‹ La mère et l'enfant dans les races humainesChapitre 106 sur 107 · Manuel de méd, lég., 9 S · texte numérisé non relu

Manuel de méd, lég., 9 S

a une loi de nécessité, on assure à la collectivité les subsistances. Mais, précisément parce que l'infanticide est un procédé tout naturel d'exonération de l'avenir, on sacrifie plus volontiers les filles que les garçons, les premières étant de moindre rapport dans la société et contribuant davantage à son accroissement. Chez les peuples sauvages, rinfanticide est fréquemment pratiqué, et même dans une plus large proportion que Tavortement; car c'est un moyen de prévention malthusienne plus simple et moins périlleux (Let. ^); il n'est pas seulement d'une utilité prochaine, il est parfois d'une utilité immédiate, comme chez les Australiens, où Sturt a vu l'enfant sacrifié servir d'aliment aux parents ' î

Quelquefois, l'infanticide est ordonné par la eoutume, qui a force de loi. En plusieurs localités de la côte occidentale d'Afrique, les jumeaux sont mis à mort, et la mère est immolée ou chassée loin de la tribu, sous le prétexte qu\m même homme n'a pu simultanément produire deux enfants et que la mère a dû avoir un commerce fnavouable avec les esprits (Daniell ^). En Amé-

2. Histoire universelle des voyages, XLIII, 362, cUatîon de Let., îoc, cit., 133.

3. Les coutumes relatives aox jumeaux sont loin d'être partout aussi farouches, à la côte occidentale d'Afrique.

Au Bénin, où la fécondité des femmes est très prisée, la naissance des jumeaux est considérée comme heureuse; le roi ordonne à ce

rique, les Moxos, qiii tuent leur femme si elle avorte, n'épargnent jamais les jumeaux.

Mais, dans les races les moins civilisées, Tinfanticide peut reconnaître pour cause exceptionnelle un sentiment noble et touchant. Gomme les femmes des Gimbres étranglaient leurs enfants avec les longues tresses de leur chevelure, plutôt que de les abandonner à un vainqueur brutal, les /négresses esclaves, aux Antilles, tuaient souvent leurs nouveau-nés, quand elles étaient menacées d'en être séparées, par le calcul d'un maître cupide et sans entrailles.

Dans les races supérieures, l'infanticide est moins commun que l'avortement, parce qu'il est plus difficile à cacher, peut-être aussi pour une autre raison

propos des réjouissances et fournit une nourrice à l'un des enfants. « Cependant, le même roi, qui est capable d'une conduite si sage à Bénin, laisse subsister dans la ville d'Ârebo une pratique fort opposée. Les habitants de ce lieu ont l'usage d'égorger une mère qui met au monde deux enfants d'une même couche... » lis lui laissent cependant la faculté de se racheter au prix d'une esclave qui est tuée en sa place; mais les enfants sont toujours sacrifiés sans pitié. {Hist. gén. des voyages, XV, 263.)

A la côte des Esclaves, où les accouchements gémellaires sont fréquents, les jumeaux sont toujours respectés : quand l'un meurt, le survivant contrerve ane poupée en bois qui représente son frère ; le plus souvent, il la porte fixée derrière le dos. En revanche on tue tout enfant venant au monde avec des dents, ce qui aurait lien quelquefois (Féris., 1. c, 322 et corn, orale).

Chez les Hottentots, on fête la naissance de deux jumeaux mâles : si ce sont denx filles, Tusage est de tuer la plus laide; si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une branche d'arbre ou ensevelie vive, avec la participation et le consentement de tout le kraal (Kolben, Hist. gén, des voyages, XVIII, 45).

que nous allons dire. Il s'agit ici de la suppression d'un être en possession de la vie extérieure, d'un être dont les souffrances peuvent émouvoir toute nature impressionnable, comme l'est ordinairement la femme des sociétés civilisées. L'infanticide n'apparaît plus que comme un moyen extrême :

il fait peur à la mère, et celle-ci ne le commet que danfe un moment d'aflfolement. Mais le mobile qui pousse à la suppression de l'enfant, s'il ne parvient pas à triompher des répugnances d'une femme amoindrie dans son énergie physique, ne demeure pas moins tout-puissant chez la femme amoindrie dans son énergie morale; la mère, qui n'ose pas tuer son enfant, l'abandonnera sans hésiter sur la voie publique, avec la volonté bien arrêtée de le perdre à tout jamais.

Nos sociétés civilisées possèdent encore un autre type de femme, mille fois plus misérable à nos yeux que le précédent. Celle-là commet délibérément un infanticide qui échappe aux sévérités de la loi et qui cependant les mérite davantage que le crime d'une mère aux prises avec le désespoir : nous voulons parler de ces femmes jeunes, resplendissantes de santé, souvent en possession de toutes les jouissances que donne la richesse, et qui, révoltées contre leur propre maternité, refusent à leur nouveau-né les soins et les caresses, et, sans oser se l'avouer que bien bas, souhaitent

d'être débarrassées d'un fardeau importun. Elles envoient leur enfant au loin , le confient à une nourrice mercenaire qu'elles ne prennent pas même la peine de visiter ou dont elles connaissent trop bien la moralité; si elles le gardent auprès d'elles, c'est pour assister froides, impassibles ou avec une pitié hypocrite, à la lente agonie du pauvre petit être, abandonné aux soins les plus grossiers... sinon même à des soins calculés pour lui nuire. Nous n'aurions pas osé é^ire ces lignes si, dans l'exercice de notre profession, nous n'avions deviné de telles mères, impuissant d'ailleurs à empêcher leurs méfaits.

Nous sied-il, après cela, de stigmatiser les autres peuples et d'accepter avec complaisance le récit de leurs attentats contre l'enfant? Nous sied-il surtout de nous associer aux calomnies répandues contre la nation chinoise, accusée de pratiquer l'infanticide sur la plus large échelle? Terminons notre petit livre par la réfutation d'une croyance trof^ enracinée parmi nous, grâce à des influences que nous ne voulons pas désigner; nous l'emprunterons tout entière à l'ouvrage du Rév. W. C. Milne* :

« Le crime d'infanticide a été pendant longtemps un grave sujet d'accusation contre les Chinois, sous la sanction d'autorités respectables. Cette

1. La vie réelle en Chine, Irad. d*A. Tassef. Paris, 1858, p. 38.

accusation a été lancée au hasard de tous les côtés, sans réserve comme sans hésitation. On a pris l'habitude de représenter l'infaiiticide comme le trait le plus horrible des mœurs chinoises ; on a établi en principe que le meurtre des enfants , surtout de ceux du sexe féminin, était un crime universel dans toutes les classes, et principalement dans les classes pauvres. Gomme spécimen de cette accusation, prenez le passage suivant d'une brochure ayant pour titre Les Chinois^ publiée il y a trois ans environ. Il y a pourtant un crime sur lequel nous ne pouvom passer légèrement. Linfanticidey surtout à l'égard des enfants du sexe féminin, se commet chez les Chinois sur une échelle qui dépasse toute croyance. Telle est sa fréquence, qu*on pourrait presque le supposer patronisé par le gouvernement, puisque celui-ci ne fait rien pour Vempêcher. S'il faut en croire Barrow, la police de Péking emploie sous main un certain nombre d'agents pour faire une tournée le matin de bonne heure acec des voitures et ramasser les corps des enfants qu'on aurait jetés dans la rue pendant la nuit. On ne fait aucune information; les corps sont portés hors de la ville, à un puits commun, où l'on jette pèle -mêle ceiuc qui sont encore vivants comme ceux qui sont morts. Au dire du même auteur, les missionnaires catholiques se rendaient tous les matins au puits, pour tâcher de sauver quelques victimes et les élever dans la religion de l'Église romaine. Tous les missionnaires avec les-

quek M. Barrow a eu l'occasion de s'entretenir lui ont assuré avoir été témoins des scènes les plus révoltantes. On lâche le matin des chiens et des porcs dans les rues, avant que les voitures fassent leur tournée. Il calcule que le nombre des enfants détruits de cette manière^ à Péking seulement, peut s'élever tous les ans à neuf mille. « Le témoignage de Barrow date du siècle dernier. Sa visite à la Chine est antérieure à 1800, et il est assez singulier que, parmi les relations sur la Chine qui ont paru depuis cette époque, aucune ne cite rien à l'appui d'un fait aussi exorbitant. Personne n'a dit avoir vu des voitures parcourant les rues le matin pour ramasser le corps des enfants exposés; nous insistons là-dessus, personne!... En outre, si l'on examine la déposition de Barrow , comme celle d'autres écrivains, elle ne roule pas sur ce qu'il a vu, mais seulement sur ce qu'il a entendu dire. Il dit avoir résidé plusieurs semaines dans le palais impérial, et il n'a jamais pris la peine de vérifier à quel point ces bruits étaient fondés! Il sortait souvent à pied et à cheval dans la capitale, et jamais il ne dit avoir rencontré le cadavre d'un enfant ni d'un adulte! — Barrow affirme que les voitures de la police font des tournées dans les rues, etc. Mais les rues, à la Chine, sont en général tellement étroites qu'aucune voiture ne saurait y passer. Comme Tradescant Lay le dit au sujet de Canton,

les mes sont si étroites qu'une voiture ne pourrmt passer même dans les principaux quartiers. Comme if n'y a point i'égouts, tous tes excréments de la ville sont enlevés dans de grands paniers, sur les épaules d'hommes qui gagnent leur vie à ce genre de travail. Je me suis trouvé plus souvent que je ne l'eusse désiré en contact avec ce travail utile, mais dégoûtant; et je déclare que je n'ai jamais vu d'enfants morts dans les paniers ef que jamais il n'est venu à ma connaissance qu'aucun de mes amis en ait vu. Barrow ajoute : On lâche des porcs dans tes rues, etc. Dans quel but, si ce n'est pour qu'ils mutilent les innocentes créatures^ en satisfaisant leur ap^ petit rorac^? Mais, pour citer encore mon regrettable ami, M. Lay, si Ton veut faire raison de celte assertion , on n'a qu'à remarquer un fait : c'est que toutes les fois qu'il arrive à un porc de passer dans une rue, à la Chine, il a toujours l'honneur d'être porté par deux hommes. Jamais je n'ai eu la bonne fortune de voir ces animaux marcher dans un lieu public quelconque: et cela pour des raisons faciles à comprendre par toute personne qui a visité une ville populeuse.

a II n'entre pas dans mes intentions de cacher rien des cruautés et des souflrances des Chinois; mais jusqu'à ce que j'aie eu un témoignage plus authentique que celui de Barrow, et par le motif que ses assertions hasardées sont en opposition directe avec mes investigations personnelles sur ce sujet, je n'hésite pas à donner un démenti formel

au système qui tendrait à faire considérer Tinfanticide comme généralement pratiqué chez les Chinois. Il n'est pas même établi que ce crime soit plus fréquent à la Chine que dans d'autres pays plus voisins du nôtre.

a D'après ce que j'ai vu, dans les familles chinoises, de l'affection des parents et de leurs soins pour leurs enfants du sexe féminin, j'affirme qu'il y aurait de notre part une injustice révoltante envers les Chinois à perpétuer dans nos publications des histoires qui font peser sur eux une accusation aussi grave. ...»

Certainement, il se commet des infanticides à la Chine; mais de quelques crimes particuliers on n'a pas le droit de conclure à une pratique généralement répandue et à laquelle on n'attache nulle importance.

« N'y a-t-il pas des meurtriers d'enfants en Angleterre, en Ecosse, en. France ou en Autriche? Pourtant, nul ne s'avisera d'établir une accusation générale contre les mères de ces pays, en raison du crime de quelques individus isolés.... Admettons que dans quelques parties de la Chine, regardées par la nation elle-même comme les plus pauvres et les plus dégradées des dix-huit provinces, ce crime diabolique se commette de temps en temps : faut-il en prendre sujet pour attribuer celte contamination à toutes les provinces?.,...

a II est un fait réel, et je me hâte de le pubUer : c'est que, dans plusieurs endroits de la Chine, on trouve des éminences coniques, ou des espèces de bâtiments en briques, de peu d'élévation, qui servent à déposer les enfants morts ; on en a conclu de suite que ce devait être le lieu où Ton immolait ces petits innocents, tandis qu'ils ont pour objet de fournir aux parents pauvres un lieu de sépulture convenable pour ceux de leurs enfants qui meurent à leur naissance ou bien de maladie..

€ On allègue encore, et on croit généralement en Europe, que l'infanticide, dans le cas oii il est découvert, est traité avec indififérence par le gouvernement et par la population en général.

a Sans doute, dans quelques endroits, à la suite de grandes disettes, il a pu arriver que des parents, réduits au désespoir, aient exposé ou même tué leurs enfants; mais... l'esprit public s'est soulevé contre ces crimes. La Chine a possédé pendant longtemps des hospices d'enfants trouvés, et, dans certaines circonstances actuelles, on voit encore se former de ces sortes d'établissements temporaires *.

1. Milne donne plus loin la description de ces établissements, et quelques extraits de leur règle intérieure.

Les Protecteurs de li société se réunissent tous les quinze jours dans l'hospice, pour inspecter les enfants, s'informer de la conduite •des nourrices, etc. Â l'entrée, on prend note des moindres circonstances, qui, plus tard, peuvent servir à faire reconnaître la famille de Tenfaot. Les plus grandes précautions sont prises pour le bon recni-

« Les annales chinoises font mention de plusieurs édits impériaux contre l'acte de noyer les enfants du sexe féminin. On en conclura sans doute que le crime a existé dans des proportions alarmantes, en certains Jieux et à certaines époques; mais la publication de ces édits n'en prouve pas moins que le gouvernement n'a jamais autorisé ou même toléré une pratique aussi révoltante*.

a Sir G. Staunton donne la traduction suivante d'une partie de la 319* section du Gode pénal de la Chine et y annexe une note au sujet de l'accusation d'infanticide qu'on porte contre les Chinois. Si un père, une mère, un grand-père ou une grand'mère châtient leurs enfants d'une façon tellement sévère et accoutumée que l'enfant vienne à mourir, l'auteur de la mort sera puni de cent coups. Si des parents ou grandsparents sont convaincus d'avoir tué l'enfant avec inten-

tement des nourrices. Un article s'occupe de rbabillement des enfants : « Au troisième mois, on donnera à l'enfant trouvé une chemise de calicot et des caleçons ; an quatrième mois, une brassière ou camisole et des rideaux ; au huitième, un jupon en coton, un bonnet, des bas et une couverture piquée... » Dès que les enfunts sont devenus grands, on les place comme domestiques. Un dernier article porte : « Quant à Tadoption, par les familles, des enfants trouvés, les garçons peuvent être adoptés selon toutes les règles de la légitimation. Si les parents qui adoptent n'ont pas d'enfants à eux, ils seront soustraits à la surveillance de l'établissement. Mais quant à ce qui concerne les filles, pour empêcher qu'elles soient destinées au concubinnge, à un trafic honteux ou autres buts déshocnêtes, le surintendant de rinstitution doit prendre, vis-à-vis des parents, toutes les mesures nécessaires afin de préserver l'enfant d'une dégradation. »

tion de le tuer^ le châtiment $era porté à cent soixante coups et à une année de bannissement.

€ Cet article prouve manifestement, dit sir G. Staunton, que les parents ne possèdent pas un pouvoir de vie et, de mort sur leurs enfants, et qu'en conséquence le crime d'infanticide y bien qu'on puisse le supposer commun en Chine, n'y est en fait, ni directement sanctionné par le gouvernement, ni en conformité avec Vesprit public et la législation de l'empire. »

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