CHAPITRE V. CAUSES UNIVOQUES
La similitude entre l'effet et la cause est produite par l'action, et, par conséquent, elle dépend du principe d'action. Ceci posé, rappelons-nous cette formule d'Aristote : « La statue a pour cause autrement Polyclète et autrement le statuaire, car il est accidentel au statuaire d'être Polyclète (1). » De là cette formule scolastique : « Statuœ causa per se est statuarius ; causa per accidens est Polycletes, vel homo, vel animal, vel albus ». Ce qui veut dire : Celui qui produit la statue agit en tant qu'il est statuaire, et non en tant qu'il est tel individu, ni en tant qu'il est homme. Le principe d'action du statuaire est Vart et uniquement l'art ; de là vient que la statue est uniquement semblable à l'idée, et n'a aucun rapport avec les qualités individuelles ou spécifiques de l'artiste.
Mais réciproquement, du genre de similitude entre l'effet et la cause, on peut juger du principe d'action. Or, dans la génération, l'effet est semblable à la cause, sous le rapport même de la nature et de la forme spécifique. Il faut donc conclure que le principe immédiat de la génération réside non dans quelque qualité accidentelle du père, mais dans le fond môme de sa nature. C'est en tant qu'homme que l'homme agit , lorscfu'il engendre un homme.
Omne producens aliquid per suani actionem, producit sibi simile quantum ad formain qua agit. Sicut homo genitus est similis generanti in natura humana, cujus virtute pater potest generaro hominem (2).
4. — La cause de la génération est simplement une cause " in fieri • .
Que l'on considère le principe d'action, ou le terme produit, on arrive donc à cette conclusion que la génération a des caractères qui révèlent une grande dignité ontologi-
(1) Aristole, Mclap/iys., liv. V, cli. ii.
(2) S. Thomas, I, q. il, art. 5.
que. La cause agit par le fond même de sa nature, et Teffet est semblable à sa cause par le fond même de son être:
Mais, à côté de cette noblesse, la cause prochaine de la génération présente d'autres caractères qui sont des signes d'infériorité.
Un ovule avait surgi sur un chêne, comme pousse une feuille ou une branche ; il n'était encore qu'un développement de l'arbre qui le portait, destiné à périr avec la fleur. Mais un hasard apporte un grain de pollen d'un autre rameau ou d'un autre arbre, et voilà l'ovule fécondé. Il y a désormais un nouveau chêne en germe.
Il s'est produit un grand effet, je n'en disconviens pas. Mais voyez comme linfluence génératrice est faible, courte, passagère ; voyez comme elle est indéterminée et vague dans les circonstances qui concourent. N'importe quel grain de pollen, pourvu qu'il provienne d'un chêne quelconque; n'importe quel accident, vent ou insecte, pour déposer ce grain sur la fleur, et la vie apparaît. Tout ce vague, toute cette indétermination, toute cette multiplicité de causes possibles, ne sont pas, vous l'avouerez, les marques d'une grande et prépondérante causalité. Le chêne est cause du chêne, c'est vrai; mais n'oubliez pas d'ajouter qu'il doit, pour ainsi dire, au hasard, d'exercer sa causalité.
En outre, une cause univoque, dans le sens strict du mot, serait une cause produisant, par elle-même et par elle seule, un effet de même perfection que sa cause. En est-il ainsi dans la génération? Sans doute, la fécondation a déposé dans l'ovule un principe vital, mais cette nouvelle vie se développe par sa propre vertu, et le petit être ne dépend plus de la branche qui le porte, sinon comme l'enfant fixé aux mamelles de sa nourrice. Puis la graine se détache; elle germe en terre sous l'influence du soleil, aspire autour d'elle sa nourriture, et parcourt par sa propre énergie les longues étapes qui séparent le gland du chêne rameux.