CH. IV. — MESURE DE LA GRACE INITIALE
une union plus intime avec Dieu que les bienheureux eux-mêmes.
On pourrait faire remarquer à l'enconlre que l'union de mère à fils n'était pas encore en acte; et que, fût-elle déjà consommée, cette union n'égale pas celle qui se fait dans la gloire entre l'essence divine et le compréliensenr.
La première partie de l'objection démontre, il est vrai, que la grâce initiale de Marie n'égalait pas la sainteté dont elle fut enrichie plus tard, alors qu'elle devint actuellement la Mère du Dieu Sauveur; mais elle n'infirme pas la force du raisonnement. Et c'est ce que fera mieux entendre la réponse au second membre de la difficulté proposée. Je l'avoue donc, l'union de l'àme avec Dieu qui s'opère dans la gloire est, en un certain sens, et plus étroite et plus intime que l'union de la Mère du Sauveur avec son fils. Mais elle est d'un ordre moins élevé. Donc elle n'exige pas comme principe une intensité de grâce comparable, même de loin, à celle que réclame la divine maternité. Donc, il est naturel aussi que la mesure degrâce qui prépare la Vierge à cette maternité, l'emporte en perfection sur la grâce ordinaire, même à son apogée. Ce qui le prouve, c'est que Marie n'était pas encore mère, quand l'Ange la salua, de la part de Dieu, comme pleine de grâce: car, au jugement de tous les Saints, la plénitude alors affirmée de Marie par Gabriel est sans égale au ciel et sur la terre. Une seule plénitude la dépasse, celle du Dieu fait homme. C'est que Marie, avant d'avoir reçu Jésus dans ses entrailles, lui appartenait comme sa mère en vertu des préordinations divines.
Voilà pourquoi la sainte Eglise dans sa Liturgie sacrée peut appliquer à cette divine Vierge ce verset des
psaumes : « Ses fondations sont posées sur les cîmes des saintes montagnes, fundamenta ejus in montions sanctis (i), comme si la sainteté de cette bienheureuse Vierge commençait à la hauteur où s'arrête celle des plus grands saints. On lit au verset suivant : « Dieu aime les portes de Sion, plus que toutes les tentes de Jacob x>; et par conséquent, la cité sainte, « la cité de Dieu dont on a dit des choses si glorieuses, » l'emporte dès son entrée, signifiée par les portes, sur tous les tabernacles où Dieu habite, c'est-à-dire sur toute créature devenue par la grâce un temple de Dieu. Et ce n'est pas chose incroyable: car « l'Homme par excellence est né en elle, et le Très- Haut lui-même en a jeté les fondements de sa main divine » (2). Peut-on dire que ce soit là le sens mystique ou spirituel du texte, je ne voudrais pas l'affirmer; mais ce que je sais c'est que l'accommodation que nombre d'auteurs, et l'Église ellemême dans sa Liturgie, font de ce psaume à la Mère de Dieu, prouve, au moins, que ces auteurs et l'Eglise avec eux jugent comme nous de sa grâce initiale. C'est clans une pensée semblable qu'on applique encore à Marie cet oracle du Prophète : « Et il y aura une montagne préparée pour le Seigneur au sommet des montagnes (3) ; tellement que ce qui est le terme pour les autres est un commencement pour elle.
III. — Est-il permis de porter plus haut la perfection de la grâce initiale de Marie? Un certain nombre d'au-
(1) Psalm., lxxxvi, i.
(2) IbicL, 2, 3, 5. L'expression « homo et homo natus est in ea », signifie littéralement une multitude d'hommes. Si je l'emploie dans un sens quelque peu différent, c'est pour suivre l'accommodation dont il est parlé dans le texte.
(3) Isa., îr, 2. Qî.S.Gregor.M. inl.Rej. L. I,c. i,n. 5. P.L. lxxix,
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teurs ont été de cet avis, et voici dans quels termes ils l'ont formulé : la bienheureuse Vierge, au premier instant de sa conception, a reçu plus de grâces que n'en eurent jamais tous les Saints du ciel et de la terre pris ensemble. On le voit, grande est la différence entre cette affirmation et l'autre que nous soutenions tout à l'heure. Là, il s'agissait de chaque saint en particulier; ici, c'est la collection de tous les Saints que l'on considère. Et voilà pourquoi cette dernière affirmation ne peut être placée, comme on l'a fait, sous le patronage de Suarez : car celui-ci n'a comparé la grâce initiale de Marie qu'avec la grâce des plus grands saints, envisagés non dans leur ensemble, mais séparément les uns des autres.
Encore que cette troisième proposition ne puisse invoquer un théologien de si haute valeur, elle compte pourtant des défenseurs sérieux et convaincus. On peut citer en première ligne saint Alphonse deLiguori. Après avoir enseigné que la sainte Vierge, aux derniers temps de sa vie terrestre, possédait une grâce supérieure à celle de tous les Anges et tous les Saints pris en corps (i),le saint docteur ajoute : « Or, si c'est là une opinion commune et certaine, il est très probable aussi que cette grâce supérieure à celle de tous les Saints et tous les Anges réunis ensemble, Marie la reçut à l'instant même de sa conception immaculée. Le P. François Suarez soutient fortement cet avis (2)
(0 S. Alph. de Liguori, Gloires de Marie. P. II, 2e dise, sur la Nativ. de Marie.
(2) Gomme je l'ai dit, l'assertion est inexacte. Suarez, à l'endroit indiqué, c'est-à-dire, de Mysleriis vitae Christi, D. iv, s. 1, dit seulement ; « quarto addo, pium et verisimile esse credere gratiam Virginis in prima sanctificatione intensiorem fuisse quam supremam gratiam in qua consummantur angeli et homines ». Fins tard, parlant de la grâce finale, il dira : « Dico secundo, probabiliter credi potest B. V. conse-
et les Pères Spinelli (1), Recupito (2) et de la Colombière l'ont adopté (3) ». Aux témoignages invoqués par le saint, d'autres ajoutent encore ceux des Pères Grégoire de Valence, de Rhodes, Barradas, Contenson, Billuart et Yéga. Il s'en faut toutefois que tous soient également certains; et sur ce point comme sur bien d'autres, il est permis d'admirer la facilité avec laquelle on invoque trop souvent l'autorité des textes, sans se mettre en peine de recourir aux sources (4). Je ne dissimulerai pas que l'opinion embrassée par saint Alphonse avait déjà trouvé plus d'un contradicteur, même parmi les auteurs les plus dévoués à la gloire de Marie (5). Au surplus, ceux-là même qui
cutam esse plures gradus gratiae et charitatis quam sunt in omnibus sanctis et angelis etiam collective sumptis ». Ibid. D. xvm, s. 4-
(1) Spinelli pense comme Suarez. Cf. Maria Deip. Thronus Dei, c. 4, n« 3 ; c. G, n. 11 .
(?) Je n'ai pu vérifier le témoignage de Recupito, de Laudibus Yirginis.
(3) Le P. de la Colombière tient expressément l'opinion de S. Alphonse, et prétend même l'appuyer sur l'autorité de S. Vincent Ferrier. 2e serai, pour l'Imm. Concept., 28 point.
(Il) Barradas (in Concord : Evangel. L. vi, 10) se range uniquement à l'avis de Suarez. 11 faut en dire autant de Grégoire de Valence (in 3, p., q. 27, a. 5), avec celte différence toutefois que celui-ci estime la grâce de Marie, non pas quand elle fut elle-même conçue, mais quand elle conçut le Verbe de Dieu par l'opération du S. Esprit, égale et supérieure à celle de l'universalité des Saints et des Anges. Restent donc sur cette dernière liste de Rhodes (Thêol. Schol. Tract, vm, D. un., de Dei/j. M. V., q. 4, 1. 3. g 1); Vega (Theol. Mariana, Palaestra 16, cert. 3j; et Contenson (Theol. mentis eteordis. L. x, D. 6, c. i, spec 2-. Primo), Ce dernier part du principe qu'il doit y avoir proportion entre les dispositions et la forme. Or, la forme, c'est-à-dire la maternité divine, est d'une dignité qui dépasse immensément celle de toutes les créatures réunies ensemble. Donc aussi les dispositions de grâce en Marie doivent primer, dans la même mesure, les grâces conférées à l'universalité des serviteurs de Dieu. A ce raisonnement on objecte avec justesse que la grâce initiale de Marie ne fut pas la préparation prochaine à la maternité divine. Donc, s'il avait une force probante, il démontrerait, tout au plus, l'opinion de Grégoire de Valence.
Je n'ai rien dit de Billuart, parce que je n'ai pas toutes ses œuvres entre les mains. Sa théologie, si je ne me trompe, ne touche pas à la question présente.
(5) Par exemole Theoph. Raynaud, Diptycho, Mar. P. n, puucto 7, n. 14, si.
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l'ont soutenue se contentent de l'enseigner comme probable. Au lecteur de choisir par lui-même celui des deux sentiments qui lui paraîtra le plus admissible. Pourmoi, par mon amour pour la bienheureuse Mère de Dieu, ma mère, j'embrasserais avec bonheur celui qui rehausse davantage les privilèges de la Mère de Dieu, si je pouvais l'étayer sur des autorités et sur des raisons plus indiscutables.
Les autorités, nous l'avons vu, se contrebalancent, et c'est même du côté de l'opinion négative qu'elles se portent plus généralement. Quant aux autres raisons qu'on pourrait alléguer, il faudrait les demander aux deux règles antérieurement posées dans le troisième Livre de cet ouvrage. Or, ni l'une ni l'autre de celles-ci ne parait suffisante pour établir solidement la prééminence initiale de grâce dont il est ici question.
Vous dites qu'il faut accorder à Marie toutes les faveurs surnaturelles octroyées aux autres amis de Dieu. Je l'accorde et c'est chose claire, si vous parlez de chaque saint en particulier. Nul d'entre eux, en effet, ne posséda jamais un privilège de grâce qui ne fût aussi la prérogative de Marie. Mais la règle va-telle, dans l'intention de tous ceux qui l'ont établie, jusqu'à revendiquer pour la bienheureuse Vierge, à chaque phase et même à la première origine de sa vie, tous les dons de la grâce qui se trouvèrent et se trouveront jamais dans la multitude des Saints, c'est là ce dont il est permis de douter. Vous dites aussi que Marie possédait, dès sa conception, toute la mesure de grâce en rapport de convenance avec sa maternité future. Je le dis avec vous. Mais il faut faire entrer dans cette idée de convenance la considération de l'état de
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la voie, c'est-à-dire d'un état de progression dans la sainteté. En conséquence, il ne semble plus si convenable d'attribuer à la Vierge, au premier début de sa croissance, le degré de suprême perfection que tous s'accordent à lui reconnaître, sinon pour le temps de sa maternité, au moins pour la fin de sa carrière. Quoi qu'il en soit d'une controverse si honorable pour la Mère de Dieu, il est une chose absolument certaine : c'est que la bienheureuse Vierge, au premier instant de son existence, reçut de son fils un ensemble de grâces en rapport avec sa dignité future, et proportionnelle à l'amour de ce divin fils pour elle. De quelque lumière qu'aient brillé les plus illustres parmi les enfants de Dieu, leur midi, si radieux qu'il soit, n'égalera jamais son aurore. Et cette grâce de la Vierge eut dès lors pour cortège toutes les vertus infuses et tous les dons du Saint-Esprit, dans la plénitude qui répondait à sa propre plénitude.
Or, parce que les vertus et les dons surnaturels sont à la mesure de la grâce à laquelle ils se rapportent comme les propriétés d'un être à sa nature, nous n'avons pas à faire une étude spéciale pour en déterminer les perfections; ce ne serait que redire sous une autre forme ce que nous avons dit précédemment de la perfection de la grâce elle-même. On comprend aussi comment, dèslors, la Vierge immaculée futpleine du Saint-Esprit, puisque l'habitation de celui-ci clans une âme est connexe et proportionnelle à la grâce dont cette âme est enrichie.