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III. — Expérience ascétique et mystique

L'expérience ascétique et mystique est un Tait : ceux qui la pratiquent ont l'impression d'expérimenter Dieu.

Avant de distinguer l'expérience ascétique de l'expérience mystique, il s'agit de définir ces deux termes.

L'ascète, dcoxq-irjç, l'homme qui s'exerce (âaxèta, exercer), est celui qui se consacre par piété aux mortifications. L'expérience ascétique est celle de l'homme qui s'occupe des vertus et des moyens de les acquérir. Le mystique, (luoiixo;. pjtnr^, initié, est pour Littré celui qui raffine sur les matières de dévotion et de spititualité. Plus proprement, est mystique (de [wéu, j'initie, je serre, je forme) ce qui a un caractère de spiritualité allégorique (Littré).

Ce terme de mystique est très employé par les médecins, les littérateurs et les gens du monde dans des sens nombreux.

Pour les médecins, délire mystique égale délire religieux, cl quand en clinique on parle d'un mystique, on entend un malade dont les troubles ont une teinte religieuse.

Pour les littérateurs, le plus souvent le mystique est un homme très épris d'un idéal divin ou humain, un idéaliste passionné, qui ne peut expliquer clairement les hautes raisons de sa passion. Si on l'appelle mystique, e'est à cause de ce

il) Clemenceau. — Au soir de la pensée, t. I, j>.

mystère, de cette obscurité, de celte science intuitive e1 incommunicable.

Les gens du monde qualifient ordinairement de mystique quiconque est à la fois enthousiaste, obscur, ne vivant pas comme tout le monde, prenant des rêves pour des réalités. Suivant les cas, ce sera un écrivain énigmatique, un utopiste prêchant un système social ou esthétique. L'école rationaliste de Cousin traitait les chrétiens de mystiques parce qu'ils admettaient le surnaturel. Ce changement de dénomination lui permettait d'attaquer le Christianisme sans trop en avoir l'air.

Aujourd'hui, beaucoup de philosophes appellent mystiques tous les ascètes chrétiens, bouddistes ou musulmans, quand ils manifestent un vif sentiment religieux et le désir de s'unir à Dieu.

Le mystique, au sens large, est, dirai-je, un passionné de la foi.

Mais au sens étroit, est mystique ce qui est fermé, secret. 11 ne faut pas oublier sa filiation avec les mystères, les cultes secrets du polythéisme.

Au point de vue catholique. A. Poulain, dans les Grâces d'oraison, caractérise comme mystiques les actes ou états surnaturels, que nos efforts, potre industrie ne peuvent pas réussir à produire, et cela même faiblement, même un instant. « L'oraison ordinaire, écrit -il, peut être comparée à l'atmosphère qui entoure notre globe. Les oiseaux s'y meuvent à leur gré. Mais cette atmosphère a ses limites. Au delà, les oiseaux ont beau faire, ils ne peuvent y pénétrer même en redoublant d'efforts. Dieu seul peut les y porter. Cette région supérieure où l'aile ne sert plus de rien est la figure de l'état mystique ».

Etat passif est donc synonyme de mystique. Voici en exemple un souvenir d'une âme spirituelle : « Je m'imaginais vavoir le

surnaturel à mon service. Donc, pendant assez longtemps, je fixais le Saint-Sacrement pendant le Salut en le suppliant naïvement de me faire voir le visage de Jésus sur l'hostie : je le voulais absolument, et comme à cette époque le Bon Dieu m'accordait tout, je ne comprenais pas qu'il me refusât cela. A force de regarder avec mes bons yeux d'alors, j'arrivais à distinguer la croix ou l'Agnns Dei imprimé sur le pain azyme, mais jamais les traits adorables que j'espérais s'y voir dessiner miraculeusement ; je m'en revenais déçue et avec un mal d'yeux occasionné par le papillottement des bougies. Plus tard, j'ai compris combien ma conduite avait été répréhensible et j'en ai demandé pardon à Notre Seigneur. Mais si, à force de m'auto-suggestionner, j'avais fini par voir ce que je désirais (j'étais déjà pas mal nerveuse alors), toute ma vie spirituelle eût été faussée, car j'aurais cru, comme maints naturalistes, que le surnaturel s'épanouissait fatalement sur un terrain naturel préparé et poussé à point, alors qu'il n'en est rien. Je vois tous les jours que le divin n'est pas à notre disposition en dehors de la grâce surnaturelle, absolument séparée, objective, et pourtant si adaptable à tous. »

Voilà qui pose nettement le fait mystique comme passif, infus, gratuit. C'est, selon le mot de Huysmans, l'irrésistible entrée d'une velléité étrangère en soi.

Son apparition, souvent fortuite, inespérée et qui étonne le sujet, caractérise V oraison passive.

Je rappelle qu'oraison (oratio, d'orare, parler, d'os, oris, bouche) est synonyme de prière. La prière est vocale ou mentale. Uoraison mentale, qui se fait sans paroles, est contradictoire dans les termes au point de vue étymologique ; mais les mots sont comme des monnaies, dont l'usage courant est indépendant des elligies qui sont frappées sur leurs faces.

Cette passivité dans l'oraison mentale apparaît comme une

grâce. En effet, la grâce {gratia. gratus, agréable) est ce qui est accordé à quelqu'un comme lui étant agréable, utile, sans cependant lui être dû strictement.

Situons maintenant notre position de clinicien vis-à-vis des théologiens.

Garrigou-Lagrange, dans Perfection chrétienne et contemplation, donne des définitions très claires du point de vue catholique.

La théologie est la science de Dieu. Elle se divise en théologie naturelle et surnaturelle.

La théologie naturelle est la théodicée.

La théologie surnaturelle est la théologie révélée. Elle comprend elle-même deux parties : la théologie dogmatique, qui étudie les mystères et la théologie morale, qui traite des aetes humains, des préceptes et conseils révélés, de la grâce, des vertus chrétiennes, théologiques et morales et des dons du Saint Esprit.

La théologie ascétique et mystique n'est qu'un département de la théologie morale.

La théologie ascétique et mystique n'est que l'application de la théologie morale à la direction des âmes vers une union toujours plus intime avec Dieu. Elle étudie les lois et les conditions du progrès des âmes en vue de la perfection. Dans sa partie ascétique, elle s'occupe des vertus, critique leur nature, leurs espèces, les moyens de les acquérir, les obstacles, les exagérations ou contre-façons dont elles sont susceptibles. Dans sa partie mystique, elle s'occupe des états passifs et des vertus infuses. Le point de contact de la théologie ascétique et de la théologie mystique est dans l'oraison quand apparaît Y état passif. La théologie ascétique traite de l'oraison comme la théologie mystique, mais par convention, elle se contente de Yoraison ordinaire, c'est-à-dire de celle qui, comme

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les vertus non infuses, dépendent du travail de l'homme. Ainsi Y Imitatio Christi est un ouvrage ascétique. Au contraire, les Châteaux de V Ame, de Sainte Térèse, à partir de la quatrième demeure, est un ouvrage mystique.

La théologie mystique ainsi délimitée comprend elle-même deux modalités. La mystique doctrinale décrit l'âme voyant et goûtant les mystères, vivant dans une union pour ainsi dire continuelle avec Dieu. La mystique expérimentale décrit, de son côté, « la connaissance aimante et savoureuse, toute surnaturelle, infuse, que seul le Saint Esprit par son onction, peut nous donner et qui est le prélude de la vision béatifique ». L'étude de la mystique expérimentale comporte enfin deux méthodes : la méthode déductive propre aux théologiens et. la méthode descriptive, la seule que puisse employer le profane.

Je laisse aux théologiens la méthode déductive et je me limite exclusivement à la méthode descriptive de la théologie ascétique et mystique expérimentale.

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