I. — Expérience ascétique
L'expérience ascétique, c'est-à-dire l'expérience des ascètes avant l'oraison passive, ou quatrième demeure de Sainte Térèse, c'est d'abord la prière. Il est évident que la prière permet déjà une expérience ascétique, que connaissent à peu près tous les fidèles. Il faut passer par-dessus la prière vocale, tout en reconnaissant l'utilité des conseils donnés en particulier dans les Exercices spirituels par Saint Ignace de Loyola, où il insiste sur l'importance des variations du rythme respiratoire pour obtenir un état affectif correspondant aux paroles.
D'autre part, j'invoquerai un souvenir récent : j'étais, il y a six semaines, à Manrèse, en Catalogne, dans l'église construite sur la grotte de Saint Ignace. Là, en contemplant à la tombée du jour les rayons du soleil déclinant sur le fleuve jaune et la montagne de Monteserrala qui se découpait en violet sur le ciel vert, je comprenais que Loyola ait pu. dans ces conditions, édifier la composition de lieu lui permettant de s'élever jusqu'à l'oraison passive.
Mais, hors de la prière mentale, il y a un certain nombre
de procédés qui permettent la contemplation. Parmi eux, j'insiste sur l'importance du chapelet, que j'appelle couramment l'escalier de l'oraison. En effet, Saint Dominique, quand il a inventé le Rosaire, a dû sentir l'existence du Moi profond, qui a besoin d'être désinséré du réel par une activité rythmique pour se plonger plus avant dans la contemplation.
D'autre part, la liturgie, avec son chant et ses attitudes, joue un grand rôle, de même que le jeûne. Le jeûne existe dans toutes les religions et c'est à juste titre ; ce n'est pas seulement une méthode hygiénique. Si on étudie la courbe de l'excitabilité du pneumogastrique par rapport à celle de l'orthosympathique dans les 24 heures, lorsque la nuit commence à disparaître et que le crépuscule du matin naît, il y a ce que le livre de Job appelle « l'heure où l'homme meurt ». Pourquoi ? C'est parce que l'hyperexcitabilité vagale y est extrême ; or, vous savez l'importance de cette excitabilité dans le déterminisme des sentiments. D'autre part, le jeûne exagère l'excitabilité vagale, tandis que le repas la diminue. Il est visible, en clinique, que l'évasion hors de la conscience claire des différentes parties du psychisme se fait d'autant plus facilement que l'individu a une excitabilité vagale plus marquée.
Or, les religieux avaient déjà vu l'utilité du jeune pour faciliter l'oraison.
Ceci m'amène à la ferveur, dont les variations sont en rapport avec la grâce, grâce qui au point de vue symptomatique peut être considérée comme le plus haut point de l'ordre affectif.
La prière me parait ainsi comme un élan de l'instinct de conservation, dont l'extrême pointe se fond dans Pinstind sociale sublimé en Dieu. Comme me l'écrivait un ami, plus j'avance dans l'oraison, plus j'y trouve une indifférencia-
lion psychique gonflant l'affectivité d'où sort une volonté plus ferme pour répondre à la Charité. Je n'y trouve pas encore le NoOç platonicien. Dans cette sublimation d'instincts fusionnés apparaît facilement la charité, amour illumina lif uni I if, qui peut retomber en pluie d'activité altruiste sur la société et avec une intensité d'enthousiasme impossible à la simple raison raisonnante. Ainsi apparaît la supériorité d'action sociale de la religion sur la philosophie. Dans cette conception, la religion serait la symbolisation de l'éruption supraliminale du moi profond rationalisée et admise par la conscience claire.
Comme l'a dit l'abbé Brémond, il y a dans la conscience de la passivité de l'état mystique quelque chose qu'on retrouve aussi bien chez les mystique que chez les savants et les poètes. Ils s'expriment tous de la même manière : ils ont l'impression d'une force supérieure à eux. On peut l'expliquer au point de vue psychique par la comparaison avec les rivières souterraines étudiées par Martel ; il y a un moment où les courants souterrains peuvent arriver à la surface de la conscience claire ; l'individu à l'impression que cela lui vient du dehors, alors que c'est une irruption de son Moi profond dans sa conscience claire.
Au point de vue pratique, qu'il s'agisse de mystiques, de savants ou de poètes, certains individus, sous l'influence de l'intensité de la contemplation, sont capables de rendre dans la vie sociale des services infiniment plus utiles que s'ils s'étaient seulement servis de leur conscience claire et de leur raison discursive.
Cette constatation de fait ne saurait être niée. La valeur sociale de l'état mystique en ressort par là-même. Je n'ai pas à discuter ici les interprétations divergentes qu'en donnent théologiens ou rationalistes. D'ailleurs, même admettre, dans