DEUX JEUNES OUVRIÈRES
Un soir d'hiver, le feu pétillait dans le petit poêle d'une chambre, au cinquième étage d'une fort belle maison de la Chaussée-d'Antin. Cette chambre offrait l'aspect d'un intérieur d'ouvrières, mais d'un intérieur si propre, si soigne, qu'on était tenté d'y voir du luxe. Deux petits lits jumeaux en bois de noyer, avec des couvre-pieds et des rideaux éblouissants de blancheur; une commode aussi en noyer, couverte de tasses, de jolis verres, d'une corbeille de fleurs; une table ronde au milieu de la chambre, une autre destinée à l'ouvrage; six chaises, et, appendus au papier bleu formant tapisserie, un petit bénitier en os, un rameau, une sainte famille, le départ et la mort du prince Ponialowski, le portrait de Napoléon et celui d'une vieille femme, voilà l'ameublement de cette gentille chambrette. Assises devant la table ronde causaient deux jeunes filles; l'une portait un bonnet de mousseline garni d'un tulle uni, une collerette plissée, une robe de mérinos raisin de Corinthe, un tablier d'alépine noire. Elle nétait ni blonde , ni brune, ni petite, ni grande, ni belle, ni laide; mais l'extrême douceur de sa physionomie, la modestie de son maintien , lui donnaient un charme inexprimable. La seconde, grande, svelle, ayant des clieveux noirs, des yeux noirs, la peau blanche, devait passer pour belle.
Et sans doute elle le savait ; car il y avait dans sa mise d'ouvrière une coquetterie, unerecherchequ'on aurait vainement cherchée chez sa propre et simple compagne.
Un bonnet de tulle à nœuds roses, un col brodé, une robe de stoff gris, un tablier de foulard composaient sa toilette; d'un air mélancolique elle considérait sa sœur comptant gaîment de l'argent.
« 58 francs 5o centimes, net de tous frais, fil, aiguilles, rubans déduits; j'ai gagné ce mois-ci 58 francs 5o centimes, disait la jeune fille; et toi, Sophie, 47 francs 25 centimes; ce qui fait io5 francs 75 centimes. Voilà un bon mois! Et celui de novembre pareil ! Sommes-nous riches ! Voyons maintenant nos dépenses. 10 francs de loyer, 20 francs de nourriture, blanchissage, bois, chandelle, menues dépenses, 1 5 francs dans notre tirelire, aS francs à notre vieille tante, 10 fiancs, total : 80 francs; reste 25 francs 75 centimes, dont 7 francs 25 centimes pour toi, et 18 francs 5o centimes pour moi, hein!... C'est joli cela, Sophie.
— Oui, reprit la grande belle fille, bien joli! Je te conseille de t'applaudir : vingtquatre jours d'ouvrage, chacun à quatorze heures par jour, pour avoir 100 francs! c'est-à-dire juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim et porter une jupe. Du reste, nul plaisir, uulle petite douceur; un
mois de calculs pour s'acheter une robe; oblige'e de regarder à deux fois avant de dépenser six sous, c'est charmant!...
— Allons, dit Louise en riant, te voilà encore dans tes idées noires; mais, ma pauvre Sophie, tu abrèges tes jours avec tes chimères.
— Oui, c'est vrai, je me mine de voir que nous nous tuons le corps et l'âme pour gagner 40 malheureux sous par jour, tandis qu'il y a des gens qui, chaque soir, rentrent chez eux avec une journée de 25, 3o francs, d'autres qui ont cette somme sans rien faire, etc.
— Et, répondit Louise, d'autres sont duchesses, princesses, reines, n'est-ce pas? et nous, couturières et raccommodeuses de dentelle.
— Tu as beau rire; est-ce juste? Ne valons-nous pas autant que toutes ces femmes si riches? Des plumes, des cachemires ne nous iraient-ils pas aussi bien qu'à elles? Ah! bien oui, des plumes!... Des bonnets, et encore pas comme on les voudrait.
— Tes raisons sont équitables ; mais écoute une autre manière d'envisager la chose; elle n'est pas, je pense, moins sage. Nous voici toutes les deux, jeunes, bien portantes, sans charge aucune, ayant plus d'ouvrage que nous n'en pouvons faire, avec une chambre bien chaude, bien meublée; et à pareille heure, il est dans Paris des milliers de familles qui manquent de bois, de vêtements, de pain, qui cherchent vainement à gagner quelques sous, et beaucoup de ces infortunés ont autour d'eux des enfants pleurant de faim. Voilà d'affreuses positions !
— Juge comme la nôtre est belle, puisque tu ne trouves au-dessous que pareilles horreurs.
— Mais c'est pour faire les contrastes. Et toutes les femmes de ménage avec 10 francs par mois et qui vivent! toutes les ravaudeuses gagnant 12 sous et qui vivent; tous les ouvriers ayant femme, enfants, et 3o ou 40 sous par jour,' ils vivent, ils ne
demandent rien à personne; et nous nous plaindrions? Allons donc; nous sommes les heureuses des ouvrières.
— Mais pourquoi être ouvrières?
— Pourquoi! pourquoi! parce que nous sommes ouvrières.
— Mais cela ne devrait pas être; tu as entendu dire à maman que sa grand'mère avait voiture.
— Ah ! Sophie , quelle vieille histoire rappelles-tu là!
— Enfin c'est positif; et puis , être à peine regardée par ces femmes riches; être appelée grisette par leurs frères; entendre les domestiques vous parler familièrement; ah! tout cela m'irrite, et j'avoue....
— Allons , allons , calme - toi , reprit Louise, et couchons-nous. » Et la nuit faisant oublier à la jeune fille cette conversation , elle se leva le lendemain gaie et contente comme toujours. Il n'en était pas ainsi de Sophie. La jalousie qui la minait ne lui laissait pas de repos pendant le jour ; la nuit, elle la retrouvait dans ses rêves, non qu'elle enviât ce que possédaient If s autres, qu'elle fût capable de souhaiter le malheur de quelqu'un; seulement elle se désespérait de n'être pas de ces heureux du siècle, comme elle en voyait tant; elle souffrait d'être à peine regardée par eux, ou, si sa jolie figure attirait les regards, que ce fût quelquefois un sujet d'humiliations.
Quand, à force d'économie, Sophie se donnait une toilette neuve, un joli bonnet, un tablier de soie, elle préparait avec empressement ces divers objets que peu de ses compagnes pouvaient avoir ; puis, au moment de les mettre, elle disait tristement : «A quoi bon? Je n'en serai ni plus ni moins qu'une ouvrière ; la moindre femme comme il faut clignera de l'œil en me regardant, et grimaçant, dira : Voilà une belle fille, ou même haussera les épaules en ricanant : Le peuple ne se refuse plus rien ; voyez-moi la mise de cette ou-
vrière. Et, ajoutaii Sophie, je Urai en \ingt endroits : On n'entre pas ici en boniiet. » Alors, dans son amertume, elle repoussuit cette toilette tant désirée peu avant. Elle soupirait quiind elle voyait les riches demoiselles de sa maison partir pour le bal; elle sentait qu'elle aussi aurait aimé la danse, la belle musique, les salons ornés, tandis qu'elle se voyait privée de ces amusements.
Depuis deux ans les deux sœurs étaient orphelines; il ne leur restait pour tout parent qu'une vieille tante qui croyait faire beaucoup pour des nièces en les menant aux Tuileries, aux Prés-Saint-Gervais ou au Jardin des Plantes. A grand'peine, une fois par an, se décidait-elle à les conduire voir un mélodrame; et les jeunes personnes, élevées par une mère pieuse, n'auraient pour rien au monde mis les pieds dans une guinguette. El puis, comment y aller? La tante n'aimait guère la danse; la sévère Louise n'aurait pas voulu sortir seule avec un homme; d'ailleurs Sophie aurait trop souffert en se voyant entourée d'ouvriers la heurtant et buvant. Comme le font toutes les jeunes ouvrières sans famille et vraiment honnêtes; les orphelines vivaient donc très retirées. -\Liis ces privations, I-ouise ne les remarquait pas; elle n'a\ait qu'une ambition, celle de conserver sa réputation, de passer pour une bonne travailleuse, et d'être un jour recherchée par un de ces jeunes ouvriers laborieux qui ont l'estime de leurs maîtres et finissent presque toujours par s'établir. Voilà jusqu'où allaient les souh.iits de la modeste fille. Fière comme l'est toujours la vertu, elle sentait fort bien une insulte, mais elle s'arrangeait pour l'éviter. Honnête avec tous, elle ne se familiarisait avec personne. Les domestiques de la maison la saluaient re.spectueuscmeut ; les belles dames se retournaient, la trouvant gentille; personne n'osait lui adresser nue plaisanterie. Alhdtelle chez les dames des premiers étages, on la recevait avec bienveillance, ^ c'est que
Louise, malgré sa mise simple, parlait si bas, souriait si gracleusen)ent qu'elle semblait à tous au-dessus de son état. Du reste, elle ne se désolait pas de toutes ces nuances inévitables que la société a établies entre deux personnes de rang différent; elle en riait même en rentrant chez elle, s'amusant des mines de celles qui croyaient lui imposer en prenant de grands airs.
La pauvre Sophie, au contraire, souffrait le martyre chaque fois qu'il lui fallait aller chez ses pratiques. Faisait-elle affaire avec les femmes de chambre, elle se montrait dédaigneuse, et celles-ci l'appelaient bégueule. Si on l'introduisait dans la chambre à coucher, son supplice augmentait; il lui fallait rester debout, tandis que la dame, quelquefois même la demoiselle, regardait son ouvrage nonchalamment couchée sur un divan, levant à peine les yeux sur l'ouvrière, lui laissant quelquefois attendre une demi-heure pour achever une lettre, une sonate, moins que cela, pour causer de choses insignifiantes. Car, mesdemoiselles, combien d'entre vous ont ce tort à se reprocher; combien affectent de la fierté, un ton de hauteur quand elles ])arlent à leurs inférieures, mettent même une affectation maligue à n'être contentes de rien, à dire de ces mots, sinon de mépris, du moins de vanité, à ces pauvres filles qui n'osent répondre , mais qui souffrent en secret I Car il est de nobles coeurs sous le costume d'ouvrière, et tout ce que vous entendez dire de la démoralisation du peuple n'est pas si rigoureusement vrai qu'il ne se trouve dans son sein de vertueuses et respectables filles dont vous pourriez prendre exemple et conseil.
Parmi toutes les pratiques de Sophie , nulle n'accroissait autant son ennui, nulle ne lui causait plus de mauvais rêves que mademoiselle Esilda de Beauménil, la fille de la propriétaire; cette jeune personne, belle, riche, adulée, avait le sot orgueil d'un enfant gâté, et quand sa mère ne la surveillait pas, elle se montrait insolente.
Sophie lui rapporlail-elle ses cols brodés, ses écharpes, ses pèlerines de tulle; Esilda chantonnait en les examinant, puis payait Sophie sans lui ouvrir la bouche. D'autres fois, au contraire, elle la questionnait d'un air de protection. «Comment va Touvrage? Avez -vous de l'aisance dans votre petit ménage? Combien gagnez-vous par jour?
Que mangez-vous à votre dîner? » Et Sophie, pourpre de colère, remontait chez elle, jetait là ses cai'tons, et jurait qu'elle ne travaillerait plus. Il fallait deux jours de morale pour la remettre en train. Voilà pourquoi, avec autant d'adresse que sa sœur, autant d'ouvrage, elle gagnait moins. Et quand celle-ci portait le surplus de ses dépenses à la caisse d'épargne, Sophie employait le sien en rubans, colliers, babioles qui ne servaient qu'à lui ôter cette modestie de maintien , sauvegarde de la réputation des jeunes filles, et à lui attirer des fadaises de la part des jeunes gens, genre d'insulte qui ne lui faisait pourtant pas moins horreur que les autres.
Chaque semaine, chaque mois ajoutait au. chagrin de Sophie; elle en maigrissait; ses belles couleurs se fanaient; elle se creusait la tête pour trouver les moyens de faire fortune, ou du moins d'avoir une mise qui de temps en temps lui permettrait d'éclipser les autres. Travaillant d'un air ennuyé , elle entretenait sa sœur de ses projets. « Je vais me mettre femme de chambre, lui disait-elle.
— Bien choisi , répondait Louise , pour n'être pas humiliée.
— Au moins, je ne le serai que par ma maîtresse, et dans les rues, aux promenades, je serai élégamment parée; avec ma tournure on ne se doutera guère que je ne suis pas une grande dame.
— Surtout si tu donnes le bras à un domestique en livrée, n
Le lendemain : < Je vais me faire modiste.
— Vraiment, à quoi peuses-tu? Toi, si
fière , tu veux prendre tous les états où il faut être aux caprices des autres !
— Je ne serai ouvrière que quelque temps; puis je m'établirai.
— Avec quoi? as-tu de l'argent?
— J'emprunterai.
— Et si tu ne réussis pas ?
— Je me remettrai ouvrière.
— Crois -moi, Sophie, garde ton état que tu connais ; augmente tes pratiques , prends des ouvrières; tu seras plus raisonnable que de compromettre ton avenir, ta réputation et l'argent des autres, u Ces avis prudents ne pouvaient rien sur l'esprit malade de Sophie; elle inventait d'autres extravagances et fatiguait Louise sans la convaincre. Mais tout à coup elle cessa de parler de ses projets, elle demeura silencieuse et reprit son travail; seulement elle sortait de temps en temps, sans dire à Louise où elle allait, et restait à ses courses connues le double du temps nécessaire.
Une après-midi Louise, en rentrant de porter de l'ouvrage, la trouva sortie. Elle ne s'en inquiéta pas; mais quand l'heure du dîner arriva, elle fut surprise de ne pas la voir rentrer. Sept heures, huit heures, pas de Sophie. L'inquiétude gagna Louise; mille idées sinistres lui psssaicnt par la lête. Chaque fois que le lourd marteau de la grande porte se faisait entendre, elle courait à l'escalier, prêtant l'oreille, et rentrait, le cœur serré; ce n'était passa sœur. Elle allait, venait dans sa chambre, ouvrait sa fenêtre, la refermait, s'asseyait, se relevait; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle descendit chez la portière. « Madame Martin, lui dit-elle, savez-vous à quelle heure est sortie ma sœur?
— Oui, mademoiselle, sur le coup de trois heures.
— Elle ne vous a rien dit?
— Non , mademoiselle ; est - ce qu'elle n'est pas rentrée?
— Mon Dieu, non !
— Tiens! ousqu'eïle est donc?
— Je n'en snis rien; je suis d'une inquiétude mortelle.
— Est-ce qui serait arrivé malheur à cVe jeunesse?
— Oh ! ne dites pas cela, madame Martin !
— Non; allons, faut pas avoir peur; elle est qui s'amuse à qu'que spectacle.
• — Sans me l'avoir dit, non; et puis, avec qui au spectacle ? Si elle est quelque part, ce ne peut être que chez ma tante, rue de Cléry. M. 3Iartin, si vous étiez assez complaisant pour m'y conduire? J'ai peur si tard dans les rues.
— Bien volontiers, mademoiselle; mais, tenez, y pleut, / vente tout plein. Restez là, au coin du poêle; j'y cours tout seul, et je reviens de suite. » Le bonhomme partit. Alors une idée soudaine vint à Louise, et le froid lui monta au visage. '( Madame Martin, Sophie avait-elle un carton d'ouvrage à la main ?
— Non pas un carton, mais un paquet.
— Un paquet, grand Dieu!
— Oui, un assez gros paquet, comme celui qu'elle a emporté hier.
— Ah! s'écria Louise éperdue, ma sœur m'a quittée ! » Dans ce moment le portier rentrait sans Sophie, et Louise tomba sans connaissance. On la secourut; elle ne revenait pas. On la porta dans sa chambre ; là elle regarda autour d'elle, d'un air égaré, puis répétant toujours : «Ma sœur m'a quittée! oh! mon Dieu, mon Dieu! » Et se levant, elle chercha si la jeune fille n'aurait pas laissé une lettre. Le trouble seul de Louise l'avait empêchée d'en apercevoir une jetée par la fugitive sur son lit. La pauvre Louise la saisit ; mais elle tremblait si fort qu'elle ne pouvait lire; à la fin cependant elle déchiffra ce qui suit : «Ma bonne sœur, pardonne-moi la peine que je vais te causer en l'abandonnant; crois que ce n'est pas sans regret et sans larmes que je me décide à te fuir. Mais, que veux-tu! j'ai quelque chose qui me pousse loin de mes habitudes ordinaires. L'inquiétude qui m'a toujours rongée s'est tellement accrue de-
puis six mois que je sens qu'elle finirait par me tuer. Tu es si raisonnable que tu ne comprends rien à mes idées; mais pas moins elles existent, et je ne puis plus supporter cette vie obscure et chétive de laquelle nous vivons. J'entre ce soir chez une marchande de modes; quand mon apprentissage sera fini , nous verrons. J'ai eu vingt fois la tentation de te parler de ma décision définitive, ma bonne Louise; mais je connais tes scrupules et tes préjugés; jamais tu n'aurais consenti à me voir changer d'état, de mise. Si je reste ouvrière et pauvre, tu n'entendras plus parler de moi; si je réussis, j'espère t'embrasser encore. Dans tous les cas, je t'aimerai toujours et je me rappellerai tes bons exemples. Adieu ; prie pour la pauvre exilée dont les jours sont si agités. Ne me cherche pas; ce serait inutile. Adieu, adieu; ne m'oublie pas.»
Cette lettre fit verser des torrents de larmes à Louise; son désespoir approchait du délire. Elle appelait à grands cris sa sœur, se reprochait d'avoir été trop sévère pour elle, puis pleurait encore et tombait ensuite dans l'épuisement. Non-seulement elle perdait son unique amie; mais encore que deviendrait celte sœur chérie avec sa figure, sa coquetterie, son caractère léger, et que diraient les autres? Quand, après huit jours de pleurs, de maladie, Louise fut obligée de sortir pour son ouvrage, elle traversa la cour les yeux baissés, comme si le déshonneur de sa sœur se fût étendu jusqu'à elle; il lui semblait entendre bourdonner à son oreille : « Vous voyez celte petite ouvrière; sa sœur l'a quittée; elles n'étaient pas heureuses ensemble. » Louise n'abordait ses pratiques , pour la plupart les femmes de chambre et les cuisinières de la maison, que les joues rouges et le cœur serré; mais on la voyait si humiliée, si malheureuse, on l'aimait tant, que personne ne songeait à redoubler son chagrin, et si on lui parlait de cet affreux événement, ce n'était que pour la consoler. Mais son bonheur avait fui à tout jamais :
toujours seule, elle ne trouvait de douceur qu'en se rappelant les anne'es passées avec cette sœur ingrate , ces bons rires, ces douces causeries, avant que Sophie eût rêvé grandeur et luxe. A présent, plus rien. Elle restait sombre le malin, sombre le soir, et ce petit ménage qu'elle aimait tant, il lui devenait insupportable.
Louise fit toutes les démarches possibles pour se mettre sur les traces de sa sœur ; elle courut tous les magasins de mode des rues, des passages; elle allait le dimanche sur le boulevard des théâtres, à la porte des Tuileries, sur la route de Tivoli. La pauvre fille revenait non plus avancée, et une année se passa sans diminuer son chagrin et ses recherches. Mais un soir d'automne qu'elle était assise avec sa tante sur la terrasse du bord de l'eau, aux Tuileries, elle entend de grands éclats de rire dans le jardin et tressaille, car elle croit reconnaître la voix de sa sœur. S'élançant vers la balustrade, elle voit effectivement cette sœur qu'elle a tant cherchée; elle donne le bras à un monsieur élégant; une autre femme marche derrière, également avec un cavalier. Sophie a une redingote de levantine oreille d'ours, un châle sept quarts et un chapeau de satin rose. A celte vue Louise recule ; elle rougit de trouver sa sœur dans cette parure si fort au-dessus de son état. Depuis ce jour Louise cessa de s'enquérir de ce que devenait la malheureuse Sophie, et elle amassa dans son âme cette nouvelle amertume à côté de toutes les autres.
Deux ans se passèrent : Louise touchait à sa vingt-unième année; plusieurs bons ouvriers l'avaient demandée en mariage.
Jusqu'alors le sort de sa sœur l'occupait trop pour qu'elle songeât à une noce; mais la jeune fille commençait à penser que de nouvelles affections pourraient éloigner de tristes souvenirs. Elle cherchait donc avec calme, sans passion ; elle voulait choisir un honnête homme, car Louise se sentait la force de remplir religieusement les devoirs
donc qu'elle pensait à ce projet d'établissement, elle reçut par la petite poste une lettre d'une écriture mal formée et inconnue ; pourtant cette lettre lui donna un battement de cœur inexprimable. Elle brise vivement le cachet; elle contenait ces mots:
«J'ai été bien coupable envers toi, ma chère et bien-aimée Louise, si coupable que depuis huit jours j'hésite à t'écrire. Mais tu es si bonne, et moi si malheureuse, que tu ne me refuseras pas la consolation de t'embrasser encore une fois.
« Ta sœur Sophie.
« Petit hôtel du Languedoc, rue du Renard, n° 10. »
A peine Louise achevait-elle qu'elle mettait son bonnet, son châle et descendait rapidement pour courir rue du Renard. Arrivée en face l'hôtel du Languedoc, elle regarda si elle ne se trompait pas, croyant impossible que cette femme qu'elle a vue en robe de levantine, en chapeau rose, pût demeurer dans pareille maison. Elle n'ose monter; à la fin elle s'élance vers un petit escalier noir, et, après bien des recherches, trouve une femme qui lui indique le numéro de la chambre de mademoiselle Sophie. Un moment après les deux sœurs sanglotaient dans les bras l'une de l'autre; mais l'œil seul d'une amie pouvait deviner dans cette femme décharnée, pâle, couchée là sur un grabat, dévorée par la fièvre, la jeune fille si fraîche et si gaie deux ans avant. «Ma sœur, ma Sophie, dit Louise quand elle put parler, ma sœur, qui t'a réduite à cette misère? Est-ce bien tei que j'ai vue, il y a peu de mois, brillante de gaîté et d'atours? Je pleurais alors; à toi les larmes maintenant, ou plutôt à nous deux, car je t'aime toujours. » Et la bonne fille embrassait les mains livides et maigres de la jeune malade. La joie rendit quelque force à Sophie, alitée depuis un mois et rongée de fièvre et de chagrin ; elle put répondre aux questions de sa sœur. «Que veux-tu savoir? lui dit-elle. Quand je te
d'une vertueuse et sage épouse. Un jour | quittai, j'entrai à demeure chez une des
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premières marchandes de modes de Paris; mon assiduité, mon adresse me rendirent bientôt une bonne ouvrière. Je gagnai de forts appointements; mais au lieu d'économiser, j'employai cet argent à satisfaire mes goûts de toilette. Ce fut un délire pour moi la première fois que je pris un chapeau et une robe élégante; je sortis avec une de mes compagnes et deux de ses cousines. Dans la rue chacun se retournait; on vantait ma beauté, ma tournure ; on me louait. Depuis ce jour je ne pensai plus qu'à me faire voir , et mon plus grand bonheur était d'aller chez les marchands, de faire déployer tout le magasin et d'être appelée madame. Quand je sus bien mon état, je songeai à m'établir; rien ne me semblait plus facile. Trois ou quatre personnes me répétaient sans cesse que, dès que je voudrais de l'argent, j'en aurais, et moi, crédule, je le croyais. J'achetai des meubles; je louai un appartement en signant des engagements , et me voilà chez moi. Mais quand je pris au mot ces préteurs si empressés, l'illusion s'enfuit : les uns dirent n'avoir rien promis; les autres m'assurèrent qu'ils n'avaient pas alors de fonds disponibles; les troisièmes crurent juger à ma coquetterie, à ma légèreté, que mes principes sur l'honneur devaient être peu sévères, et ils essayèrent de me donner de mauvais conseils. Dieu merci! ma bonne sœur, je me suis rappelé les vertus de notre mère et les tiennes; j'ai fermé l'oreille aux séductions. Mais quel embarras , quelles angoisses! Ce riche mobilier, je le devais, et pas d'argent, nulle ressource! Quelques pratiques vinrent; ce n'était pas assez pour m'aider à payer ce que je devais. Bientôt chaque créancier réclama sa part; moi, pauvre fille^ sans soutien, sans amis, sans connaissance des affaires, je ne répondais à leur5 demandes d'argent que par des promesses d'abord, ensuite par des larmes. On saisit tout chez moi; je passai deux mois en prison, et, quand une main inconnue m'en iit sortir} j'étais malade, sans
pain, sans asile, trop dénuée de tout pour oser me présenter nulle part. Je louai ce chétif cabinet, et depuis quinze. jours j'y dévore seul mon désespoir, mon repentir et ma misère. Aujourd'hui je sens que les forces m'abandonnent; peut-être vais -je mourir, et avant d'être conduite au dernier asile des malheureux, j 'ai voulu te dire adieu, ma bonne Louise, et te demander pardon de tous les chagrins que je t'ai causés. » Et la pauvre Sophie, suspendue au cou de sa sœur, la couvrait de baisers et de larmes. ce Non, tu ne mourras pas, reprit Louise en sanglotant ; tu vivras pour réparer tes torts et être heureuse; tu vas quitter ce misérable réduit, tu vas revenir avec moi; ton lit est toujours là, il t'attend. Ah! c'était un pressentiment qu'il devait encore te servir. » Et Louise aidait sa sœur à passer une mauvaise robe, seul objet que possédât la malheureuse. Louise paya les quinze jours de loyer du cabinet, puis deux francs que Sophie avait empruntés à une voisine pour s'acheter un peu de pain et quelques verres de tisane; elle alla chercher un fiacre. La voisine et elle y placèrent Sophie; celle-ci voulut absolument être conduite à l'hospice; mais Louise, ne l'écoutant seulement pas, la ramena dans son ancienne demeure. Les pâles joues de la malade se colorèrent de honte quand il lui fallut passer devant les personnes de la maison, témoins de sa fuite et de son triste retour; mais Louise imposait à tous, et la fugitive n'entendit pas un seul mot railleur ; peu api'ès elle était couchée sur son petit lit et contemplait avec joie et remords tous ces objets que, dans sa folie, elle avait pu mé- ])riser et abandonner. Bientôt Sophie fut hors d'état de voir et de penser ; elle n'avait envoyé chercher Louise qu'à la dernière extrémité ; la joie de la revoir suspendit un instant sa souffrance ; mais le soir la fièvre revint plus forte, puis le délire. Le lendemain elle était au plus mal. Pendant quinze jours Louise eut de cruelles angoisses, veilla au chevet de sa soeur; bien des fois
le médecin crut le matin qu'il ne retrouverait pas le soir la mourante; bien des fois il adressa à Louise éplorée des paroles de consolation qui augmentaient la douleur de la pauvre fille, car elle y voyait la certitude de son malheur ; enfin les bons soins, la jeunesse de Sophie, sa forte constitution la sauvèrent, et le docteur annonça qu'il en répondait. Le danger cessa; mais il restait à la malade une faiblesse si extraordinaire qu'on présumait combien serait longue la convalescence ; alors seulement Louise commença à sentir sa fatigue; depuis trois semaines elle ne se couchait pas ; sa figure amaigrie, ses yeux cernés attestaient de ses veilles; puis une autre espèce de crainte l'agitait. Pour subvenir aux frais de la maladie, Louise avait retiré de la caisse d'épargne 2 5o Irancs, le fruit de son travail depuis deux ans; avant ces deux ans, les jeunes filles ne mettaient rien de côté , elles acquittaient les dettes contractées lors de la mort de leur mère; elles seules soutenaient la pauvre veuve, qui dans le temps travailla bien des nuits pour élever ses deux enfants avec son minime gain. On ne va pas loin avec 2 5o fr. quand on a une malade, d'autant mieux que Louise, craintive comme le sont les pauvres gens, venait de donner un fort à-compte au médecin , croyant par là l'engnger à mieux soigner sa sœur; il refusait d'accepter, mais elle l'y força, disantque cela l'arrangeait mieux. Maintenant elle ne possédait plus d'argent , et Sophie, en convalescente, exigeait plus de dépenses encore; il lui fallait des confitures, du vin. Louise, languissante, sans cesse occupée auprès de sa sœur , ne pouvait guère travailler; leur vieille tante , tombée en paralysie, n'avait pas trop de son modique revenu pour subsister , et Louise, fière, n'aurait su comment emprunter ; elle porta, en tremblant, au Montde-Piété, sa chaîne et ses autres bijoux, et se remit à l'ouvrage; mais ses doigts se refusaient à avancer; il lui fallait des efforts pour tirer son aiguille. « Ne travaille donc
pas, lui dit Sophie , tu as bien assez de me
soigner. >• Louise ne répondit rien et continua. Sophie , tourmentée de la voir ainsi se fatiguer , recommença à l'engager de cesser, et comme elle revenait sans cesse à la charge, Louise lui dit : « Mais, ma bonne, il faut bien travailler, je n'ai plus d'argent. » Ces mots, les premiers de ce genre que prononçait la noble jeune fille, ouvrirent les yeux de la malade; jusqu'alors elle n'avait pas réfléchi que sa sœur pouvait être gênée; les malades sont imprévoyants jusqu'à l'égoïïme; souvent Sophie exigeait des choses dont elle pouvait se passer : a présent elle devinait tout; une triste idée lui vint, a Quelle heure est il? » demanda-t-el!e. Louise se leva et alla voir l'heure chez une voisine; Sophie ne se trompait pas, la pauvre ouvrière venait d'épuiser toutes ses ressources, sa montre était en gage! Le cœur de Sophie se serra ; elle se mit à pleurer : « Je suis bien malheureuse, s'écria-t-elle; je t'ai abreuvée d'amertume, et maintenant je te mets dans la misère. Louise, je t'en conjure, laisse-moi aller à Ihospice; je ne veux plus t'être a charge. >> Louise se fâcha. ■• Je vendrais, s'il le fallait, jusqu'à ma dernière chemise, s'écria-t-elle; mais tu resteras ici, près de moi; il ne faut qu'un peu de courage, le plus fort est fait. »
Le plus fort, oui, mais non le plus difficile; car , il ne restait rien à la jeune fille; le médecin ordonnait toujours du bon vin , du poulet, des biscuits, et Louise ne savait où prendre de l'argent. « Je n'ai besoin de rien, disait Sojvhie; le vin m'échauffe, la viande me dégoûte: ce qui me plait, c'est une petite croûte de pain, des échaudés. » Elle affectait de les manger avec délice et refusait tout le reste. Louise la comprenait, son âme se bridait d'émotion et d'amertume; le découragement la prenait souvent ;quaud sa sœur dormait , elle pleurait, et cherchait autour d'elle ce qu'elle pourrait encore vendre. Elle n'oaait rien sortir; car elle devait son terme; alors elle reprenait sou ouvrage ; mais à son tour la fièvre la mi-
nait, et à peine faisait-elle de suite quelques points.
Les femmes de chambre de la maison venaient la voir ; les pauvres gens sont compatissants entre eux; elles s'aperçurent que plus Sophie guérissait, plus Louise devenait sombre et triste ; « Cette jeunesse est gênée, i, se dirent-elles, elles lui apportèrent des petites douceurs; du sucre, du sirop, du bouillon. Louise rougissait; mais elle pensait à sa sœur et acceptait.
Il n'était question dans la maison que de sa belle conduite, on la saluait avec plus de respect, on vantait son courage, sa généreuse amitié pour une sœur ingrate, et on ajoutait que la pauvre fille semblait àprésent embarrassée. <- Je ferai quelque chose pour elle , dit la belle et fière Esilda de Beauméull ; sa sœur a travaillé pour moi, je lui veux du bien; allez me la chercher, Adèle. " Et Adèle courut dire à Louise que mademoiselle la demandait; Louise descendit aussitôt. La jeune demoiselle dessinait son oncle, qui, debout, s'appuyait sur la cheminée. Louise en entrant salua; Esilda, sans se lever, lui rendit son salut de la tête, et ne la faisant pas asseoir, lui dit : « Comment va votre sœur ?
— Mademoiselle, mieux, mais encorebien faible.
— Elle ne peut pas travailler?
— Àh Dieu!... mademoiselle, à peine si elle se lève.
— Et vous, comment va l'ouvrage ?
— L'ouvrage ne me manque pas, c'est la force et le temps.
— Mais si vous ne travaillez ni l'une, ni l'autre, vous devez être bien gênées? » Louise se sentit trembler, car le bon vieillard, dont la figure respectable annonçait la bonté et inspirait tout d'abord l'estime la plus profonde, la regardait, et le ton d'Esilda semblait dédaigneux ; elle ne répondit pas. « Tenez , reprit l'orgueilleuse jeune fille , voici dix francs que je vous donne. » Elle les lui mit dans la main ; mais il ne faut pas humilier quand on
oblige. Louise, blessée du ton de la jeune personne, se recula.
«Mademoiselle, dit-elle d'une voix émue, je ne demande point l'aumône; ne me voulez -vous pas autre chose? » Laissant Esilda interdite, elle sortit de la chambre et remonta tristement chez elle. Elle voulait taire à Sophie ce qui venait d'arriver ; mais Sophie, lui voyant un surcroît de chagrin , l'interrogea; elle la questionnait encore quand on frappa doucement à la porte Louise alla ouvrir; un domestique à la livrée des Beauménil se présenta. « Voici ce qu'on m'a dit de vous remettre,» dit-il, lui donnant une petite boîte et une lettre ; il redescendit. Louise étonnée ouvrit la boîte; il en sortit dix pièces d'or; un cri de surprise s'échappa aux deux sœurs. Mademoiselle veut s'excuser , pensa Louise ; décachetant la lettx'e elle lut : « Mademoiselle, ma nièce vient de vous offenser, j'en ai rougi pour elle ; permettez-moi de réparer sa faute, en m' offrant pour être votre banquier. La petite somme que je vous envoie vous sera peut-être utile, et il me serait doux de penser que vous me la devez; car il y a bien longtemps que j'admire vos vertus , belle Louise ; l'espoir de vous être agréable est le plus cher de mes désirs... » « Ah mon Dieu ! s'écria Sophie, c'est la Providence qui l'envoie. » Mais Louise pensive replaçait lentement l'or dans la boîte, elle semblait hésiter. A la fin, « Sophie, dit-elle, je ne puis accepter cet or.
— Et pourquoi! Seigneur? nous en avons tant besoin.
— Sophie , tu en avais besoin aussi quand tu allais t'établir.
— Oh ! mais ce n'est pas la même chose.
— Lis cette phrase : « Belle Louise, » et cette autre : « Il y a bien longtemps que je désire vous être agréable, » et puis, je me le rappelle, ce domestique qui vient de venir, c'est celui du comte. Ah Dieu! comment ai-je reçu cette boîte, je ne veux pas la garder une minute.. Et prompte comme réclair elle descendit. Au bas de l'escalier
elle rencontra le même valet-de-chambre.
■ Rendez ceci à votre maître , « dit-elle ; se sentant plus légère , elle remonta. Sophie n'osait rien objecter, pourtant d'un ton languissant elle demanda : « Comment vas-tu faire ?
— Je n'en sais rien , Dieu y pourvoira ; mais ce n'est pas cet argent qui nous aurait porté bonheur. » Louise soupira , elle ne savait que devenir; l'apothicaire venait d'envoyer chercher pour la seconde fois un petit compte. Louise devait auboulanger qui réclamait , à l'épicier ;se jetant à genoux , elle conjura le ciel d'avoir pitié d'elle.
Sur le même carré que Louise logeait un jeune ouvrier imprimeur, mais un ouvrier au-dessus de son état, instruit, laborieux. Depuis longtemps il remarquait Louise; peut-être Taimait-il, au moins Louise le pensait dans des jours plus heureux. A peine osait-elle s'arrêter à cette idée, car le jeune homme pensait espérer un bien meilleur parti. Depuis le retour de Sophie , chaque matin et chaque soir, Gautier venait s'informer comment elle allait; il restait à la porte et ne disait que peu de mots. Aujourd'hui, il entra, il semblait agité « Mademoiselle Louise, dit -il, je veuxvousprier de me rendre bien heureux, elje n'ose pas.
— Qu'est-ce, monsieur Gautier, répondit la jeune fille en rougissant.?
— Mademoiselle Louise,jesais ce que c'est qneles maladies etla journée d'uneouvrière, et je pense... je crois que... que vous devez être à court d'argent j mais j'en ai un peu, si vous me regardiez assez comme votre ami pourl'accepterjoh! que je serais content! Je vous en prie , ne me refusez pas , rien que pour m'obliger; vous me le rendrez quand vous le pourrez. M Et l'honnête garçon tirait de sa poche une poignée d'écus qu'il jetait sur le tablier de Louise interdite; elle le regarda avec reconnaissance.
« Ah! Gautier! s'écria-t-elle, Dieu seul sait le service que vous me rendez. Oui, j'accepte; vous nous sauvez la vie à toutes
deux. » Et la jeune fille versait de douces larmes; cette dette qu'elle contractait ne lui pesait pas; elle éprouvait au contraire une sorte de joie à devoir quelque chose à Gautier. Ce premier bonheur arrivant à Louise devint une ligne de séparation entre les jours mauvais qui venaient de passer et les jours heureux qui devaient suivre. Gauthier était encore là quand madame de Beauménil ouvrit la porte de la chambre, et venant droit à Louise :<' Mademoiselle, dit-elle, je viens ici chargée des excuses de ma fille pour la conduite légère qu'elle a tenue à votre égard ; son jeune âge peut seul l'excuser; elle ne comprenait pas jusqu'à présent ce qu'on vous doit d'estime etd'égards. Quant à monfrère, il s'est trompé en envoyant chez vous son domestique au lieu de ma femme de charge, puisque c'était en mon nom qu'il voulait vous offrir un léger service. C'est moi , maintenant, mademoiselle, qui vous prie d'accepter cette petite avance sur l'ouvrage que j'ai l'intention de vous donner à faire. Si vous oubliez les torts que mon enfant a pu avoir envers vous, je serai encore votre obligée ; car vous êtes une noble et digne jeune fille. » Et la marquise baisa Louise au front avec un mélange de tendresse et d'émotions. « Ah ! s'écria la pauvre petite , que de bonheurs en un jour ! Voyez, madame, déjà j'avais trouvé un ami; maintenant l'abondance m'arrive de toutes parts. » Et\in rayon de pure joie éclairait son doux visage, tandis que Sophie remerciait tout bas le ciel de la récompense que recevait sa sœur.
Depuis celte heure fortunée , aucune larme ne coula plus dans la petite chambre des ouvrières; avec les inquiétudes disparurent la fièvre, les faiblesses; le contentement ramena la santé et la force. Bientôt Sophie put descendre dans le jardin de madame de Beauménil, où Esilda l'aidait à marcher ; la sévère leçon qu'avait reçue cette jetme personne venait de la corriger, et à force de simplicité et de prévenance ,
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elle tâchait de faire disparaître l'impression défavorable qu'elle craignait d'avoir laissé dans le cœur de Louise. Elle se trompait; la bonne fille oubliait vite les offenses, tandis que les bienfaits ne s'effaçaient guère de sa mémoire. Gautier, madame de Beauménil, comme elle les chérissait!... n Bon Gautier, lui disait-elle un soir où, profitant de la présence de madame de Beauménil, il était entré; bon Gauthier, comment pourrais-je jamais m' acquitter envers vous !
— Ce ne sera pas très difficile, répondit la marquise en ])renant la main de la jeune fille qu'elle mit dans celle de l'imprimeur; Louise, Gautier vous aime, il est digne de vous; que son nom devienne le vôtre et que je vous serve de mère à tous deux.
— Ah ! madame ! s'écria Louise tremblante, que faites-vous! Gautier peut prétendre....
— Je ne prétends qu'au bonheur de porter le titre de votre époux, Louise, reprit le jeune homme; je ne sais pas faire de phrases, mais je saurai vous rendre heureuse ; je vous en conjure, consentez à notre union. » Pour toute réponse, Louise tendit sa joue au jeune homme qui l'embrassa avec respect; ce furent les fiançailles. Madame de Beauménil se chargea des frais de la noce; Esilda offrit à Louise son bouquet et sa couronne de mariée, et la veille du mariage la marquise dit à Louise : « Fai-
tes votre cadeau de noce à Sophie , tua chère petite; donnez-lui tout ce que contient cette chambre; votre mère adoptive a pourvu à votre établissement. » Prenant le bras de la fiancée, elle la conduisit à un étage au-dessous; lui montrant un petit logement composé de deux jolies pièces et d'une cuisine : « Voici qui est à vous , lui dit-elle. Louise se trouva au milieu d'un mobilier dont aurait été flattée une jeun* personne apportant une dot La bonne Louise croyait rêver. « C'est trop, disaitelle, beaucoup trop. » La joie l'étouffait, elle ne pouvait ni parler , ni pleurer. Le lendemain elle épousa Gautier. L'espoir qu'elle avait conçu de couler d'heureuX jours ne fut pas déçu; bonne épouse, tendre mère, elle prouve à tous ceux qui la connaissent qu'il n'est pas besoin de x'iches parures , de rang élevé pour mériter l'estime et le respect.
Quant à Sophie , on pense, bien qu'elle était guérie pour toujours de ses folies ; elle répara, à force de sagesse et de modestie, le tort fait à sa réputation; elle se remit à l'ouvrage, et, quelques années plus tard, quand on eut oublié ses anciennes fautes, elle épousa un ami de Gautier, et convint alors , en riant d'elle-même, qu'on peut trouver le bonheur dans toutes les classes.
M"»* ViCTORINE CoLLIir.
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