La metaphysique en présence des sciences
Je ne sais si ce travail obtiendra l'attention de quelques personnes dans le monde philosophique. Je le publie parce qu'il est fondé sur une idée que je crois vraie et utile.
J'ai été amené, il y a plus de vingt ans, par des circonstances qu'il est hors de propos d'expliquer, à examiner les principaux monuments de la philosophie scolaslique. Cet examen n'a pas été sans quelque fruit, puisque l'Académ'e des sciences morales a bien voulu à cette époque m'accorder une mention hono-
Il l'RÉFACE.
liible pour une étude sur la doctrine de saint Thomas d'A^ûin. Mais ma position personnelle ne fli'a pas permis de m'abstraire complètement du mouvement des idées contemporaines, comme il arrive trop souvent à ceux qui étudient la scolastique^ lesquels ont presque toujours en vue de se préparer à la vocation sacerdotale et à l'exposition des dogmes chrétiens. Laïque et vivant dans le monde laïque, j'ai été naturellement conduit à appliquer mes premières études aux idées qui préoccupent la société contemporaine, et il en est résulté pour moi la conviction que la philosophie du moyen âge bien comprise fournit des données tout à fait propres à faciliter la conciliation jugée si difficile aujourd'hui de la science et de la philosophie, de l'expérience et de la raison, de la matière et de l'esprit.
PRÉFACK. 111
Cette diiFiculté est, à mon sens, moins dans les choses que dans les tendances de l'esprit moderne. Notre siècle veut des expériences sensibles et il a raison, car l'expérience est notre seul moyen d'acquérir des connaissances vraiment nouvelles. En cela il n'est point en désaccord avec les anciens qui ont toujours reconnu la nécessité de l'expérience. Aristote n'a point formulé sa philosophie avant d'avoir parcouru toutes les expériences possibles à son époque. Et l'on a vu plusieurs scolasliques s'enfoncer dans les ténèbres de l'alchimie et même de la magie pour chercher à surprendre de nouveaux secrets de la nature. On connais» sait donc l'importance de l'expérience, mais on ne savait pas expérimenter comme de nos jours.
En compensation on comprenait très-bien
IV PHÉFACK.
une chose dont les savants ne paraissent guère se rendre compte aujourd'hui, c'est que l'analyse matérielle des faits, si loin qu'on la pousse, ne saurait suffire pour leur intelligence complète. Quand vous aurez décomposé tous les phénomènes du monde dans les actions particulières qui les constituent, vous aurez obtenu un immense progrès au point de vue de l'emploi des forces naturelles et de leur assujétissement à l'empire de Khomme, mais vous n'aurez point encore pénétré le sens intime de l'univers. Pour ceci, il faut une autre analyse qui doit succéder à la première. Les fails les plus élémentaires, indécomposables par l'expérimentation, présentent cependant à l'esprit des aspects différents, des conditions diverses que l'on ne confond pas impunément. La science de cette analyse intellectuelle est à peu près ignorée de