‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 99 sur 241 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

blait possédé d'un irrésistible besoin de mordre tout ce qui l'approchait.

La période aiguë dura quelques heures seulement, et fut suivie d'une prostration presque complète; aveugle et chancelant, le malheureux chien se traînait avec peine le long du navire; une violente convulsion vint secouer ses membres et le renversa dans la neige où, après s'être débattu quelques instants, il reprit connaissance et se remit sur ses jambes ; mais de nouveaux accès se succédèrent rapidement jusqu'à ce que la mort vint enfin terminer sa pénible agonie. Elle se prolongea vingt-quatre heures , pendant laquelle je suivis attentivement les phases du mal dans le vain espoir d'en découvrir le principe et peut-être le remède; la dissection ne me révéla absolument rien; je ne trouvai de trace d'inflammation ni dans le cerveau , ni dans la moelle épinière, les centres nerveux ou les nerfs .eux-mêmes. Plusieurs des symptômes étaient ceux de l'hydrophobie; mais l'animal buvait avidement, et la bave ne m'a pas paru être un véhicule du fléau ; les chiens mordus ne furent pas plus promptement atteints que les autres,

A peine ce cas s'était-il fatalement dénoué, qu'une balle terminait les souffrances d'un troisième chien ; sept périrent ainsi en moins de quatre jours ; et je voyais avec consternation se fondre ainsi mes beaux attelages. J'essayais, j'essayais toujours, et toujours mes efforts échouaient tristement. Karsuk, mon second chef de file, le meilleur collier de ma meilleure bande, succomba l'un des premiers. Deux heures après l'invasion de la maladie, il était effrayant à contempler : jamais aucune créature vivante ne s'est montrée à moi avec une telle empreinte de férocité sauvage et redoutable. Pensant que le repos forcé lui ferait quelque bien ou que la violence de l'attaque s'épuiserait plus vite , j'ordonnai qu'on l'enfermât dans une grande caisse placée sur le pont; mais la captivité parut aggraver le mal. Il mordait le bois avec une furie indescriptible, et introdui-

îOk LA MER LIBRE.

sant ses dents dans une fente, il enleva la planche, éclat par éclat, jusqu'à ce qu'il eût pratiqué une ouverture assez grande pour y passer la tète; je le fis immédiatement fusiller. Ses yeux roulaient comme des boules de flamme, un de ses crocs était brisé, et un jet de sang coulait de sa gueule.

liientôt après, un bel animal qui paraissait en parfaite santé, bondit soudain et, s'élançant avec un hurlement sauvage , tourna autour du port , puis revint près du navire où il fut pris de terribles convulsions. Je le fis attacher, mais il rompit ses liens, et nous dûmes le tuer aussi.

Trois autres succombèrent le même jour, et le 16 décembre je ne possédais plus que douze chiens; dix-huit étaient morts du fléau, et j'en avais déjà perdu quelquesuns par des causes diverses; huit jours après, il ne m'en restait plus que neuf.

Au premier abord, le lecteur ne pourra peut-être pas se rendre compte de l'étendue de ce désastre. Tous nos plans d'exploration reposaient sur les traîneaux, et mes attelages allaient se réduisant de plus en plus; je n'espérais pas conserver un seul chien, et si je ne réussissais pas à réparer cette perte, notre entreprise était irrévocablement condamnée.

M. Sonntag partageait mon anxiété. Après nous être inutilement épuisés de soins et d'eflbrts contre le fléau , il ne nous restait plus qu'à chercher les voies et les moyens pour remédier au mal et former des projets plus conformes à nos ressources actuelles.

Naturellement, notre première pensée fut d'avoir recours aux Esquimaux; s'il nous était possible d'amener quelque tribu auprès du navire, nous pouvions espérer qu'elle nous prêterait ses chiens en retour de notre promesse de la nourrir elle-même, soit de nos ])rovisions, soit des produits de notre chasse, pendant tout le temps que ses attelages seraient employés à notre service.

llans fut appelé au conseil : il nous apprit qu'une famille

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