CHAPITRE XI
idée très-erronée. Je ne me livrerai pus ici à des discus sions approfondies sur leur formation et leur marche ; je ne veux que constater les faits et établir les comparaisons indispensables entre les glaciers du Groenland et ceux des autres parties du monde. J'espère que ces quelques pages où j'ai résumé une revue générale de la question ne paraîtront pas dépourvues de tout intérêt à ceux qui les liront. Plus tard, au fur et à mesure que mes observations personnelles me ramèneront à ce sujet, je pourrai ajouter à cette esquisse rapide quelques nouveaux détails.
Pour plus de clarté, je prendrai mes exemples dans ces régions alpines où depuis si longtemps de savants explorateurs ont poursuivi leurs recherches. Un des principaux est, sans nul doute, M. le chanoine Rendu, évêque d'Annecy. Ce digne et excellent homme, décédé, je crois, vers 1860, fut un zélateur aussi sincère de la science que de la religion ; une vie entière passée au milieu des roches et des glaciers des Alpes l'avait familiarisé avec tous les accidents de la nature dans cette sublime région du merveilleux, et c'est avec justice que le professeur ïyndall a pu dire de lui : « Il possédait un savoir étendu, un raisonnement exact et serré et une puissance d'observation portée à un degré extraordinaire. » De bonne heure il consacra ses puissantes facultés intellectuelles , l'énergie de son corps , son profond amour de la vérité à l'élucidation des phénomènes naturels avec lesquels il était sans cesse en contact. .\près plusieurs années de travaux consciencieux, il donna au monde le résultat de ses investigations systématiques dans un essai publié dans les mémoires de l'Académie royale de Chambéry et intitulé : « Théorie des glaciers de la Savoie. » Les précieux renseignements que j'y trouve me serviront à démontrer comment la terre arcticiue se couvre de ses glaces , et comment elle se délivre de leurs masses surabondantes.
Rendu étudie d'abord l'accumulation des neiges des Al-
])es. Celles qui tombent sur les montagnes se changent partie en glace, partie en eau qui s'écoule dans les rivières. Il estime que la glace ainsi formée équivaut à une couche annuelle de cinquante-huit pouces d'épaisseur, ce qui élèverait le Mont-Blanc de quatre cents pieds par siècle, et de quatre mille en mille ans.
• Il est évident, ajoute-t-il, qu'il n'en est pas ainsi. » La glace doit donc être enlevée par des causes naturelles, et l'observation a démontré que le savant prêtre ne se trompait pas. Rendu s'occupe ensuite de découvrir comment la nature accomplit cette œuvre, et il arrive à la conclusion fort rationnelle que le glacier et le fleuve sont deux phénomènes identiques, et que la ressemblance entre eux est si parfaite qu'il serait difficile de trouver une condition de l'un qui ne s'applique pas à l'autre ; le fleuve porte à l'Océan les eaux tombées sur les hauteurs, le glacier y pousse le produit congelé des neiges amassées à de l)lus hauts niveaux.
Et le savant observateur conclut en ces termes : « La volonté conservatrice du Créateur a établi pour la permanence de son œuvre la grande loi de circulation qui, examinée de près, se retrouve partout dans la nature. »
En effet, nous voyons l'éyaporation faire circuler l'eau dans les couches de l'atmosphère. Du haut des airs elle redescend sur la terre en rosée, en pluie et en neige, et du sol qui l'a reçue elle retourne à l'Océan par les fleuves qui ont recueilli les petits ruisseaux des collines et des vallées. Cette loi de la circulation règne, toujours invariable, sur les sommets glacés des Alpes, sur l'Himalaya gigantesque, sur les Andes, sur les montagnes de la Norvège et du Groenland comme dans les régions plus basses et plus chaudes, dont les rivières i)ortent les eaux vers la mer. Le glacier n'est autre chose qu'un lleuve mouvant d'eau congelée, cl le système lluvial des zones lorrides et tempérées est