‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 8 sur 98 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La maternité de grâce dans la Mère de Dieu, basée sur son rôle de nouvelle Eve. — Le Protévangile (Gen. un, i4, sqq.). — Cominent Jésus-Christ le Réparateur et ses membres y sont prédits comme étant Lui selon la chair, eux selon l'esprit, la descendance de la Femme^ c'est-à-dire de la Vierge Marie.

La Tradition, dans le chapitre précédent, nous a fait contempler en Marie la nouvelle Eve eng-endrant à la vie, par Jésus-Christ, le nouvel Adam, ceux que l'Eve antique enfante à la mort avec l'ancien. Et cette antithèse entre les deux femmes se rattache comme une partie substantielle au plan de revanche inventé par l'éternelle miséricorde et l'éternelle sagesse. Est-il permis de remonter plus haut que la tradition chrétienne, et pouvons-nous trouver avant elle la source d'une si universelle doctrine ? Les Pères, qui nous l'ont fidèlement transmise, n'hésitent pas à l'affirmer. Ils nous la montrent consignée par Dieu lui-même aux premières pages de la Genèse. C'est là que nous allons maintenant Tétudier.

On connaît le passage mémorable où Dieu, frappant les coupables, relève pourtant l'homme par l'annonce de sa future délivrance : « Et Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, maudit sois-tu au-dessus de tous les animaux et de toutes les bêtes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la poussière, tous les jours de ta vie. Et je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta race et sa race.

Elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre au talon )> (i).

Telle est la prophétie qu'on est g-énéralement convenu d'appeler du nom de Protévanr/ile, parce qu'elle contientla première promesse du Messie Rédempteur, enchâssée dans la sentence portée contre le serpent. Pour mieux comprendre la signification de l'oracle, et comment il confirme à la fois la double maternité de Marie, celle qui la fait mère du Sauveur selon la chair et celle qui la fait notre mère suivant l'esprit, il faut, avant tout, définir et préciser les personnages qui sont en scène : d'une part, le serpent et sa race; de l'autre, la femme et la race de la femme.

I. — Quel estce serpent, tentateur et séducteur d'Eve, objet maintenant delà malédiction divine? Le serpent est, sans conteste, le démon; mais le démon voilé sous la figure sensible du serpent dont il a fait son organe. C'est donc le démon qu'atteint la malédiction de Dieu, à travers le serpent qui le symbolise. Les saintes Ecritures n'ont qu'une voix pour attester cette identification de l'esprit du mal avec le serpent, séducteur de la première femme. « Et il se fit sous le ciel un grand combat : Michel et ses anges combattaient contre le draffon; et le dragon et ses anges luttaient contre lui... Et il fut précipité du ciel, ce grand dragon, cet antique serpent qixv s'appelle le diable et satan... » (2). Ainsi parle saint Jean dans son Apocalypse. Le témoignage de Notre Seigneur n'est ni moins clair ni moins

(i) Gen., m, i4, i5. La traduction du dernier verset répond au texte de la Vulgate ; elle serait selon l'hébreu : Celle-ci (la race de la femme) te brisera la tète et tu la blesseras au talon.

(2) Apoc, XII, 9; XXII, 2, 9.

formel, quand il dit aux Juifs : « Le père dont vous êtes nés est le démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il fut homicide dés le commencement... » (i). Allusion manifeste à la déchéance originelle causée dans l'humanité par jes suggestions du serpent infernal. Saint Paul ne parle-t-il pas aussi du démon, quand il écrit aux fidèles de Corinthe : « Je crains que comme Eve fut séduite par l'astuce du serpent, vos sentiments de même ne se corrompent » (2).

Il est facile encore de reconnaître le serpent de la Genèse et le démon dans ces paroles du Sauveur : « Voici que je vous ai donné la puissance de marcher sur les serpents et les scorpions et sur toute la puissance de l'ennemi » (3) : car le second membre explique le premier, vu que l'ennemi par excellence est le diable (4). Enfin, pour nous appuyer aussi sur l'autorité de l'Ancien Testament, la Sagesse nous avertit que «la mort a fait son entrée dans le monde par l'envie du diable » (5). Texte inintelligible, si le diable et le serpent ne sont pas identifiés comme la cause et l'instrument ou le symbole. Si donc satan n'est pas expressément nommé dans la Genèse, c'est que la matière et la croyance générale rendaient une désignation plus précise absolument superflue. La lettre est transparente et, sous la figure, impossible de ne pas voir la réalité.

Une remarque qui n'est pas sans importance, c'est que l'Écriture, parlant du serpent séducteur, ne dit pas un serpent, mais le serpent. Elle veut nous apprendre, par là, que le serpent du paradis terrestre

(i) Joan., VIII, 44.

(2) II Cor., XI, 3.

(3) Luc, X, 19.

(4) Matth., XIII, 39.

(5) Sap., Il, 24.

cil. II. PHOTEVANGILE ET NOUVELLE EVE 29

n'est pas un serpent quelconque, mais celui que l'Ancien et le Nouveau Testament appellent le -.S'rt/a/i(i) par opposition à satan (sans article) qui signifie simplement un ennemi, un adversaire. Donc le serpent foudroyé par la sentence divine est, avant tout, le grand rebelle, Lucifer, l'Esprit mauvais. S'il y a eu un serpent proprement dit, celui-ci n'était que le vêtement visible et l'organe du serpent infernal. C'est pourquoi tout ce qui dans la malédiction de Dieu peut convenir au premier, exprime figurément et typiquement la peine dont le démon lui-même est frappé, soit en luimême soit dans sa race.

Qu'entendre par la race du serpent? Si le serpent est le symbole du démon, il faut bien voir dans la race du serpent la race même du démon. Mais cette race elle-même quelle est-elle ? L'Écriture ne nous le laisse pas ignorer. Quiconque en a lu les pages inspirées sait bien qu'elle établit des rapports de filiation et de paternité, non seulement dans le cas d'une génération physique et naturelle, mais aussi dans le cas d'une génération spirituelle et morale (2). C'est ainsi que, dans la Genèse, les descendants de Setli, pour être restés fidèles au culte du vrai Dieu, sont appelés « fils de Dieu », et les coupables descendants de Caïn « fils des hommes » (3).

Plus d'une fois, le Nouveau Testament désigne les pervers par le nom de fils du diable et de satan . « O

(i) Job, 1, 6.

(2) Autre est pourtant la génération spirituelle des enfants de Dieu, autre celle qui fait les fils du diable. La première transforme intérieurement l'homme par le don de la grâce et l'habitation spéciale du S. Esprit ; la seconde la dépouille et fait succéder les vices à la vertu, tellement que par l'une l'âme est à l'image de Dieu, et que par l'autre elle prend quelque chose des traits de satan, le père du ma).

(3) Gen., vi, i, a.

3o L. I. MATERNITE SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS

homme, rempli de ruse et d'astuce, fds du diable, ennemi de toute justice », dit Paul au mage Elymas, dans le livre des Actes (i). « Celui qui fait le mal, dit à son tour saint Jean, est du diable, lequel a menti dès ïe commencement» (2). Jésus-Christ, dans l'Évang-ile, traite les Sadducéens et les Pharisiens comme « une race de vipères et de serpents » (3) : dénomination qu'on trouve aussi dans la bouche de saint Jean-Baptiste au Jourdain (4). Et, pour lever tous les doutes, Notre Seigneur a dit aux mêmes Juifs incrédules : « Vous avez pour pèrele diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il fut homicide dès le commencement, et il n'est point demeuré dans la vérité )> (5). Donc la race du serpent, signalée dans la sentence de Dieu, ce sont les hommes que le démon, par ses suggestions perfides et par sa néfaste influence, a faits à son image et rendus complices de sa révolte. Race du serpent, ceux quicommettent le péché par leurs actes personnels; race du serpent, ceux qui, comme tout enfant des hommes, naissent souillés du péché ; race du serpent surtout, ceux qui continuent sur la terre l'œuvre du démon, se perdant eux-mêmes et travaillant à perdre les autres.

II. — Nous connaissons, à n'en pas douter, ce qu'est le premier groupe, je veux dire, le serpent et la race du serpent. Reste à considérer le second groupe, la femme et la race ou la postérité de la femme. Cherchons d'abord à déterminer la postérité de la femme;

(i) Act., xin, 10.

(a) Joan,, m, lo.

(3) Matth., XII, 34; xxin, 33.

(4) Matth., m, 7.

(5) Joann., viii, 44-

cil. II. — PROTÉVANGILE ET NOUVELLE EVE 3l

il sera plus facile de voir ensuite de quelle femme il est ici question. Or, s'il est une chose indubitable, c'est que la postérité de la femme est, au moins dans la signification première et principale, le Sauveur et le Rédempteur des hommes. Supprimez cette interprétation, et du même coup vous anéantissez \e premier Evangile^ vous enlevez au genre humain, tombé et désespéré dans la personne de ses premiers auteurs, la promesse qui le console, l'espérance qui le relève. Cette magnifique chaîne de prophéties, qui vont se prolongeant et se précisant à travers les siècles, a perdu son premier et fondamental anneau. La figure du Messie n'est plus esquissée dès l'origine du monde, et le démon, bien que chargé de la malédiction divine, peut jouir en paix de son triomphe, sans se douter qu'il doit perdre un jour sa proie.

Indépendamment des témoignages apportés dans la suite des âges, le texte nous dit assez haut par luimême que la postérité delà femme est, en premier lieu, le Messie Réparateur et Sauveur. En effet, d'après l'hébreu et la plupart des versions orientales, ce n'est pas directement la femme promise, mais sa postérité, son fils, qui doit écraser la tête du serpent; c'est au talon du même fils que s'attaquera le serpent pour le mordre. Et telle paraît bien être la forme originale du texte. Cela ne va pas à dire que la Vulgate et que la plupart des Pères latins en lisant « Elle (\ix femme) t'écrasera la tête », c'est-à-dire en attribuant la victoire à la femme, nous induisent en erreur. Comme nous le verrons bientôt, la pensée est vraie; mais, certainement aussi, l'écrasement du serpent infernal est, avant tout, le fait et le triomphe propre à la postérité de la femme.

Sans entrer dans les études grammaticales et philologiques par où l'on a voulu prouver que la leçon du texte hébreu mérite la préférence, qu'il nous suffise de remarquer ici que l'événement éclaire la promesse. Or, c'est au Fils que l'Esprit Saint attribue perpétuellement la victoire sur le serpent et la destruction de l'empire du diable; c'est principalement le Fils que le serpent et sa race poursuivent de leur haine à travers les siècles. « Comme les enfants, dit l'Apôtre, ont participé à la chair et au sang, Lui pareillement s'y est uni, afin de détruire par la mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire, le diable » (i). Et saint Jean : « Celui qui pèche est du diable, parce que le diable pèche dès le commencement. Et c'est pour cela que le Fils de Dieu a paru, pour détruire les œuvres du diable » (2).

Ainsi le fils de la femme écrase la tête du serpent. Mais aussi quelle rage du serpent contre lui ! A peine est-il né que le diable, s'emparantd'Hérode, lui dresse des embûches. Plus tard, il ira le poursuivre au désert. Rebuté et rejeté, il aura son heure, celle dont Notre Seigneur disait aux Juifs qui venaient l'arrêter dans le jardin des Oliviers : « C'est là votre heure, et la puissance des ténèbres » (3). Alors, il entrera dans Judas pour lui faire livrer son maître, dans les princes des prêtres et dans les anciens du peuple pour le juger et le condamner, dans les bourreaux pour le crucifier. Donc la postérité de la femme est le Rédempteur promis dès l'origine du monde et venu au milieu des temps, Jésus-Christ, Notre Seigneur.

(i) Hebr., ii, i4. (2) I Joan., m, 8.

(3j Luc, XXII, 53.

cil. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 33

A cette première considération s'en ajoute une autre non moins décisive. C'est que le fils de la femme dont il est écrit : « Il t'écrasera la tête, » c'est-à-dire, il anéantira la puissance de l'infernal oppresseur, ne peut être difterent de la semence, promise plus tard aux patriarches, en qui seront bénies toutes les familles et toutes les nations de la terre (i). En effet, de même que la calamité suprême dans les Ecritures est la servitude du diable, ainsi la bénédiction par excellence est l'affranchissement de la même servitude. Il suit de là que le descendant, semen, promis au monde dans la personne d'Abraham, ce fils en qui sera bénie toute nation, est une seule et même personne avec la postérité de la femme, qui doit écraser la tête du diable sous son pied vainqueur. Or, l'Apôtre dans l'interprétation authentique qu'il a donnée des promesses faites au père des croyants, le remarque avec insistance : « Les promesses ont été faites à Abraham et à Celui qui devait naître de lui, semini ejua. L'Ecri ture ne dit pas : Et à ceux qui naîtront, comme s'il y en avait plusieurs, et seminibus quasi in multis ; mais comme parlant d'un seul :. Et à Celui qui naîtra de toi, et semini iiio, qui est le Christ w (2).

Donc, si tel est le fils, telle la postérité delà femme, que sera la femme elle-même, sinon la Mère du Christ, la bienheureuse Vierge Marie?

La postérité prédestinée de la femme est le futur Messie, le Dieu fait homme. Nous venons de le démontrer. Mais, parce que la race du serpent est nécessairement un nom collectif, il paraît nécessaire aussi que la postérité de la femme ne signifie pas

(i) Gen., xxii, i8 ; xxvi, 4i etc.

(2) Gai., 111, 16.

LA. MERE DES HOilMES. — I.

seulement la personne particulière qui sera le Christ et le Messie. Le parallélisme des mots exige une signification plus étendue. Voilà pourquoi nous avons dit de cette postérité qu'elle signifiait premièrement et principalement le Christ, fils de la femme. Mais secondairement elle comprend aussi la multitude des hommes qui, dans la suite des siècles, se rangeront sous l'étendard de Dieu pour combattre l'éternel ennemi de Dieu. Pourquoi? Parce qu'ils appartiennent à Jésus-Christ comme des membres à leur chef ; parce qu'ils font partie de sa plénitude; parce que, s'ils n'entrent pas dans sa personne physique, ils sont compris dans sa personne mystique; en un mot, parce qu'ils sont, eux aussi, dans la mesure de leur sainteté, le Christ, victorieux adversaire du serpent. Donc, la semence ou la postérité de la femme exprime vraiment une collection, mais une collection qui sort de l'unité et revient à l'unité. Voilà donc ces deux cités que saint Augustin a si éloquemment décrites : Jérusalem et Babylone : la cité de l'amour divin et la cité de l'amour de soi-même ; la cité de Dieu et la cité du diable ; cités divisées l'une de l'autre par une opposition invincible de pensées, de sentiments et d'actions ; cités en guerre perpétuelle et implacable, parce que la haine réciproque des deux chefs ne s'éteindra jamais.

Et voyez comme tout se tient, cette interprétation du texte une fois admise. La race du diable est multitude, et pourtant elle est une, puisque le diable en est la tête et le centre ; la postérité de la femme est collection aussi, mais plus encore que celle du diable elle est une, parce que les justes sont plus identifiés avec Jésus-Christ que les pécheurs avec le

démoli. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher l'interprétation de ces paroles de l'Apocalypse qui nous montrent en acte ce que la Genèse avait prédit : « Et le drai^on s'irrita contre la femme, et il s'en alla combattre contre les autres de sa race, reliqiiis de semitie ejus, c'est-à-dire, contre ceux qui gardent les commandements de Dieu, et qui ont le témoignage de Jésus-Christ » (i).

C'est là encore ce qui explique pleinement les autres mots de la sentence : « Tu tâcheras de le mordre au talon. » Sans doute, ils s'appliquent tout particulièrement à la personne individuelle et physique de Notre Seigneur. Mais avec quelle fureur aussi l'antique serpent ne poursuit-il pas ceux qui forment ou sont appelés à former son corps mystique? Apprenezle par cet avertissement du prince des Apôtres : « Soyez sobres et veillez : car votre adversaire, le démon, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (2) . Pierre se souvenait d'avoir entendu le Seigneur lui dire : a Simon, Simon, voilà que salan vous a demandé pour vous cribler comme le froment » (3). Participant aux attaques, les justes participent en Jésus-Christ à la victoire. De là ce vœu de saint Paul écrivant aux Romains : « Que le Dieu de la paix se hâte d'écraser satan sous vos pieds » (4).

Encore une fois^ la descendance de la femme étant le Dieu sauveur, c'est la bienheureuse Vierge Marie qu'il faut saluer dans la femme. La conséquence est manifeste. Elle deviendra plus claire encore, lorsque nous

(1) Apoc, XII, 17.

(2) I Pelr., V, 8.

(3) Luc, xxu, 3i.

(4) Rom,, XVI, 20.

aurons fait disparaître une difficulté. On a dit pour infirmer notre interprétation : Dans toute l'histoire de la tentation et de la chute, le iQTixiç. femme désigne Eve seule ; donc, il doit retenir la même signification dans le prononcé de la sentence contre le serpent, et s'appliquer également à la première femme. Réponse : Distinguons le récit de la séduction et de la faute et le prononcé de la triple sentence qui vient après lui. D'accord, le mot femme dans le récit désigne toujours Eve et seulement Eve. Mais il faut bien avouer que dans la fulmination de la sentence, si le mot ne change pas de signification, il change de sujet (i). Est-ce pour Eve seule que Dieu parlait, quand il dit à Xdi femme : « Je multiplierai tes maux et tes grossesses... » (?.). Si donc le même mot, après avoir représenté une personne unique, s'étend à la généralité des femmes ; pourquoi ne pourrait-il pas se dire aussi d'une femme individuelle, autre qu'Eve, d'une femme qui serait la mère du Sauveur futur ?

Si j'ouvre l'histoire d'Eve, j'y cherche en vain ces inimitiés mortelles entre le diable et la femme; inimitiés qui n'ont de comparable que l'opposition entre la race de l'un et la postérité de l'autre. Ou'est-elle et comment nous apparaît-elle dans le texte de la Genèse? Comme la complice d'abord et puis comme la victime du serpent, comme celle dont la témérité, la désobéissance et l'orgueil ont concouru, pour unegrande part, à faire de la race humaine la race du serpent. L'inimitié de la femme pour le démon est manifeste-

(i) La signification reste la même, le suppôt varie, comme disent les théologiens. Ainsi dans cette phrase : Le Verbe est Dieu de Dieu, le mot Dieu garde le même sens. IMais autre est lu supposition du {premier terme, autre celle du second.

(2) Gen., 11:, 16.

en. II. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE EVE '6']

ment connexe avec l'écrasement de la tête du serpent par où finit la sentence. Qu'a donc fait Eve, qu'a-telle souffert, qu'a-t-elle mérité pour être si funeste au diable? J'ai dit que l'inimitié de la femme est connexe avec l'écrasement du serpent infernal. J'en ai pour garant la traduction de la Vulg-ate, trop ancienne et trop universellement acceptée dans l'Eglise pour exprimer une erreur. Oui, la femme, elle aussi, doit broyer la tête du serpent, mais dans sa descendance et par sa descendance. Est-ce là, je le demande, la note caractéristique sous laquelle Eve est ici représentée? Ne la voyons-nous pas, au contraire, enfanter non point le vainqueur du démon, mais ses esclaves ; car quiconque descend du premier couple, est de droit pécheur et soumis par le fait même à l'empire du serpent (r) .

Ira-t-on prétendre que, si la femme n'est pas Eve en particulier, c'est du moins la femme en général? A qui ferait une semblable difficulté, je répondrais en retournant contre la généralité des femmes ce que je disais tout à l'heure d'Eve en particulier. Si l'on voulait à tout prix entendre le mot femme suivant la signification générique, je n'y répugnerais pas absolument, mais à la condition toutefois qu'on l'interprétât comme font les Pères, quand ils écrivent en parlant du Christ: L'homme vaincu par le diable a vaincu son propre vainqueur; ou bien quand ils disent, les yeux

(i) Plusieurs interprètes catholiques ont voulu que \a femme fut à la fois Eve et Marie : Eve au sens littéral, Marie au sens spirituel. Eve serait le type de Marie; son horreur et celle de sa race pour le serpent signiderait l'inimitié de la B. Vierge et de son Fils pour le démon. Et, par conséquent, le Protévangile conserverait toute sa valeur prophétique, de même que la loi de l'Exode (xii, 46) : « Vous ne lui briserez pas les os », se rapporte à Jésus-Glirist sur la croix, mais h travers l'agneau pascal littéralement signifié dans le texte (Joan., xix, 36).

fixés sur Marie: La femme a réparé les maux causés par la femme. De même, en effet, que dans ces propositions Vhomme eilâ femme désignent sous leur généralité Jésus et sa Mère, ainsi dans la malédiction portée contre le serpent la femme serait encore Marie (i).

Telle est l'interprétation du second couple qui, seulement ébauchée dans la Synagogue, se révèle avec éclat dès les premiers jours du Christianisme. Elle était manifestement dans la pensée des Pères, quand ils établissaient entre Eve et Marie l'antithèse que nous avons décrite au précédent chapitre (2). Du reste, les textes qui proposent explicitement Marie comme étant la femme désignée dans la Genèse, ne font pas défaut. Sans parler des Pères qui, suivant la leçon de la Vulgate, ont interprété de la femme le membre de phrase : Elle te brisera la tête, combien d'autres, et parmi les plus anciens, voient Jésus-Christ dans la postérité de la femme et Marie dans la femme. Saint Epiphane fait observer expressément que l'oracle divin « ne saurait s'ajuster ni pleinement ni parfaitement à la première femme : il ne s'accomplit réellement et totalement que dans le très saint et très excellent rejeton, issu de la seule Vierge Marie, sans le concours de l'homme » (3).

Telle fut aussi la pensée de saint Irénée dans plusieurs endroits de son grand [ouvrage contre les Hé-

(i) Semblablement, dire avec saint Pierre Chrysologue que la femme, après avoir été par le diable la mère des mourants, est devenue par le Christ la mère des vivants, n'est-ce pas désigner sous le nom général de i'emme Eve et IMarie ? Serm. \l\o. P. L.,lii, 676.

(2) S'il était simplement question de prouver le caractère messianique de la prophétie génésiaque, tous les Pères viendraient lui rendre témoignage, ici, nous voulons seulement établir qu'il s'agit de la B. Vierge^ mère du Réparateur.

(3) S. Epiphan., c. Haeres., haer. 78, n. 18, 19. P. G., xlii, 729.

CH. 11. PROTÉVANGILE ET NOUVELLE ÈVE 3g

résies. Mais c'est dans le cinquième livre surtout que le saint, donnant le vrai commentaire de toute la prophétie, dépeint le démon, la bienheureuse Vierg-e et Jésus-Christ avec les couleurs et le rôle qui leur conviennent. « Le Christ réparateur a tout renouvelé en lui , lorsque déclarant la guerre à notre ennemi... il a foulé sous son pied victorieux la tête du démon, suivant la prédiction faite au serpent dans la Genèse: J'établirai des inimitiés entre toi et la femme, entre sa race et la tienne; elle (sa race) surveillera ta tête, et tu observeras son talon (i). C'était Y annonce prophétique de Celui qui devait naître de la Vierge,... de Celui que désigne l'Apôtre lorsque, parlant, dans l'épître aux Galates, du descendant d'Abraham, il dit de la loi qu'elle a été établie jusqu'à ce que vienne la semence pour qui sont les promesses (2). Ce qu'il exprime encore plus clairement dans la même lettre, disant: Lorsque fut arrivée la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, fait de la femme (3). Car l'ennemi n'aurait pas été justement vaincu, s'il n'avait eu pour vainqueur un homme né de la femme (4) ». Ailleurs, à propos du même texte, il dit expressément du « Fils de Marie qu'il est le rejeton prédestiné à marcher sur la tête du serpent » (5).

Au quatrième siècle, saint Jean Chrysostome dont on sait l'attachement pour le sens littéral des Ecritures, commentait en ces termes la prophétie génésiaque : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme.

(i) Observabit, observabis, suivant les Septante,

(2) Gai., III, 19.

(3) Ga!., IV, 4.

(4) S. Iran., advers. Haeres., I. v, c. 21, n. i. P. G., vu, 1179. (J)) Id., Ibid., 1. m, c. 23, n. 7. 964.

4o L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS

entre sa race et ta race. Il ne me suffira pas que tu rampes sur la terre; je te ferai une femme pour ennemie, une femme qui ne connaîtra pas d'alliance avec toi; plus encore, je ferai de sa descendance l'adversaire perpétuel de la tienne » (i). Peut-on signifier plus clairement la bienheureuse Vierge et son fils, Notre Seigneur?

Voilà pourtant quelque chose de plus explicite. Je l'emprunte au commentaire de saint Maxime de Turin sur le même texte. « Ne voyez-vous pas, dit ce Père, que Dieu le menaçait alors dans le Christ? Car je ne sais pas un autre rejeton de la femme que celui dont l'Apôtre a dit: Fait de la femme et de la chair; celui qui, d'après l'Evangile, passait pour le fils de Joseph et ne l'était pas; c'est-à-dire le Verbe fait homme... Donc, c'est la Mère de Notre Seigneur Jésus-Christ qui était promise en cette femme. C'est à elle que vont les inimitiés du serpent. Je mettrai, dit Dieu, des inimitiés entre toi et la femme. Il ne dit pas : je mets, de peur qu'on ne l'entende d'Eve. La promesse se rapporte au futur : je mettrai des inimitiés entre toi et la femme ; la femme qui doit enfanter le Sauveur, et non pas la mère du fratricide » (2).

Saint Isidore de Péluse n'est pas moins affirmatif. Non seulement il voit dans la femme de la Genèse la Vierge Marie, mais il trouve même dans la signification du terme biblique « postérité de la femme, semen millier is », un argument en faveur de son interprétation. « Cette postérité de la femme que Dieu lui-

(i) s. Joan. Chrysost., Comm. in Gènes., hom. 17,11. 7. P. G., lui,

(2) Ep. de Viro perfecto. publiée d'abord sous le nom de S. Jérôme, cl placée depuis en appendice parmi les œuvres de S.Maxime de Turin. P. L. , Lvii, 989, sq.

GH. II. PROTEVANGILE ET NOUVELLE EVE 4l

même a faite l'irréconciliable ennemie du serpent, est le Seigneur Jésus : car, lui seul, il est tellement le rejeton de la femme qu'il est né sans le concours de l'homme et sans aucun préjudice pour la virginité de sa mère » (i). Comprenons bien la pensée du saint docteur. L'expression, postérité, rejeton delà femme, semen mulieris, ou, ce qui revient au même, né de la femme, n'apparaît que trois fois dans les saintes Écritures, c'est-à-dire au troisième chapitre de la Genèse, dans l'épitre aux Galates et dans l'Apocalypse (2). Or, saint Paul parle manifestement de Marie; et l'Apocalypse, de l'Eglise ou de Marie, plus probablement même de l'une et de l'autre; et tous les deux expriment une maternité qui échappe aux lois ordinaires, une maternité virginale. Donc aussi, la même expression dans la Genèse emporte le même sens; et, par conséquent, la victoire sur le serpent infernal doit être remportée par le rejeton d'une mère vierge; et cette mère quelle serait-elle, si ce n'était pas Marie?

Ou je me trompe fort, ou c'est aussi la pensée de saint Léon le Grand, quand il écrit : « Dieu tout-puissant et éternel, Dieu dont la nature est bonté, dont la volonté est puissance, et l'opération, miséricorde, aussitôt que la malice diabolique nous eut infectés de son mortel venin, annonça, dès l'origine du monde, les remèdes préparés par sa piété pour renouveler les mortels. C'est là que tendait la signification, faite au serpent, d'un fruit de la femme dont la vertu briserait un jour sa tête orgueilleuse et coupable; et ce fruit prédit si longtemps à l'avance est le Christ, Dieu et

(i) s. Isidor. Pelusiot., Epp. L. i, ep. 426. P. G., lxxvii, 417» (2) Galat., IV, 4; Apoc, xn, 17.

homme, le Christ qui, venant dans la chair, et né de la Yierg-e, devait ruiner par sa naissance très pure le corrupteur de la race humaine » (i).

Je rappelle enfin deux documents contemporains dont on reconnaîtra facilement l'importance. Le dernier en date est tiré de l'une des encycliques consacrées par Léon XIII à la glorification du Rosaire : « A l'origine des siècles, dit notre Pontife, la bienheureuse Vierge fut présentée par Dieu lui-même aux auteurs du genre humain tombés dans la révolte, et à tous leurs descendants infectés de la même tache originelle, comme le gage du salut et du relèvement futur » (2). Pouvait-il dire plus clairement que l'oracle de la Genèse doit s'interpréter de Marie?

L'autre document n'est pas moins explicite. C'est la bulle de Pie IX proclamant la Conception immaculée de la bienheureuse Vierge. On y lit que « les Pères et les écrivains ecclésiastiques n'eurent rien plus à cœur dans les livres écrits par eux soit pour expliquer les divines Ecritures^ soit pour défendre nos dogmes, soit pour instruire les fidèles, que de prêcher à l'envi de mille manières également admirables... la victoire éclatante remportée par la Vierge sur le détestable ennemi du genre humain » : allusion manifeste au Protévangile; mais allusion qui va se préciser jusqu'à l'évidence dans les lignes qui suivent: « C'est pourquoi, développant les paroles par lesquelles, à l'origine même du monde. Dieu prédit les remèdes préparés

(i) s. Léo M., serm. 22, de Nativitate Doniini 2, c. i. P. L.. uv, 194. « Ipse (Ghrislus) solus, dit aussi Rupert, ita semen mulieris est, ut non etiam viri semen sil ». In Gènes., 1. in, c. 19. P. L., cLxxvn, 3o4.

(2) Léo xin, Encyd. Augustissimae {12 sept. 1897).

dans sa bonté miséricordieuse pour le renouvellement des mortels, rabattit l'audace du serpent, notre séducteur, et releva merveilleusement les espérances de notre race, quand il dit : J'établirai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance, les Pères et les écrivains de l'Eglise enseignèrent de ce divin oracle qu'il montrait clairement et manifestement le miséricordieux Rédempteur , Fils unique de Dieu, le Christ Jésus, désignait la Vierge Marie sa mère, et tout à la fois exprimait d'une manière insigne les inimitiés de l'un et de l'autre avec le diable » (r).

III. — Maintenant que nous connaissons les personnages, reprenons le texte afin d'en saisir toute la profondeur et toute la vérité. « Et le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce qiietu as fait cela. » Qu'avait-il fait^ le serpent, ou mieux, le démon par l'organe du serpent? Il avait séduit la femme par une bienveillance simulée; il s'était servi d'elle comme d'une médiatrice pour tromper l'homme, faire de l'homme un rebelle, et perdre en lui et par lui toute la race humaine. Voilà ce qu'avait fait satan, ses artifices, sa malice et son œuvre. « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. \^ Le serpent est directement maudit, parce qu'il avait servi d'organe au démon; mais l'arrêt divin vise principalement ce dernier. Du reste, la malédiction portée contre le serpent symbolise la dégradation du diable et de ses futurs com-

(i) Bulla Ineffabilis Pii papae IX, (a. i854).

plices, comme il avait lui-même représenté sensiblement le tentateur de la femme.

« Jemettrai une inimitié entre toi et lafemme, entre sa race et la tienne. » C'est comme si Dieu disait: « Parce que tu as fait cela ; parce que tu as feint une amitié trompeuse pour Eve; parce que, l'associant à ta malice, tu as remporté par là le triomphe inique où tu prétendais; moi, je susciterai une autre femme, la femme par excellence, et j'établirai entre elle et toi une inimitié véritable, absolue, perpétuelle, afin qu'elle te soit contraire et funeste, autant que la première t'a été favorable et propice ».

Parce que tu as fait cela ; c'est-à-dire, parce que tu t'es créé par l'intermédiaire d'Eve une lignée semblable à toi dans l'Adam prévaricateur; moi, par cette autre femme, je ferai naître un fils, ton ennemi comme elle et plus qu'elle, l'ennemi de ta race ; et ce fils de la femme te brisera la tête, et détruira ton règne, en dépit des attaques que ta malice dirigera contre lui.

« Il n'importe que dans une ancienne version cette victoire sur le serpent soit attribuée à la femme, et que ce soit elle qui en doive écraser la tête, ipsa conteret. Car il faut entendre que la femme remportera cette victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur. On concilie par ce moyeu les deux leçons : celle qu'on trouve à présent dans l'original, qui attribue la victoire au fils de la femme, et celle de notre version, qui l'attribue à la femme même. Et en quelque manière qu'on l'entende, on voit sortir de la femme un fruit qui écrasera la tête du serpent et en détruira l'empire » (•!).

(i) Bossuet, Elevât, sur les mystères, 8« sera., i" élevât.

GH. II. PnOTÉVANGlLE ET NOUVELLE ÈVE ^^

Telle est donc la sig-nification de ce mémorable oracle.

Avant d'aller plus loin, il nous faut résoudre deux difficultés par lesquelles on a voulu renverser, ou du moins affaiblir l'interprétation messianique de notre prophétie. On a dit, en premier lieu, que, ni Adam ni Eve ne pouvant y voir les mystères profonds que les interprètes ont découverts, ces mystères ne sauraient être exprimés dans le texte: car Dieu parle pour être compris. En tout cas, si cet oracle a quelque force pour établir les prérogatives de Marie, ce n'est pas à son contenu, mais uniquement aux commentaires des Pères et des Docteurs qu'il en est redevable.

Posons d'abord quelques principes, avant de répondre directement aux objections. La révélation divine admet un double progrès: l'un objectif, l'autre subjectif. Progrès du côté de l'objet, aussi longtemps du moins que le Saint-Esprit ne l'eut pas complétée par les dernières manifestations de la vérité qu'il fit aux Apôtres. Progrès du côté de l'intelligence, et celuici n'aura son dernier terme que dans la pleine vision de la patrie. Nous voyons l'un et l'autre dans les prophéties qui concernent le Sauveur. Que de traits sont venus préciser le vague des premières promesses et déterminer la figure du Messie, ses fonctions, ses attributs, depuis Abraham jusqu'au jour de son apparition dans notre chair ! Et le progrès n'est pas moins sensible au point de vue de l'intelligence. Les Juifs, au temps de Notre Seigneur, comprenaient-ils les antiques prophéties avec la clarté que nous a donnée le christianisme; et, dans le christianisme lui-même, la doctrine du Verbe incarné n'a-t-elle pas été plus explicitement comprise et plus nettement exprimée, à

mesure que les hérésies forçaient les maîtres de la science à l'étudier d'avantag-e, et les maîtres de la foi à en définir plus explicitement le contenu? Pourtant, ni l'un ni l'autre développement ne nous autorise àdire que les premières notions furent absolument vides de sens pour ceux qui les reçurent, ou que le dogme du Verbe incarné est uniquement connu par les commentaires des Docteurs et les définitions de l'Eg-lise.

Faisons maintenant l'application de ces principes au Protévangile de la Genèse. Je l'accorde, si nous en avons aujourd'hui la complète intellig-ence; si nous nous rendons compte de chacune des expressionsqu'il renferme; nous le devons aux prophéties postérieures, aux interprétations des Pères, à la lumière qu'a projetée sur lui l'histoire du Christianisme. Les fidèles de l'Ancien Testament, à plus forte raison, Adam et Eve qui les premiers entendirent la promesse, ne pouvaient en avoir une intelligence égale à la nôtre. Mais de là à dire que la doctrine du nouvel Adam et de la nouvelle Eve, contenue dans l'arrêt porté contre le serpent, ne leur apprit qu'une chose, l'inimitié réciproque qui serait toujours entre le serpent visible et la femme, et que le reste dut être pour eux une énigme indéchiffrable, il y a loin. Précipités comme ils étaient des hauteurs de la grâce dans un abîme de dégradation et de misère, et comprenant que par eux-mêmes ils ne pouvaient se relever de leur déchéance, comment n'auraient-ils pas soupiré après un secours providentiel qui les arracherait à leur malheur; et dans cette disposition d'âme, comment n'auraient-ils pas avidement saisi la moindre allusion à une délivrance future ?

On a dit, en second lieu, que si l'oracle de la Ge-

nèse contenait vraiment ce que nous croyons y découvrir, Jésus-Christ, Notre Seigneur, et ses Apôtres en auraient usé pour établir auprès des Juifs la mission du divin Sauveur ; ce que pourtant ils n'ont jamais fait. A cette nouvelle difficulté la réponse est aisée. Jésus-Christ et ses disciples avaient d'autres prophéties plus claires, plus complètes et plus explicites, mieux connues de leurs auditeurs. Est-il étonnant qu'ils en aient préféré l'emploi? Au reste, nous avons vu que l'Evang-ile et les écrits apostoliques contiennent trop d'allusions aux scènes de la Genèse pour que l'interprétation traditionnelle n'y trouve pas sa confirmation.

IV. — Jusqu'ici nous avons préparé les conclusions que nous avions à tirer du texte g'énésiaque. Et d'abord, la revanche divine s'y révèle d'une manière incontestable. L'ensemble de l'arrêt divin, comme le détail de ses dispositions, accorde à la femme dans l'ordre du relèvement la même part qu'elle avait eue dans celui de la chute. D'un côté, la femme séduite par le serpent fait de l'homme un révolté, et l'homme et la femme avec leur race deviennent la proie du monstre infernal. De l'autre, la femme, mais la femme ennemie du serpent, donne au monde le vainqueur du diable, en qui doit être affranchi le genre humain tout entier. Impossible de méconnaître le caractère de revanche divine, tant de fois signalé par les Pères. Et Dieu, comme s'il eût craint que le récit et les faits ne nous l'aient pas fait connaître assez manifestement, a voulu l'accentuer lui-même : « Parce que tu as fait cela, quia fecisti hoc », dit-il au démon dans ce premier Evangile, et le reste que nous méditions tout à

l'heure. Ouvrez maintenant l'Evangile de saint Luc, et lisez dans le premier chapitre le simple récit de l'Annonciation : vous y trouverez le vivant commentaire de la promesse, et vous comprendrez à quel point sont fondées les relations établies par les Pères entre la première femme et la Sainte Vierge, entre l'ancienne Eve et Marie, la nouvelle.

La maternité de Marie n'apparaît pas avec une moindre certitude que le plan de revanche. Sa maternité divine n'a plus besoin d'être prouvée, du moment qu'on reconnaît Marie dans la femme et Jésus dans son fruit. Mère du Réparateur de notre race, elle est Mère de Dieu, puisque ce Réparateur est le Fils unique de Dieu.

J'ose dire que la maternité qui nous fait, nous les rachetés, ses enfants selon la grâce, n'est pas moins clairement exprimée. Pourquoi"? D'abord, parce que nous donner le vainqueur du serpent, c'est nous donner en lui la vie de la grâce. L'amitié d'Eve pour le serpent a fait d'elle la mère des morts ; il faut donc aussi que l'inimitié de Marie fasse d'elle la mère des vivants. C'est là ce que nous avons plus d'une fois entendu de la bouche desDocleurs et Pères. Mais le texte nous fournit un argument plus direct encore et plus frappant. Le fruit, le descendant, la race de la femme, semen mulirris, ce n'est pas uniquement la personne physique du Sauveur. La signification du mot emporte quelque chose de collectif. Ceux-là même qui ne veulent reconnaître dans ce texte aucun rapport avec la rédemption sont unanimes à le confesser; ils s'en font même une arme pour combattre l'interprétation traditionnelle. Avec eux nous en convenons; et nous avons montré plus haut que cette expression

CH. II. PUOïÉVANGlLE ET NOUVELLE ÈVE 4')

désignait, en effet, toute la classe des hommes pieux et justes qui, en union avec Jésus-Çhrist, travailleront à détruire le règ-ne du mal et l'empire du diable en eux-mêmes et dans les autres. Pourtant, ajoutionsnous, le semeii désigne principalement Jésus-Christ : car c'est lui surtout qui terrasse satan ; et si d'autres que lui participent à sa victoire, c'est qu'ils marchent sur ses traces ; mieux encore, c'est qu'ils sont devenus ses membres, qu'ils appartiennent à sa personne mystique, et que, dans la mesure de leur grâce, ils sont, eux aussi, le Christ.

Donc, puisque le semeii du troisième chapitre de la Genèse est la descendance de la femme, et que par cette descendance on doit entendre avec Jésus-Christ, leur Chef, toute la race des hommes justes, puisque cette femme est Marie , le texte, au sens immédiat et littéral, affirme la double maternité de la bienheureuse Vierg-e, sa maternité selon la nature, et sa maternité selon la grâce. Il importe assez peu, je le répète, que les premiers hommes n'aient pas sondé toute la profondeur de cette prophétie. Le Nouveau Testament nous a procuré la clef qui l'ouvre pour y faire entrer la lumière. Grâce à ces nouvelles clartés Marie se montre à nous dans les faits, à l'orig-ine des temps, ce qu'elle fut dans les conseils de Dieu, avant tous les temps, la Mère du Dieu fait chair, et la Mère des hommes (i).

(i) Voir sur cet oracle Ms"' Meignan, les Prophéties messianique r . Prophéties du Pentateuque. Le Proto-E vangelium . Item, M='' Malou, L'Immaculée Concept, de la B. V. M., t.I, c. 8., pp. 248, suiv.

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