La Mère-institutrice
Personne n'a oublié le fidèle Vincent que nous avons laissé suiv;mt le cours sinueux de la pelite rivière qui le dérob;iit à rennemi. Dès qu'il n'enlendit plus les combattants, qu'il put se croire hors de leur atteinte, il chercha son chemin sur la terre à travers la forêt qu'il connaissait presque aussi bien qu'un sauvage. Il souffrait bien, Vincent ; car sa blessure le couvrait de sang, et l'eau glacée ruisselait sur ses membres. Mais il souffrait surtout de ta des!inée de son jeune ami qu'il supposait mort ou prisonnier, aussi de la perle des braves Hurons qu'il avait, sans le savoir, attirés dans le piège. Après une marche longue et pénible il arrive au camp, où déjà les débris de la petite troupe l'avaient devancé. Les Hurons s'étaient signalés par des exploits inouïs, puisque, après tout, malgré leurs pertes, la victoire coûtait encore plus cher aux vainqueurs. INéanmoins on vovait répandues sur tous les visages la honte et la consternation qui appelaient la vengeance. Vincent pouvait craindre de leur part une réception peu amicale, à lia, étranger, cause de ce désastre; mais leur haine se portait sur les seuls ennemis. Vincent faisait cause commune avec les Hurons; il avait combattu avec eux; la mort de ])lus d'un Iroquois témoignait de sa bravoure. Vincent n'était plus qu'un ami blessé et malheureux qui réclamait leurs soins. Des simples appliquées sur sa blessure le guérirent en peu de jours. Vers ce temps on vit revenir au village Robert , tranquille voyageur, igaoï'ant tout ce qui s'était passé. Ses regards rencontrèrent à son arrivée l'œil abattu et le visage profondément triste de Vincent. Il s'arrête épouvante , et , avant qu'il «ût dit un seul
mot, mille conjectures effrayantes avaient traversé son esprit.
« Où est Arthur? dit-il.
— ■ Dieu le sait, jeune homme!
— Comment! Arthur est-il mort?
— Peut-être! Les Iroquois l'ont emmené captif.
— Captif! Et tu ne l'as pas secouru ?
— Regardez-moi, jeune homme, et dites si mes traits n'ont pas changé. Voyez si le tomahaAvk n'a laissé sur ma tête aucune trace sanglante. C'est lorsque, étendu sur la terre, rougie de mon sang, je luttais contre la mort, lorsque mes yeux ne pouvaient rien voir et mes oreilles rien entendre, c'est alors seulement qu'ils ont pu emme* ner votre ami.
— Bon Vincent, pardonne ce reproche injuste! mais cette nouvelle poignante.... Ah! pourquoi l'ai-je quitté? Raconte-raoi comment est arrivé ce malheur. »
Vincent lui fit le récit qu'il demandait. Un moment de silence suivit cette relation ; Robert le rompit le premier:
«Vincent, dit-il, je ne puis demeurer dans une telle incertitude sur le sort d'Arthur. Il faut que je le cherche, que je l'arrache mort ou vif aux mains des Sauvages, Dès que tes forces seront rétablies, conduis-moi au lieu du combat : je visiterait toutes les profondeurs de la forêt; j'interrogerai tous les vestiges. Dussé-je ne trouver de mon ami que des ossements épars et calcinés, je veux les rendre à sa patrie et revenir venger sa mort!
— Robert, je suis prêt à vous suivre; je vous guiderai jusqu'aux confins de ces vallées inabordables que l'on suppose cacher les Iroquois. IMais songez que vousjnème tous jouez votre vie; vos jours sont
proscrits et menacés. Ne traitez plus de crainte puérile une sage pre'voyance fondée sur les faits. Si vous êtes insensible à ces considérations , si vous voulez partir, partons aujourd'hui même.
— Aujourd'hui, Vincent, v
En effet, le même jour ils quittèrent le camp, tous deux, seuls, munis de ce que Vincent crut nécessaire pour ce voyage:
des provisions, des fourrures, des armes, tout ce qui pouvait servir à ses projets. Ils ne sollicitèrent point les Hurons de les accompagner; ces hôtes fidèles n'avaient pas eu lieu de s'applaudir de leur hospitalité. Vincent avait presque recouvré ses forces ; Robert n'avait rien perdu des siennes. Ils marchèrent tout le reste du jour. Piobert s'arrêta près de l'arbre qui portait l'inscription d'Arthur ; il y joignit à son tour son nom et quelques mots. « C'est peut-être, disait-il, le seul monument qui parlera de nous; mais qui viendra le consulter au désert?... »
La nuit approchant, ils se disposèrent à la passer en ce lieu, près des débris du feu qu'avaient allumé les Hurons. La saison <>tait déjà avancée , et dans ces climats elle «st rigoureuse. Des peaux d'ours les garantirent du froid ; ils se fortifièrent de leur jnieux contre les attaques, et prirent quelques heures de repos.
Aussitôt que le jour parut , ils poursuivirent leur course. Le théâtre du combat s'offrit à leurs yeux, théâtre toujours horrible, mais surtout lorsque la vengeance refuse à Tennemi jusqu'au bienfait de la sépulture. Ils examinèrent en tremblant les cadavres informes que se disputaient déjà les vautours. Aucun Blanc n'y était mêlé; ils respirèrent.
« Robert , s'écria Vincent après cette douloureuse investigation, passerons-nous sans donner une tombe à ces braves, nous qui sommes des chrétiens?
— Dieu nous en garde, Vincent ! (^euxlà son* nos frères. »
Quelques heures furent consacrées à ce
pieux devoir. Les deux Français continuèrent ensuite leur pèlerinage. Ils marchèrent longtemps sans voir autre chose que le désert toujours immense. Vers le soir ils s'arrêtèrent à l'endroit où une rivière maintenant desséchée avait creusé un lit vaste et profond. Un rocher qui surgissait au milieu, vert de mousse, avait dû former une cascade. L'œil exercé de Vincent y découvrit une basse ouverture masquée par un amas de branches mortes et de feuilles jaunes. Cette caverne humide et sombre offrait un abri sûr contre tout danger. Nos deux voyageurs s'y glissèrent , le front courbé, et là ils songèrent à réparer leurs forces. La fatigue leur amena le sommeil. Le lendemain , Robert éveillé le premier appela son compagnon.
«Vincent, le jour paraît; notre tâche n'est pas accomplie.
— Sans doute, elle ne l'est pas, elle plus difficile reste à faire. Mais nous approchons de la retraite des Sauvages ; il vous faut demeurer ici quelque temps. Moi, qui cours un moindre danger à être découvert, et qui, mieux que vous, peux reconnaître et battre la forêt, je vais quitter seul la caverne. Gardez-vous d'en sortir avant mon retour. C'est alors que, d'après le résultat de mes découvertes, nous aviserons aux moyens de trouver Arthur et de le sauver s'il en est encore temps. »
Robert se sotimit avec peine à cette prudente mesure. Resté seul, il essaya de porter son attention sur sa demeure, où les fentes du rocher laissaient pénétrer le jour. Il en admirait les parois brillantes de rocailles et de stalactites; car la chute des eaux y avait pétrifié les objets sous mille formes. Il rappelait au-dessus de sa tête le bouillonnement de l'ancienne cascade et croyait voir glisser ime lumière onduleuse au travers d'une belle nappe d'eau. Mais tout cela n'était pas capable de le distraire longtemps de ses pensées. Vincent ne revenait pas; cette attente lui devenait insupportable. Enfin , malgré la défense , il se
hasarde hors de Irt grotte et fait qnelques pas à la rencontre de Vincent. II s'avance avec précaution, avec inquiétude, sans s'cioigner beaucoup. Mais peu à peu la prudence l'abandonne; la préoccupation de son esprit précipite et entraîne sa marclie. Malheur à lui!
Un cri de triomphe suspend sa course; plusieurs sauvages se jettent sur lui , l'entraînent, le désarment; plus de moyens pour ichapper à leurs bras nerveux qui le serrent comme les anneaux d'une hydre à vingt têtes. C'en est fait; le voilà tombeau pouvoir des Iroquois, livré au danger qu'il a bravé. « Le sacrilège! le sacrilège! » tels sont les cris que jettent dans les airs toutes ces voix sauvages. Tous les habitants accourus servent de cortège au prisonnier, à son entrée dans leur repaire. C'est par la voûte d'un rocher qu'il y pénètre; c'est après avoir marché longtemps dans une galerie souterraine qu'il se trouve au milieu du village des Iroquois. Guerriers, femmes, enfants, tous s'écrient, tous menacent, tous le saluent de son arrêt de mort.
Robert frémit de rage; il s'agite, il s'indigne contre lui-même. En ce moment le murmure s'accroît; la foule livre passage à un nouveau guerrier qui vole au-devant du captif. On devine quel est ce gtierrier. » Robert! — Arthur!... » Et les deux amis se précipitent dans les bras l'un de l'autre.
« Tu vis, Arthur!
— Oui, mais tu es mort. Pourquoi ici?
où allais-tu ?
— Te chercher.
— Seul?
— Avec Vincent. Mon imprudence me livre.
— Malheureux !
— Mais toi?
— .T'ai vu de près la mort. Je suis fils d'uue sauvage ; à ce prix j'ai vécu. »
Ce court moment de joie fut envié aux deux amis; un ordre du sachem les séparai
«Arthur, lui dit le Grand -Chevreuil, que fais-tu? Guerrier des Iroquois, veux-
tu déjà trahir le serment de ta bouche? Souviens-toi que les Peaux rouges sont tes frères et les Elancs tes ennemis. Celui-ci est un impie, il doit mourir; toi et ta famille avec lui si tu essaies de le sauver. L'Iroquois n'a pas deux patries. »
Arthur i-etourna dans sa cabane, et Robert fut conduit à celle qui servait de prison, aux condamnés.
Lui, heureux au moins d'avoir revu son ami, Arthur s'abandonnaut au désespoir.
Toîît se réjouissait à ses yeux d'une nouvelle pour lui affreuse, tout, jusqu'à Méloa, la douce jeune fille, et Robert allait mourir, mourir sous ses yeux et sans qu'il lui fût permis de tenter sa délivrance !
« Cependant qui peut m'obliger à respecter cette défense odieuse? disait-il dans l'agitation de sou âme. Qui donc a le droit de me l'imposer? des lois barbai-es, étrangères à celles de ma patrie. Vainement ils m'ont dit : « Tu n'es plus qu'un Sauvage. » Pensent ils effacer de ma mémoire le nom de la France , et de mon cœur les sentiments de la nature? Pourtant je ne suis plus libre; la vie d'une mère, celle d'un enfant sont attachées a ma foi. Mon Dieu! de toute part le crime, l'ingratitude! C'est affreux ! Si du moins un Français, un ami, Vincent.... Mais quoi! Vincent! Oh! lumière du ciel ! Venu avec Robert, il ne peut s'être éloigné; il le cherche. Courons; il le sauvera, lui ! »
Il s'échappe inaperçu, favorisé par la confîjsion de cette journée. Il atteint là galerie souterraine; le voilà en dehors des rochers. Il cherche, il appelle à voix basse : «Vincent! Vincent!» Une voix répond, d'abord lointaine, bientôt plus proche, puis Viiicènt pai-aît.
« Arthur ! quoi ! c'est vous ! Ils vous ont donc fait grâce, ces démons, ou bien vous vous êtes échappé!
— Vincent, oubliemon ?ort; mais écoutémoi : une autre vie est en danger. Robert est en leur pouvoir, sacrifié demain. Je ne puis le sauver. Ne t'en étonne pas; si tu
» lOO
savais !,.. Mais toi, toi seul le peux, toi seul le dois.
— Imprudent Robert ! S'il m'avait obéi !
— Ami , c'est vrai ; mais il faut agir. Trouve un moyen, un stratagème. Celte nuit il sera dans la hutte isolée, au bout du camp ; un gardien veillera sur lui. Voici la caverne basse qui sert d'entrée aux Iroquois. Sois prudent. Je te quitte. Que ne puis- je te seconder! mais impossible.... Adieu ! »
Au bout de quelques instants Arthur se retrouvait au milieu des Sauvages qui, empressés autour du prisonnier, n'avaient pas remarqué son absence. Il affecta le reste du jour de se tenir à l'écart, loin de Robert. De son côté, Vincent rêvait aux moyens d'accomplir sa dangereuse mission. Il fallait tromper les Iroquois, vigilants, subtils et jaloux de leur vengeance. Il savait les difficultés de l'entreprise, mais il savait aussi l'influence de la superstition sur les Saunages. Les jongleurs y avaient chez eux un pouvoir plus réel que les sachems. Vingt fois , chez les Hurons et même chez leurs voisins, il avait pu remarquer la manière étrange dont ces jongleurs étaient peints et parés. Nous avons dit que Vincent, prudent par nature et pensant avoir à surmonter de grands obstacles pour trouver Arthur, s'était muni à tout hasard de tout ce qui pouvait servir à ses projets, quels qu'ils fussent. Il se retira donc dans la caverne où il avait passé la nuit précédente. Là il échangea ses vêlements européens contre des peaux de bêtes ; quelques otnements empruntés aux Hurons servirent à sa métamorphose. Sa tête rasée ne conserva que la touffe obligée ; des plumes de corbeaux ombragèrent son front nu, et la teinte de sa peau disparut sous une couche épaisse dégraisse et d'argile de plusieurs couleurs, disposées en raies transversales et en figures symboliques. En un mot, c'était un jongleur achevé.
Quand la nuit s'avança, il se mit en devoir d'exécuter son entreprise. Il n'avait
eu garde, Vincent, de se méprendre au rocher creux qu'Arthur lui avait indique comme li mystérieuse entrée du camp des Iroquois. Il y pénètre par l'étroite ouverture, pour.suit longtemps dans les ténèbres sa course héroïque. Arrivé à l'autre issue du souterrain, il s'arrête, écoute, tremble d'avancer. Il craint l'écho de ses pas, les reflets blancs des rochers, jusqu'aux rayons des étoiles. Heureusement la lune n'est pas encore levée, et le brouillard le protège.
Tout est silence, tout est sommeil. Trois hommes veillent pourtant : Robert dans l'agonie de la dernière heure, son gardien dans un calme attentif, et Arthur dans la fièvre de l'inquiétude. Comme les Sauvages il s'est retiré à sa hutte sans approcher du captif, sans laisser tomber sur lui un regard d'adieu, une parole de consolation.
Comme il doit lui sembler ingrat! Attentif au plus léger bruit, Arthur croit distinguer des pas, ceux de Vincent peut-être ! Dieu ! s'il est découvert, si un miracle ne le favorise, c'est encore une victime qu'il aura précipitée dans la mort. Cette pensée est une nouvelle torture.
Cependant il approche, le fidèle Vincent ; il découvre la hutte isolée où brille une torche de .sapin. Le voilà en présence du gardien , seul obstacle à écarter. Izon demeure frappé de surprise, en voyant, aux layons capricieux d'une trompeuse lumière, le costume et les traits d'Atabou , le jongleur. Une religieuse crainte saisit le jeune sauvage. Vincent l'aborde avec dignité et l'apostrophe d'un ton bas, mais solennel. « Ami, lui dit-il, va retrouver ta natte et le sommeil ; je viens tenir ta place auprès du prisonnier. Mille craintes m'assiègent; je reiloute en sa faveur les pièges de l'esprit du mal. La garde d'un visage pâle est difficile et dangereuse; c'est à moi seul qu'elle appartient.
— Grand jongleur, que diront les chefs s'ils voient Izon revenir à son wigwara ?
— Tu répondras : Atabou l'ordonne ; lui-rocme est garant de ce dépôt. Penses-
loi
tu qu'il veuille le laisser ravir? Penses-tu que sa voix retentit moins haut que celle du génie des orages, si le moindre danger appelait voire secours? A vous, guerriers, les prisonniers de guerre; à moi, tlépositaire des vengeances divines, l'impie qui ose les |)rovoqucr ! »
L'Iroquois obéit et regagne tranquille sa c.'ibane, où il s'endormit jusqu'au jour.
Vincent, maître du terrain, ne néglige pas sa prudence ordinaire ; il demeure quelque temps immobile et muet, sans regarder dans la cabane. Enfin il s'approche de l'entrée, voit Robert enchaîné, assis dans un angle de la hutle et les yeux fixés sur la flamme de la torche qui devait s'éteindre avec sa vie aux premiers rayons du jour. «Robert, prenez courage; Robert, vous êtes sauvé; vous êtes sous la garde d'un ami! »
A cet appel de salut, à cet accent chéri de la France, Robert se lève à demi, passe une main rapide sur son front, comme on le fait pour écarter une vision. » Robert, répète la voix, Robert, c'est bien moi, c'est "Vinrent, en dépit de sa métamorphose.... Pas un mot, laissez-vous conduire, vous êtes sauvé.
— Et Arthur?
— Paix ! vous dis-je. »
Robert se laissa délier, emmener hors de la hutte. Il fallait traverser ce camp où dormaient tant d'ennemis. M.iis rien n'a changé, foiijours la nuit, toujours le calme; toutes les huttes sont silencieuses, tous les habitants r<^vent à la fête du lendemain. Soudain, ô douleur! effroi! de l'une de ces cabanes un bruit léger s'entend; un homme se précipite, arrête le fugitif. «Ah! c'est Arthur!
— Au nom du ciel, amis, dit Vincent , hâte et silence; nous sommes entre la vie et la mort. »
Tous trois s'acVieminent au milieu du brouillard, passent la dernière cabane, gagnent l'issue, sortent des rochers; les Yoilà en liberté dans la forêt.
Alors ils respirent ; alors Vincent les conduit à la caverne de la veille, d'où Robert s'était si témérairement échappé. Un feu de broussailles en éclaire les voûtes brillantes. Là s'épanchèrent toutes ces paroles longtemps retenues, ces secrets de l'amitié, ces détails si précieux pour elle.
« Robert, dit enfin Arthur, Robert, il faut nous dire adieu. Voici que la lune s'abaisse à l'horizon; l'aurore doit me trouver dans ma cabane.
— Nous séparer! pourquoi? Est-ce pour l'abandonner ici que je suis venu t'y chercher à travers les périls? Est-ce après le miracle de notre délivrance que tu veux tenter encore le ciel? Quoi! nous sommes libres, nous n'avons plus qu'à fuir, et tu parles de nous séparer ! Arthur, y songes-tu?
— Robert, il le faut ! Avouerais-tu pour ton ami un assassin, un traître ? Je le serais enfuyant. Je te l'ai dit; deux existences de femmes sont attachées à ma foi. Elles se sont si généreusement confiées à cette foi chancelante ! Ah ! ne la tente pas, mon ami!
— Ainsi tu t'es voué à une vie de sauvage , à une vie que leur soupçonneuse cruauté rend aussi précaire que misérable! Tu renonces à la France, à tes amis; tu consens à l'ensevelir vivant dans ce coin obscur, ignoré de la terre!
— Robert, cesse de me tenter; tes paroles ont bien le pouvoir de me torturer, mais non pas d'ébranler ma résolution.
Il fallait qu'une voix me les fit entendre, ces paroles foudroyantes , au moment de prononcer le fatal serment. Renoncer ù la patrie, à ton amitié; à la gloire, c'est affreux; mais il le faut. Telle est la promesse que mes lèvres ont laissée tomber au pied de mes juges. J'allais mourir; une mère a demandé ma vie, et j'ai vécu ; depuis seule-» ment je sentis à quel pris. J'ai juré à des Sauvages; mais dis-moi la nation, le coin de la terre où le serment ne soit pas un lien sacré et le parjure un crime. Dieu aussi était là pour ra'entendre. Vincent, mon sage ami, parle; je te fais juge,... Ahî
tu gardes le silence ; ta droiture ne peut me blâmer!
— Si tu retournes, ami, tu es perdu ; ils t'accuseront de ma délivrance.
— A Dieu seul appartient de nous sauver. Adieu, mes amis; adieu, Vincent, mon cher et fidèle Vincent ; ne sois plus triste. Et toi, Robert, fuis ; au nom de l'amitié, fuis à la hâte; car demain, mol aussi peutêtre, je serai sur tes pas; demain je ne suis qu'un sauvage. Quitte le séjour de la foret, le voisinage des Hurons ; il n'y aurait pas là de sûreté pour toi.
— Eh bien! adieu! je t' obéis, Arthur; je
m'éloigne. Mais ne crois pas que je t'abandonne au sort que tu choisis; tu n'es pas fait pour la hutte d'un sauvage. Je n'ai pas juré, moi; je suis libre et je ne veux pas renoncer à toi. Adieu, je pars; tu me revtrras un jour; je ne serai pas seul alors.
— Robert, garde-toi! Une trahison!...
— Paix ! Arthur; tu n'as pas le droit de commander à mes pensées, de combattre mes desseins; je ne t'en fais pas le dépositaire. Hâte-toi, le jour est proche. Rentre au village; moi je pars. Embrassons-nous encore.... Adieu. »