CHAPITRE XII
I. Comparaisorv de l'état des différentes histoires. — Monographies.
— Manuels spéciaux et généraux. — État arriéré de l'histoire sociale.
II. Raisons de cette infériorité provenant de la nature des faits. — Caractère extérieur des faits, caractère subjectif des documents, facilité plus grande d'atteindre la partie subjective des faits. — Histoire des doctrines.
III. Raisons de V infériorité provenant de l'espèce des documents.
— Documents rédigés, documents conservés, documents publiés.
— Préférence donnée aux documents narratifs, littéraires, éducatifs, pratiques.
1. — L'histoire des faits sociaux au sens restreint, c'est-à-dire des faits économiques et démographiques, est moins avancée que toutes les autres branches de Fhîstoire. Le fait ne peut guère être contesté. Il suffit de comparer Tétat de l'histoire sociale et des autres histoires sous les formes diverses que prend le travail historique, monographies, histoires partielles, manuels généraux ; partout on arrive au même résultat : le travail est moins avancé en matière d'histoire sociale.
Pour les monographies, la démonstration ne pour-
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rait se faire que par un relevé bibliographique. Mais il suffit de parcourir les bibliographies nationales, Waitz pour TAUemagne, Monod pour la France, Gross pour TAngleferre, Pirenne pour la Belgique, Channinget Hart pour les États-Unis ; on sera frappé du petit nombre des études importantes en matière sociale, encore la plupart sont-elles très récentes.
La forme normale à laquelle aboutit le travail historique, quand on commence à posséder assez de résultats de monographies pour formuler des conclusions d'ensemble, c'est l'histoire partielle d'une période, d'un pays, d'une espèce de faits, — par exemple l'histoire de la littérature ou des institutions d'un pays dans une période. Or, si l'on passe en revue les espèces de phénomènes qui sont les objets de l'histoire, on voit que toutes les branches spéciales sont constituées (sauf les cas où les documents font absolument défaut), quelques-unes même depuis le milieu du XIX® siècle. On a fait l'histoire des races humaines (l'anthropologie), la description géographique du monde (milieu naturel et milieu artificiel) , l'histoire des langues (c'est une des plus avancées), l'histoire des arts, des littératures, des sciences, de la philosophie, des religions ; l'histoire de l'ahmentation, du costume, de l'architecture, du mobilier, des usages ; l'histoire des institutions privées (histoire du droit) ;
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rhîstoîre des institutions politiques, ecclésiastiques, internationales. On Ta faite pour tous les pays, et tous les temps, pour l'Egypte, la Grèce, les Romains, les peuples européens, les États-Unis, pour l'antiquité, le moyen âge, les périodes modernes. Il ne reste presque plus de champ inexploré ; il y a des histoires mal faites, qui seront à refaire, mais il ne reste plus guère de lacunes, — (sauf dans une branche, l'histoire de la morale réelle, c'est-à-dire l'étude de la conduite réelle des hommes, parce que la question ne pourra être posée nettement tant qu'on ne connaîtra pas l'ensemble des actes et des habitudes, y compris la vie économique). — Quant à l'histoire générale, qui domine toutes les histoires spéciales, elle est faite pour tous les pays européens, et pour tout le cours des temps depuis l'antiquité.
L'histoire des faits sociaux est beaucoup moins avancée. La démographie rétrospective est à peine ébauchée et pleine de conjectures. L'histoire statistique des phénomènes les plus simples, l'histoire des prix, a été esquissée en Angleterre par Tooke, puis par Thorold Rogers qui a eu en France un imitateur malheureux ; mais ce ne sont guère que des essais sans méthode et sans critique.
L'histoire des faits économiques n'a été commencée que longtemps après toutes les autres et est restée beau-
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coup moins avancée. Il n'y a pas encore d'histoire de l'agriculture dans chaque pays. L'histoire de l'agriculture en Allemagne est récente ; celle d'Inama-Sternegg est loin d'être achevée et, bien que fort supérieure aux essais antérieurs, elle est bien loin d'aboutir à des conclusions incontestables. — L'industrie en est encore à des monographies (sauf pour l'Angleterre le livre de Cunningham, dont la période moderne seule a une valeur historique). — L'étude des transports est encore mélangée à celle du commerce ; l'histoire du commerce et du crédit elle-même est encore très incomplète. 11 n'existe aucune histoire d'ensemble depuis le vieil essai de Scherer qui date de 1855. Goldschmidt n'a étudié que l'histoire du droit commercial. Toute cette branche n'est guère représentée que par des monographies sur des institutions spéciales, chemins de fer, Bourse, traités de commerce, etc.
Parmi les institutions privées qui sont la matière de l'histoire du droit, les mieux connues sont la propriété foncière, la famille, le régime des successions ; la partie la moins avancée est justement celle qui touche aux sciences sociales, l'organisation des classes. Le régime fiscal, qui est le mieux connu des phénomènes économiques, est une portion des institutions politiques.
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Ainsi les autres branches d'histoire sont déjà arrivées à la forme d'histoires partielles qui en se juxtaposant forment un tableau presque complet; l'histoire sociale en est presque partout encore à la période des monographies.
Une autre marque de l'état arriéré de ces branches d'histoire, c'est la place qu'elles tiennent dans les manuels d'ensemble. Il en existe trois formes.
1° Les manuels d'histoire générale (ou histoire universelle) étudient les phénomènes généraux communs, et expliquent l'évolution des phénomènes spéciaux ; on y décrit surtout les faits politiques, et les transferts de populations. Il est probable que Tes phénomènes économiques ont aussi une action générale sur l'évolution des sociétés ; ils devraient donc former une partie considérable de l'histoire générale; et pourtant à peine sont-ils mentionnés dans les histoires générales, Grote, Curtius, Busolt, Meyer, Duruy, et les histoires de la collection de Gotha et de VAllgemeine Geschichte de Oncken ; on leur a concédé quelques chapitres, exclusivement relatifs à la France dans V Histoire générale de Lavisse et Rambaud.
2^ Les manuels spéciaux d'une branche de l'histoire existent déjà pour certaines branches, histoire des
(1} Beloch a essayé de leur faire une part plus large dans son Histoire grecque, mais ses théories restent le plus souvent conjecturales faute de documents.
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religions, de la théologie, des sciences, du droit privé, de la littérature, du droit public. Il n'existe pas de manuel parallèle pour l'histoire des phénomènes économiques. Ce qui en tient lieu, le Handwôrterbuch der Staatswissenschaften est le produit d'un effort vigoureux de collaboration ; mais on peut y voir, par la bibliographie même des articles historiques, que ces études sont encore à l'état de monographies . On n'a pas trouvé de cadre pour organiser ces monographies; on les a présentées sous forme d'articles isolés, rassemblés seulement en un répertoire alphabétique. 3^ Les manuels généraux d'une période de l'histoire, qui sont la forme la plus achevée de concentration du travail historique, existent déjà pour l'antiquité ; ce sont les AUerthûmer ; le travail le plus complet parait depuis une vingtaine d'années en éditions successives sous le nom de Iwan Mûller. Ils commencent pour le moyen âge, avec les Grundriss de Paul et de Grôber, donnés en annexe à l'histoire des htté ratures germaniques et romanes. Il suffit de regarder la place que tiennent dans ces manuels les faits économiques, en proportjon des autres branches. Dans la collection de Iwan Mûller en 9 volumes (quelques-uns énormes), ces faits forment une petite partie d'une section des Privatalterthumer . Ils occupent encore moins de place dans les Grundriss. Évidem-
ment l'étude du passé n'a pas pénétré profondément dans rhistoire sociale.
On peut constater une disproportion analogue dans les bibliographies périodiques. Il suffit de se reporter à Langlois, Manuel de Bibliographie historique^ 2® éd . 1901 , ou à la Zeitschrift fur Literatur und Geschichte der Staatswissenschaft qui se publie depuis 1893.
Cette infériorité tient en partie à la formation tardive de l'histoire sociale. Ce n'est pas avant la seconde moitié du xix® siècle qu'il s'est formé un groupe de spécialistes de l'histoire économique; et, depuis que cette branche est représentée comme les autres par des professeurs spéciaux, les progrès, surtout en Allemagne, sont devenus rapides. Mais ce retard provient aussi de difficultés spéciales à cette histoire, difficultés d'espèces différentes qui tiennent les unes à la nature des faits sociaux, d'autres à la nature des documents de l'histoire sociale, d'autres au degré de connaissance nécessaire en ces matières, d'autres enfin à la forme que prend l'évolution des faits sociaux.
IL — La nature des faits de l'histoire sociale les rend plus difficiles à atteindre que la plupart des faits qui sont la matière des autres branches d'histoire. Sauf les doctrines économiques, ils ont tous ce caractère d'être des faits extérieurs à celui qui les décrit. Tous
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les faits atteints par la statistique (démographie) sont des faits matériels. Tous les faits économiques sont des actes et des usages matériels, modes de culture, technique des industries, organisation du travail, transports, même le commerce et les opérations de vente, de spéculation, de crédit. La partie subjective de toutes ces opérations se réduit à des représentations et des motifs ; mais il faut toujours connaître le résultat, les actes extérieurs. L'histoire sociale est donc essentiellement Thistoire de faits matériels visibles qui ont une conséquence matérielle.
Il semble d'abord que ce soit pour cette histoire une garantie de plus grande certitude ; elle étudie des faits réels, non des imaginations subjectives, elle sera donc plus réelle, plus certaine. C'est l'illusion d'Auguste Comte, qui Fa conduit à prendre la sociologie pour une science positive opposée à la psychologie, fantaisie subjective, et qui Ta amené à passer directement de la physiologie (objective) à la sociologie (objective), en sautant par-dessus la psychologie. Elle s'exphque par la méthode de travail d'Auguste Comte qui jamais n'avait opéré sur un document historique et ignorait le caractère forcément subjectif des documents et des faits sociaux.
Il existe, il est vrai, des monuments matériels du passé, des objets anciens conservés qu'on peut étu-
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dier objectivement. Ce sont des débris réels, d'ossements ou de cuisine, ou d'instruments, avec lesquels on fait la paléontologie, et l'anthropologie préhistorique; — ou des monuments au sens vulgaire qui fournissent la matière de l'histoire de l'architecture ; ou des objets de tout genre, bijoux, armes, étoffes, meubles, œuvres d'art, statues, tableaux, outils, instruments. Mais ces objets n'ont de rôle en sciences sociales que pour l'histoire de la technique. En pratique on ne fait guère l'histoire sociale qu'avec des documents, figurés ou écrits qui ont pour caractère fondamental d'être subjectifs (voir p. 25) ; que ce soit un document figuré (dessin, représentation) ou un écrit, le procédé de transcription seul diffère ; dans les deux cas ce sont les interprétations qu'un auteur a données de choses extérieures ; le document ne donne que le résultat du travail d'esprit de l'auteur, c'est-à-dire d'une opération subjective.
Ce caractère forcément subjectif de tous les documents n'a pas seulement des conséquences capitales pour la méthode, il explique pourquoi la certitude est plus difficile à atteindre en histoire sociale. Ce qu'on atteint d'abord dans un document, ce sont les conceptions de l'auteur, les images qui forment le mobilier de son esprit. C'est seulement par raisonnement à partir de^ces conceptions qu'on arrive à conclure
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aux réalités extérieures que Tauteur a connues ; en tout cas on n'y arrive qu'indirectement, par un détour, et où Ton a grand' chance de se tromper, car ce raisonnement repose toujours sur des bases chanceuses (voir p. 78).
La connaissance historique la moins sujette à erreur, c'est celle qu'on atteint le plus directement et c'est précisément la connaissance des • conceptions, non des faits. Elle est la seule qu'on puisse établir par un seul document. Il suffît d'un seul texte pour prouver l'existence d'un mot^ d'une forme verbale, d'une doctrine, d'une forme artistique, d'une proposition philosophique ou scientifique, d'une règle de droit. Si l'auteur introduit une de ces conceptions dans son document, c'est que cette conception existait dans son esprit; ce seul exemple prouve l'existence de la conception. Donc les histoires les plus faciles à établir parce qu'elles demandent le moins de compai'aison de documents, les histoires les plus certaines parce qu'elles supposent le moins de raisonnement, ce sont les histoires de faits subjectifs. Voilà pourquoi les branches d'histoire les plus vite constituées ont été les histoires des langues, des littératures, des religions, des arts, de la philosophie, du droit. Au contraire l'histoire des faits extérieurs oblige toujours à des discussions sur la valeur des documents,
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à une critique de la sincérité et de Texactitude de Fauteur ; comme un mensonge ou une erreur est toujours possible, elle ne permet jamais de conclure d'après un document unique, elle exige un travail de comparaison; elle est la plus longue à constituer et. la plus contestable.
* Les faits extérieurs ne sont pas tous également difficiles à établir. Il est d'autant plus facile de les atteindre qu'ils contiennent une part plus grande de conception, par conséquent de faits subjectifs connus directement. Or une bonne part de l'histoire extérieure des faits politiques est dans ce cas. L'étude des règles officielles (qui forme presque toute l'histoire des institutio ns) est de même nature que l'étude du droit ; elle se contente d'atteindre des formules politiques, lois, règlements, arrêts, qui sont des conventions. Les actes réels se dissimulent sous les déclarations officielles, comme la pratique réelle du droit se cache sous les formes juridiques; surtout pour les époques anciennes nous connaissons beaucoup plutôt les conceptions et les règles que les actes politiques. Que se passait-il réellement à l'Agora, au Forum, dans le Sénat romain? Nous ne le savons guère, nous connaissons tout au plus ce qui était censé s'y passer. Et nous ne sommes pas mieux instruits pour les cours de justice féodale. En ces matières nous n'atteignons
guère que des formes ; il est vrai que la connaissance des formes a déjà une valeur. Il reste cependant des actes réels, qu'il est nécessaire de connaître pour comprendre Thistoire générale; ce sont les invasions, guerres, émeutes, persécutions, qui changent les conconditions réelles de la vie. Mais ces actes sont par leur nature môme plus frappants pour l'imagination, ' ils laissent beaucoup plus de traces subjectives dans l'esprit des auteurs et par suite dans les documents que les faits continus et monotones de la vie économique. Ainsi, par suite de la nature objective des faits sociaux, Thistoire en est plus difficile à constituer avec certitude.
La conséquence, c'est que dans toutes les sciences sociales la seule partie qui puisse être rapidement et sûrement constituée, c'est la partie subjective, l'histoire des doctrines économiques ou sociales, qui n'est guère qu'un fragment de l'histoire des sciences ou de la philosophie. Voilà pourquoi les professeurs de science sociale s'y sont plus volontiers renfermés. Quand un enseignement social s'est créé, il a commencé d'ordinaire par prendre pour sujet l'étude des doctrines sociales, plutôt que l'histoire des phénomènes sociaux. Cette préférence est conforme à la marche normale de la connaissance dans toutes les études qui opèrent par la méthode historique. Mais
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c'est aussi une présomption qu'une branche d'histoire est peu avancée, quand ceux qui la professent font porter leurs recherches et leur enseignement sur les doctrines plus que sur les faits extérieurs.
III. — Une seconde difficulté de l'histoire sociale tient à la nature des documents historiques, et aussi à la nature des publications de documents, — qui pratiquement importe presque autant, car un document manuscrit n'est guère utihsable ; l'histoire ne se fait pas avec des manuscrits.
Le caractère général habituel des documents est d'être rédigés pour d'autres raisons que des raisons scientifiques. C'est même le caractère propre du document que l'auteur ait eu un autre but que d'observer et de décrire exactement la réalité. Or, parmi les faits humains, les faits sociaux sont ceux qu'on a le moins de motifs non scientifiques de regarder et de rapporter. Pour quels motifs rédige-t-on un document ?
Les documents narratifs sont écrits pour conserver la mémoire des faits mémorables^ c'est-à-dire des faits qui frappent l'imagination, ou des faits auxquels la vanité est intéressée. Les premiers documents narratifs sont des inscriptions de victoires, en Egypte, en Assyrie, en Perse; puis viennent les histoires de peuples ou de princes, remplies des actes des rois e(
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des chefs, des guerres, des révolutions. Les seuls faits économiques frappants sont les famines. De là le petit nombre de renseignements économiques donnés par les histoires, et même plus tard par les « papiers nouvelles », gazettes, et journaux, jusqu'au temps oîi s*y introduisent les annonces commerciales.
Les documents littéraires sont faits pour plaire au public; on lui donne ce qu'il aime, de la poésie, de réloquence, du comique, du romanesque. On n'a aucune raison d'y mentionner les faits sociaux; le public vit plongé au milieu de ces faits, il les voit trop souvent pour avoir aucun désir de les entendre décrire ; aussi les œuvres littéraires ne donnent -elle s presque pas de renseignements à l'histoire sociale.
Les documents éducatifs sont destinés à communiquer une doctrine, une croyance, une connaissance, une règle ou des rites. Dans cette classe rentrent tous les ouvrages religieux ou philosophiques ou moraux; tous les manuels et traités d'un art ou d'une science (grammaire, rhétorique, médecine), tous les livres de science, les formulaires de droit. On n'a pas de raison d'y décrire des faits sociaux, sauf par allusion dans le cas oîi un usage économique a des conséquences ; et alors on n'y met guère que des mentions éparses et obscui^es.
Les documents pratiques sont destinés à retrou-
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ver un fait ou à le prouver ; ce sont les actes officiels, privés et publics, recueils de lois, registres, comptes, recensements, statistiques, rapports, enquêtes. C'est dans celte catégorie que se trouvent les renseignements lés plus considérables pour l'histoire sociale. Mais d'abord ils sont très incomplets, les faits n'y sont pas décrits méthodiquement pour donner une connaissance d'ensemble, ils ne sont que rappelés dans la mesure où on a cru en avoir besoin pour un but pratique spécial ; ils laissent donc de grandes lacunes qui peuvent faire commettre d'énormes erreurs (par exemple en matière d'impôts). En outre, l'intérêt qu'on porte à ces documents est souvent limité à la génération qui s'en sert, il ne dure guère plus longtemps, sauf pour les preuves financières; le sort naturel des documents pratiques est donc de se perdre; en fait, il s'en est peu conservé jusqu'au moment où on a créé des archives publiques chargées de conserver sans distinction tous les papiers. Enfin ce sont des documents encombrants, très longs et sans valeur littéraire ; on n a pour les publier que des raisons scientifiques, et l'on publie de préférence ceux qui fournissent des renseignements politiques.
Toutes ces raisons expliquent pourquoi l'histoire sociale dispose d'un nombre si insuffisant de documents. La masse des documents relatifs à la période
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antique est presque entièrement étrangère à Thistoire sociale. Depuis l'antiquité jusqu'au xi® siècle on ne sait presque rien, on n'a pas un seul recensement sûr (pas même le census purement politique des citoyens romains). La vie économique reste donc obscure. Il n'est môme pas besoin de remonter jusqu'à Boeckh. Que de conjectures hasardées, même dans les travaux les plus récents, dans Beloch, dans Mommsen ! Que de lacunes, incomparablement plus que dans aucun autre recueil de faits ! On connaît en gros l'organisation politique des cités antiques. Que sait-on de leur organisation économique ?
De même la publication des documents conservés est moins avancée pour l'histoire sociale que pour toute autre. On a préféré natui'ellement publier, ouïes documents qui intéressaient le public le plus large, ou ceux que recommandait leur rareté, leur antiquité, et -leur petit volume. On a donc publié d'abord toutes les œuvres littéraires, puis toutes les œuvres historiques, même les chroniques ou les annales les plus sèches; on a publié les traités d'art ou de science, les œuvres de doctrines ; on a reproduit les monuments artistiques, ou d'art industriel, les spécimens des vieilles écritures. Les préoccupations des éditeurs de documents ont été parallèles à celles des rédacteurs, ils ont cherché à atteindre le public. Or les documents
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économiques actuels intéressent peu le public, les documents rétrospectifs encore moins et pour les publier il faut un gros effort, car ils forment une lourde masse. On s'explique ainsi très bien qu'il ait fallu attendre beaucoup plus longtemps pour trouver les moyens de publier les documents économiques. Il a fallu pouvoir se passer du public et ne faire appel qu'à des fonds d'origine scientifique. L'entreprise est toute récente, on le verra en comparant dans la bibliographie de Waitz, Quellenkunde der deutschen Geschichte, édit. de 1894, les publications économiques da documents avec les recueils des autres branches d'histoire. Encore l'Allemagne est-elle plus avancée que les autres pays, parce qu'elle a maintenant des professeurs spécialistes d'histoire économique. En France le caractère dogmatique pris par l'économie politique a probablement empêché d'entreprendre le dépouillement méthodique des documents. En Angleterre il a été fait quelques essais individuels ; et il semble qu'aux Etats-Unis on commence à organiser ce travail nécessaire de publication ; mais le mouvement en est encore à ses débuts.