Guillemin, Annales télégraphiques
INSCRIPTIONS MULTIPLES
un courant électrique toujours semblable à lui-même, comme un courant induit, il suffira de décomposer la durée de ce courant en dix parties, par exemple, et de recueillir le courant pendant le premier dixième, dans une série d’expériences. Ces petits cléments du courant induit, envoyés au galvanomètre, fixeront l’aiguille de l’instrument en une certaine position qui correspondra à l’intensité que présente le courant induit pendant le premier dixième de sa durée.
On recueillera ensuite la deuxième partie du courant pendant une autre série d’expériences, et on l’enverra encore au galvanomètre qui, se fixant dans une autre position, montrera que, dans le second dixième de sa durée, le courant a une intensité différente. Une série de déterminations successives de l’intensité du courant à des instants divers de sa durée fournira la série des ordonnées de la courbe qui représente ce courant. De cette façon, ont été déterminées les phases variables des différentes sortes de courants électriques.
Cette méthode est féconde en applications; c’est elle qui, avec de légères modifications dans la construction des appareils, a servi à Bernstein pour mesurer les phases de la variation négative des nerfs et des muscles. C’est encore elle que j’ai employée pour inscrire la durée de la décharge électrique de la torpille en me servant d’un muscle de grenouille comme moyen de signaler l’existence de celte décharge que j’explorais à des instants successifs après l’excitation d’un nerf électrique de la torpille.
Enfin, de cette méthode doit se rapprocher encore celle que M. Deprèz a employée pour estimer les variations de la tension de la vapeur dans le cylindre d’une machine aux différents instants de la course du piston. L’inertie de l’indicateur de Watt et des instruments divers qui en sont dérivés, ne permettait pas d’obtenir la courbe des changements de tension de la vapeur pendant un temps aussi court qu’un mouvement du piston. M. Deprcz1, partageant la durée d’un coup de piston en une série d’instants successifs, détermina la valeur statique de la pression à chacun de ces instants, et obtint ainsi la série des points d’une courbe qui exprime les phases de la tension de la vapeur dans le cylindre d’une machine. Ces modes d’expérimentation, parfois très-dissemblables quant à la nature des phénomènes auxquels
1. M. Deprèz, Mémoire couronné par l’Académie des science», 1877.
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ils s’appliquent, se ressemblent cependant en ceci : qu’ils décomposent le phénomène en une série d’éléments, qu’ils déterminent la valeur de chacun de ceux-ci et permettent de construire par points la courbe du phénomène.
C’est toujours à la môme méthode qu’il faut rattacher certaines expériences dans lesquelles j’ai vu que le cœur ne réagit pas de la même manière aux excitations électriques lorsque ces excitations lui arrivent à des moments différents de sa l'évolution.
Au point de vue philosophique, les applications que nous venons d’énumérer se rattachent à la grande méthode des explorations successives conçue par Plateau et désignée sous le nom de méthode stroboscopique. Aussi, dirons-nous quelques mots de cette méthode qui peut servir do type et de modèle pour l’étude d’un grand nombre de phénomènes de courte durée et à retours périodiques.
L’œil se comporte à la façon des appareils doués d’inertie, en ce sens qu’il est incapable de saisir les variations brusques d’un changement d’état ou d’un mouvement. La persistance des images rétiniennes fait que des impressions successives très-rapprochées se confondent. Aussi, notre œil ne donne-t-il qu’illusions et faux renseignements sur les mouvements rapides. Savart imagina de dissiper cette illusion en ne rendant les objets visibles que pendant un temps très-court au moyen de l’éclairage instantané. Il assista ainsi au spectacle curieux d’une veine liquide immobile en apparence à un instant de sa chute ; il vit les gouttes d’eau disposées en une série de sphéroïdes alternativement allongés et aplatis, rappelant par leurs alternances les ondes alternativement dilatées et condensées de l’air dans les tuyaux sonores. Soumis à l’éclairage instantané par une étincelle électrique, un corps en mouvement paraît immobile, quelle qu’en soit la vitesse. Plateau substitua à l’éclairage instantané des corps, leur apparition instantanée. Il constata que si un disque tournant est vu au travers d’un autre disque tournant dans le même sens, avec la même vitesse et percé d’un trou, le disque examiné semble être immobile; mais que si la rotation des deux disques n’a pas la même vitesse, le disque examiné paraît se mouvoir d’un mouvement d’autant plus lent que la différence des rotations est plus faible. De sorte que si .l’on varie convenablement les rapports des deux vitesses, on obtient l’apparence d’un ralentissement aussi grand que l’on veut des mouvements du disque observé, et l’on rend
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saisissable un mouvement qui, par sa rapidité, eût échappé sans cela à notre appréciation. Tout le monde connaît l’application de ce principe, ou du moins de sa réciproque, consistant à donner l’apparence d’hommes ou d’animaux en mouvement au moyen d’une série de figures placées en des attitudes différentes, et qui passent tour à tour devant l’œil ainsi qu’un trou par lequel on les regarde. Le phénakisticope de Plateau, modifié depuis sous le nom de zootrope, présentant à notre œil la série des attitudes successives qui se produisent dans un mouvement, recompose pour ainsi dire le phénomène qui était dissocié dans la série des figures correspondant à chacune de ses phases successives.
Cette méthode de Plateau, dont l’invention remonte à 1832, était peu connue, lorsque Doppler, en 1833, la réinventa en y ajoutant des perfectionnements. Topler donna une exposition complète de la stroboscopie, et cette méthode ne cessa de se développer, particulièrement dans ses applications aux phénomènes de l’acoustique. Le professeur Mach a récemment publié un historique de la stroboscopie qu’il a enrichie lui-même d’un grand nombre de perfectionnements nouveaux.
Aujourd’hui que la photographie permet de fixer sur le papier l’image des phénomènes optiques, on peut prévoir que dans bien des cas les images stroboscopiques pourront ainsi être transformées en documents écrits, faciles à analyser et à comparer entre eux. Bien que cette méthode, qu’on pourrait appeler strobographique , n’ait pas encore été employée, on peut en concevoir déjà certaines applications. Ainsi, les indications de l’électromètre de Lippmann, si précieuses pour la détermination exacte des tensions électriques, pourraient être photographiées sous forme d’images juxtaposées représentant chacune la position de la colonne de mercure à un certain instant d’une variation électrique dont les retours seraient périodiques. Nous avons cité page 328 quelques essais tentés dans cette direction.