Matthieu, xxii
autres grandes tragédies parce qu'il est de beaucoup plus intime. Il accuse chez l'auteur le sens divinatoire de plusieurs difficultés profondes qu'il n'avait point paru soupçonner encore. Jusque-là, il avait considéré ses héros comme maîtres d'eux-mêmes absolument; Rodrigue, Horace, Auguste étaient omnipotents ; ils faisaient de haute lutte des coups d'État dans leur for intérieur; ils étaient supposés en communication avec un réservoir de volonté inépuisable. Et cela était une beauté, mais d'éloquence et d'éclat seulement, non réfléchie, ni naturelle, ni très vivante. Le jeune poète n'en était pas venu à se poser cette question inquiétante : en somme, de quel fonds mystérieux ces héros tirent-ils cette énergie par où je les admire, et sont-ils, dans la réalité, si sûrs que je l'ai cru de l'avoir toujours à leur commandement? La volonté ne serait-elle pas inégale en eux, et parfois entrecoupée de faiblesses? « Pouvons-nous toujours vouloir là où il faut : voilà la question la plus enfonçante et la plus délicate*. » C'est, en langage de théologien, la question de la Grâce.
Une l'ois, dans Polyeucle, Corneille l'a touchée fortement, et là il a pressenti le grand secret. La solution qu'il donne est tout à fait mystique. Non, les plus braves eux-mêmes n'ont pas la franche disposition de leur
1. Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main, Promet-il à vos vœux de le vouloir demain?
(Acte T, se. I.;
124 LA MÉTHODE DES aASSIQUES FRANÇAIS.
volonté. La source de toute force est en Dieu* ; par la prière et par la résolution du renoncement, l'homme, faible et inconstant par nature, en dérive quelque chose en lui. Et dès lors, pour un temps, il peut vouloir. « Cette sainte ardeur qui doit porter au bien » le soutient, agit par lui, se charge de le mener au port. On peut contester celte solution d'un problème si difficile ; mais il faut bien reconnaître qu'elle dépasse la portée des drames précédents de Corneille. Polyeucte est le seul poème où il ait représenté à la fois la force et la faiblesse de l'homme, avec iouiVentre-deux,four parler comme Pascal.
Et cette conception harmonieuse s'exprime dans un langage harmonieux aussi. La forme est sans raideur ni boursouflure, mais unie et déliée. L'auteur s'en justifie dans son Examen. « Le style, dit-il, n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Cmna et de Pompée ; mais il a quelque chose de plus touchant.... » Il a, surtout, quelque chose de plus vrai. On ne croit pas lire des inscriptions sur granit ou sur bronze; on croit entendre un bon cœur, sincère et fin, se confesser à mi-voix en palpitant.