‹ La Mère-institutriceChapitre 3 sur 224 · LE DERNIER DES GRANDS VASSAUX · texte numérisé non relu

LE DERNIER DES GRANDS VASSAUX

Vous lisez dans vos histoires de Fi'ance, mesdemoiselles : « Le i**^ septembre i632, bataille de Castelnaudary, où le duc de Montmorency fut ])ris les armes à la main, et décapité à Toulouse la même année; » et vous passez légèrement sur celte tragique exécution, n'y voyant que la juste punition d'un sujet rebelle. Cependant c'est un important événement, c'est un audacieux coup d'état; c'est le dernier acte d'un long et sanglant drame entre la féodalité et la royauté. D'abord la féodalité fière et insolente méprisa sa rivale; puis marcha de pair avec elle; puis à son tour vaincue, poursuivie dans ses derniers retranchements, elle tomba. Richelieu lui mit le pied sur la gorge , et le supplice du duc de Montmorency fut son cri de mort. La rovauté demeura seule, contemplant avec satisfaction son ennemie terrassée , sans songer qu'elle se trouverait bientôt en face d'un autre brelteur plus terrible encore que le premier, et que dans cette occurrence elle crierait en vain : « A moi, mes barons ! »

Or, de tous cqs grands barons, de tous ces anciens et nobles pairs qui entouraient la royauté d'une barrière inexpugnable, le duc de Montmorency était le j)lus grand, le plus ancien, le plus noble; l'origine de sa maison remonte selon quelques-uns à un chef franc baptisé avec Clovis; selon d'autres à un certain Lisbieux, martyr au second siècle; un descendant de ce Lisbieux se bat contre les Maures, tue un de leurs rois, fait bâtir un château, et en souvenance de sa victoire nomme ce château Mon-Maure-Occis, dont par corruption on a fait Montmorency.

« Quelle récompense veux-tu? demande le roi au guerrier. — Le titre de premier baron chrétien, répondit-ilj c'est à Dieu

que je dois ma victoire; je lègue à mes descendants mon cri de guerre : « Dieu ayde au premier chrétien ! » Et ses descendants demeurèrent fidèhs à leur Dieu, qui fit de la gloli'e la compagne des Montmorency. Partout vous les voyez où il y a du danger à redouter, de l'honneur à acquérir, braves entre les plus braves, puissants entre les puissants, toujours les premiers après le roi.

C'est Bouchard de Montmorency que le roi Robert appelle haut et puissant seigneur; c'est Thibaut de Montmorency et Zervé son frère, princes du royaume sous Philippe V"; c'est ce jeune et beau Josselin de Montmorency périssant en Palestine sous les yeux de Philipi^e-Augusfe, tandis que son père ou son oncle, Mathieu de Montmorency, nommé connétable, se courbait à Bouvines sous le poids des bannières prises à l'ennemi; c'est Chai les de Montmorency, parrain du roi Charles "VI, qui luiécrit:» Très illustre prince; « c"es' Anne de IMontmorcncy auquel la fortune faillit à Saint-Quentin, mais non le cœur; c'est François de Montmorency que la reine Elisabeth di'core de l'ordre de la Jarretière, le nommant très haut , très puissant, très noble prince ; c'est Henri I" ; enfin Henri II son fils, filleul de Henri IV, qui allait épouser la fille de ce roi quand il fut lâchement assassiné Et il était digne de sa race, ce dernier d'une famille de héros; la fortune le traita en favori; sa belle figure, son port royal, ses grâces chevaleresques rehaussaient les qualités de son âme; il se montra dès l'enfance belliqueux jusqu'à la témérité, franc jusqu'à l'imprudence, libéral jusqu'à la profusion.

'< Si la race des Bourbons venait à manquer, disait Henri IV, nul dans l'Eu-

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rope ne saurait mieux mériter la couronne de France que mon fils Henri de Montmorency ; » et comme il n'avait encore que treize ans, il lui donna la survivance du gouvernement de Languedoc, que possédait son père.

Les Montmorency recevaient ces indignes honneurs avec reconnaissance, sans doute, mais sans surprise, comme accoutumés à de pareils présents; leurs gentilshommes les trouvaient affables, leurs vassaux généreux, leurs serfs humains, et tous les cœurs volaient à leur rencontre. Le prince de Condé prit pour femme mademoiselle de Montmorency. Marie de Médicis tint presque à honneur de faire épouser à Henri de Montmorency sa parente, Marie des Ursins, dont l'histoire vante la belle taille, l'air doux et majestueux , passant sous silence sa beauté, ce qui donne à penser que la noble dame n'en possédait guère.

Par ses vertus elle s'acquit le respect (le son époux; il l'aima comme une amie, la consulta comme un conseil; mais ailleurs il porta son amour; et, entourée d'honneurs, comblée par la fortune, fière du nom qu'elle portait, la duchesse se novait dans les larmes de ne point donner d'héritiers à son mari; puis la jalousie la peignait. Mais plus elle avait lieu de craindre qu'une autre partageât avec elle le cœur de son époux, plus elle montrait de soins, de respect, de tendresse pour s'attacher celui qu'elle aimait à l'égal de Dieu; sa joie tenait du délire quand elle voyait l'amour que lui portait le peuple; pour lui plaii'e elle prenait ses goûts; elle semait l'or; et quand la guerre retenait le duc loin de son gouvernement, sa femme y redoublait de profusions, d'affabilité, pour qu'en y revenant il y entendît les mêmes acclamations , il y retrouvât les mêmes preuves d'affection.

Tant de supériorité devait donner au duc de noml)reux ennemis; aussi ne lui manquaient-ils pas, et plus le roi l'élevait en dignité;, plus les favoris sentaient croître

leur haine. De Luynes jeta les premières lueurs de soupçon dans l'esprit de Louis Xni en lui peignant Montmorency comme plus puissant que lui-même, le roi , et se vantant de sa puissance. Ces insinuations s'effacèrent devant la belle conduite du duc, qui se signala aux sièges de Montauban et de Montpellier contre les protestants révoltés. Il fut deux fois blessé; puis quand tout fut calme dans le Midi, on le nomma grand-amiral , et il reçut l'ordre d'aller commander sur les côtes de la Bretagne.

A.lors Richelieu était ministre; Richelieu, ennenii-né de tous les grands du royaume, épiant l'occasion de les trouver en faute pour les perdre, non par jalousie particulière, j'aime à le penser d'un chrétien, d'un prêtre, mais pour faire asseoir son maître sur un trône absolu. Montmorency surtout, le représentant de tous ces redoutables seigneurs effacés un à un des fastes de l'histoire, Montmorency resté debout lui portait ombrage ; ii ne put empêcher qu'il fût nommé amiral, mais il ne lui lit pas donner l'argent nécessaire pour la subsistance des matelots et des soldats. Le duc ne recula pas devant cet obstacle ; la flotte fut entretenue à ses frais. Deux victoires navales prouvèrent son talent comme marin ; cependant à son retour il reçut du roi un accueil glacé, et peu après sa charge d'amiral lui fut ôtée. Le duc , profondément peiné , ne voulut pas donner à ses ennemis la joie de voir sa douleur; il dévora ses plaintes et se vengea par de nouveaux exploits.

Les Huguenots, ayant à leur tète le duc de Rohan, recommençaient à troubler le Languedoc, Montmorency y courut; c'étaient deux grandsgénéraux aux prises; mais Montmorency, qui devait électriser le soldat, devait l'emporter sur son adversaire, et après une longue et sanglante guerre, Rohan so soumit , grâce au premier baron chrétien. Richelieu vint en Languedoc; il y vit ce prestige d'amour et d'entliousiasme entourant Montmorency et résolut sa perte j il lui semblait que tant de puissance nar-

guait la résolution qu'il avait prise de drtruire jusqu'au dernier des grands vassaux ; mais il dissimula, se laissant défrayer lui et sa suite aux frais du duc, gagnant son amitié par des caresses , au point que le noble prince voulut servir sous lui en qualité de volontaire, quand le cardinal alla porter la guerre en Italie. Dans cette campagne encore il put se croire aimé du roi, qui le combla d'honneurs et lui confia un corps d'armée. On peut voir dans l'iiistoire si Montmorency se conduisit alors comme un bon général, un loyal sujet ; pour toute récompense, il demanda le rétablissement des privilèges de sa province que le cardinal avait fait abolir : on les lui refusa; il supplia le roi de faire grâce à son parent Bouteville qui venait de se battre en duel : Bouteville fut décapité. Les amis du duc commencèrent à s'inquiéter ; il était aisé de le voir, un projet était formé de lasser sa patience; il devenait impossible de fermer les yeux à tant de vexations.

Ce fut alors que Gaston et la Pi.eine-mère, tous deux Lors de France, grâce au cardinal , et se cherchant partout des vengeurs, firent proposer au duc d'entrer dans leur parti, car ils avaient résolu de faire tomber le cai'dinal ; Montmorency rejeta loin cette proposition, et pourtant le même jour Montmorency sut qu'il devait être arrêté.

(Arrêté , s'écria le noble prince, arrêté ! qu'ils osent donc ! » et, bravant le cardinal, il sortit sans autre escorte que celle de tous les cœurs qui lui étaient dévoués , et qui se pressèrent autour de lui à la première nouvelle du danger qui le menaçait.

Cette fois le ressentiment entra dans l'âme du duc; l'occasion de se venger était belle. Le Languedoc détestait le cardinal ; Monsieur et la Reine-mère demandaient l'appui du duc ; tous deux le suppliaient de délivrer la France d'un homme odieux. Le duc voyait une haine à mort entre lui et sou ennemi; un des deux y devait périr;

cependant il hésitait encore ; une trahison révoltait Montmorency.

Alors la duchesse, baignée de larmes, se jeta à ses pieds, le suppliant de songer à sauver sa vie, de ne pomt se livrer à ses ennemis par un excès de générosité, c Résister au cardinal, s'écria-t-elle, c'est servir le roi 1 la France vous bénira. « Hélas ! de combien de pleurs la noble femme devaitelle payer ce conseil.

!-, Madame, répondit le duc, puisque vous le désiiez, je servirai Monsieur ; souvenezvous qu'il r m'en coiîtera que la vie. « Et comme elle voulait répondre : « N'en parlons plus, ajouta-t-il, je ne m'en repentirai pas le premier. »

Et le lendemain l'agitation était dans tous les esprits, et les États juraient de ravoir leurs privilèges.

Et malgré les prières, les conseils de l'archevêque de Narbonne , Montmorency annonça qu'il soutiendrait les Etats ; et Gaston averti de la révolte accourait pour s'y joindre, mais cet esprit inquiet et maladroit ari'iva avant le temps. IMontmorency avait bien pour lui les cœurs, mais non les murailles.

«Oh! s'écria le cardinal à la première nouvelle de la révolte, le voilà donc à moi, ce fier vassal. » Et il fit avancer les régiments royaux.

« IMonsieur gâte tout par sa précipitation, dit le duc à sa femme ; Dieu m'est témoin que je n'aurais rien voulu faire contre la fidélité due au roi ; à présent, le sort en est jeté; vous l'avez voulu, je suis un rebelle; ne trouvez -vous pas. Madame, que c'est un noble rôle pour un Montmorency? "

A ces paroles la malheureuse duchesse s'évanouif, et là commencèrent ces jours d'angoisse, ces nuits de remords, qui depuis firent de sa vie une longue agonie.

Peu de jours après, le canon grondait dans le Languedoc; Montmorency conduit au crime malgré lui en acceptait les conséquences. Il comprenait maintenant la faute

qu'il avait faite en comptant sur le misérable Gaston qui ne savait que se révolter conlre son frère , et abandonner ensuite ceux qu'il avait séduits ; en cette occasion il ne trouva que lâcheté. La peur le prit quand il vit arriver l'armée ennemie; a l;i fameuse journée de Castelnaudary, quand Monlmorencv payant de sa personne se vit })resque seul au milieu des royalistes, Monsieur qui était là, qui voyait le péril, au lieu d'avancer, jeta ses armes et s'enfuit en criant : «On ne m Y ratir.'pera plus! » Montmorency abindonné, blessé, tomba de chevul et se vit contraint de rendre son épée. Saisie d'une frayeur raorlelle à la vue du danger que courait son époux , la duchesse perdit la tète; elle voulait courir soulever le rovaume et arracher son mari des mains de ses ennemis ; mais privées de leur chef, les villes rentraient tontes dans le devoir; chacun attendait dans un inquiet silence ce que le cardinal allait faire.

Alors madame de Montmorency résolut d'aller te jeter aux pieds du roi pour l'implorer; puis elle s'écriait : .ilNon,ii n'oserait faire tumbi-r sa tête; partout le duc aurait des vengeurs. « Puis ses terreurs re\enaient, et elle écrivait à tous' les amis de son mari pour qu'ils obtinssent sa grâce; pas un grand du royaume ne demeura neutre.

Le duc d'Angoulême, le prince et la princesse de Condé se jetèrent aux pieds du roi; le nonce du pape intercéda pour le duc, au nom de la chrétienté; le maréchal de Schomberg refusa legouverneinent de Languedoc, suppliant le roi de le rendre à son noble maître-; mais le mélancolique et timide Louis XIII, qui n'eût pas osé frapper un tel coup, trouva de la fermeté pour refuser une «jrâce. Plusieurs princes et gouverneurs du royaume, en route pour solliciter le monarque furent, les uns arrêtés, les autres envoyés en exil. Celte rigueur ne put ralent'r leur zèle, ils se sentaient frappés au cœur du coup qui perdait iMontnioroncy; tous s'offraient pour garants de la fermeté du duc ; leur dévoue-

ment fut inutile. Richelieu était là pour soutenir et exciter l'indolent Louis XIIL Montmorency fut mis eu jugement, interrogé, convaincu de haute trahison, et condamné à avoir la tête tranchée...

Quand celte sentence fut connue, tout ce qui entourait l'illustre criminel s'abandonna au désespoir ; lui seul conserva sa force d'àme, il regarda sans peur la mort qui s'approchait ; mais dans ce siècle de croyance, on ne plaçait pas le courage à être fort contre Dieu même; tel guerrier qui mépriïalt le plus redoutable ennemi, courbait humblement la tète pour prier.

Au terrible et solennel moment, le premier des barons chrétiens sentit renaître en lui la foi que n'avait pu éteindre une vie agitée par les affaires et les plaisirs; il détacha sa grande âme des affections humaines, et vit dans l'ignominie de son supplice une juste punition de son crime , car un I\ïontmorency devait être fidèle à l'honneur mcnie en traliissant son roi, et le duc ne se dissimulait jnis sa faute. Il en demanda pardon à "Dieu et au roi, tandis qu'il envoyait le baiser de paix à ses ennemis, qui si lâchement l'avaient entraîné a sa perte ; mais fier dans «on humilité, il refusa d'implorer le cardinal.Accompagné du père Arnould, son confesseur, il marcha à la mort sans effroi comme sans arrogance; sa tête tomba le 3o octobre i632. A cette heure funèbre, un sourd gémissement se fit enlendie dans la France entière ; mais au milieu de cette stupeur générale un cri de joie partit ironique et cruel; ce cri, ce fut Richelieu qui le ])Oussa en voyant enfin les rois hors du pays.

3Ime VicTORixE Collin.

['Note.') Madame de Montmorency , inconsolable de la mort de son époux qu'elle aussi avait poussé à sa perte, abandonna le monde, se retira daas un monastère, où elle acheva sa vie dans les ex€rcices de la plus haute dévotiou çt des plus sublimes vertus.

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HISTOIRE

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