner si l'arrimage était fait suivant les règles de l'art.

Nous étions en effet campés dans une position aussi sublime que dangereuse. A cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer , à cent vingt kilomètres de la côte , nous nous trouvions au milieu d'un vaste Sahara de glace dont l'œil ne pouvait mesurer l'étendue. La zone de hautes terres qui le sépare de l'Océan avait disparu sous l'horizon; pas une colline, pas un rocher, pas un pli de terrain, rien n'était en vue, hors notre faible tente, ployant sous l'ouragan.

La lune descendait lentement dans le ciel , et son orbe, parfois voilé de fantastiques nuages, nous jetait ses indécises lueurs à travers les tourbillons de neige que le vent roulait avec colère dans l'espace sans bornes et qui passaient sur nous dans leur course effrénée , plus

Page 1