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COMBINAISON DES DIFFÉRENTES SORTES D' HISTOIRES

à compartiments séparés, dans chacun desquels se ferait une espèce de travail spécial indépendant des autres : une pensée philosophique ou scientifique, une * croyance religieuse, une conception morale, une façon de s'habiller, de se loger, d'arranger son temps, de se distraire, de gouverner ou d'obéir. Au contraire, tout homme est un ensemble continu où toutes les activités partent d'un même centre cérébral ; c'est le même homme qui fait sa science, son art, sa croyance, ses actes privés, politiques et économiques. Ce centre commun dirige à la fois les deux espèces d'opérations qui constituent la conduite d'un homme et par conséquent l'ensemble de sa vie en société; ses représentations (conceptions et motifs), qu'on appelle intelligence^ — • ses impulsions, c'est-à-dire ses actes extérieurs, qu'on appelle activité.

Les représentations d'un homme ne se divisent pas en pensées entièrement indépendantes les unes des autres ; elles forment un ensemble qui peut être plein de contradictions logiques, mais où la plupart des conceptions pratiquement importantes sont liées psychologiquement entre elles. Il n'y a pas de terrains intellectuels délimités, consacrés chacun à une espèce unique d'activité ; toute pensée peut avoir des applications sur plusieurs sortes de terrain. Et ce n'est pas même toujours une conception morale générale; une

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pensée spéciale peut aussi agir sur toute espèce d'acte. C'est par suite d'une interprétation spéciale d'un • texte que le quaker ne porte pas de boutons, que le juif ne mange pas de porc, que l'architecte chrétien prend pour plan de son édifice une croix. De même une idée scientifique sur l'action physiologique du thé, du tabac, de l'alcool, a mené à transformer le régime anglais des douanes et le régime des contributions françaises. Les exemples particuliers seraient innombrables de cette action imprévue d'une conception particulière sur des branches toutes différentes de la vie humaine.

A plus forte raison le système d'impulsions intérieures qui fait agir un homme, — ce que nous appelons faute de savoir préciser le caractère ou le tempérament^ — n'est pas une série d'impulsions spéciales se rapportant chacune à une espèce d'actes déterminés. Il n'y a pas des impulsions scientifiques, des impulsions religieuses, des impulsions économiques, des impulsions politiques. Là l'unité est trop évidente, chaque homme apporte son tempérament unique dans les manifestations multiples de son activité. Le classement des actes par catégories est tout abstrait; ce n'est qu'un procédé de recherches, il ne répond à aucune réalité intérieure dans l'individu. On ne peut donc parler d'activité artistique, religieuse,

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économique, politique qu'en se restreignant à considérer les conséquences des actes, en négligeant le point de départ, la production de Tacte. Dans la réalité il n'existe que des centres d'activité d'ensemble. Le tempérament naturel donne à toutes les manifestations d'un môme homme un même caractère. Cette solidarité est très mal étudiée encore, on ne l'aperçoit nettement que dans les cas extrêmes, en comparant un barbare à un civilisé. Mais il y a certainement un lien étroit entre les actes d'un même homme ou d'un même groupe d'hommes, un lien si étroit qu'on est enclin à l'attribuer à une cause spéciale, « l'esprit » ou « le génie » de l'homme ou de « la race » ; façon confuse, semi-mystique, anti-scientifique, de désigner ce caractère d'ensemble. Du moins est-il évident qu'on ne pourrait espérer arriver à comprendre les faits humains si l'on négligeait un élément aussi important.

Outre le tempérament naturel, les hommes ont des formés d'activité acquises, soit par l'éducation, soit par l'imitation. Il est plus facile de préciser ces formes que de démêler les activités spontanées, parce qu'on peut les voir acquérir ; on peut, dans quelques cas au moins, apercevoir des hommes qui reçoivent une éducation ou qui commencent une imitation. Evidemment ces activités acquises ont une action sur

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lensemble de l'individu. Peut-être les habitudes acquises d'actes très spéciaux, tels que récriture ou le vêtement, agîssent-elles faiblement. Mais Faction est forte quand ce sont les habitude© d'actes très généraux, tels que commander sans résistance, obéir sans examiner, opérer par violence ou par ruse. Les habitudes, agissant sur des domaines très différents d'activité, religieux, économique, politique, établissent un lien solide entre les habitudes ecclésiastiques, politiques, économiques d'une même société.

2° L'autre processus est la solidarité entre les actions collectives d'un même groupe. Sans doute les groupes humains ne sont pas pareils à des espèces animales*; ils réunissent des hommes qui ne sont solidaires entre eux que par une partie de leur vie. Il serait donc antiscientifique d'admettre ajmorium solidarité complète entre les hommes d'un même peuple. Mais un peuple n'est pourtant pas un groupement d'hommes réunis par un système d'institutions d'une seule espèce. Il n'existe pas autant de groupes sociaux qu'il y a de branches d'activité humaine ; il n'existe pas un groupe ecclésiastique, un groupe d'industrie, un groupe de commerce, un groupe de politique. Au contraire, un groupe étant d'ordinaire formé de gens qui vivent sur un territoire commun où leurs contacts sont fréquents,

(1) Voir plus haut p. 219.

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il y a pour chaque groupe beaucoup de systèmes d'activité commune.

Entre ces systèmes d'actions collectives on doit présumer une solidarité. Elle est encore plus difficile à préciser que la solidarité du caractère individuel. C'est là une dés questions les plus controversées de la sociologie ; on essaie même de la résoudre par des hypothèses métaphysiques « le génie du peuple », ou « l'âme sociale ». Dans ce complexe de faits collectifs, nous n'arrivons môme pas à distinguer nettement les conceptions des impulsions. Y a-t-il, même dans l'organisation des actes collectifs — , tels que division du travail, commerce, gouvernement — , autre chose que des conceptions transmises par l'éducation ou l'imitation? Y a-t-il une part d'impulsion naturelle, de tempérament, une disposition collective ou du moins commune aux descendants d'un même peuple, à adopter plutôt une certaine forme d'arrangement social ? par exemple une hiérarchie sans contrôle comme dans le régime de l'Église catholique, ou un système de délégation comme dans les régimes représentatifs, ou des liens personnels comme dans le régime féodal, ou des règles abstraites comme dans les sociétés démocratiques? En tout cas il n'est guère possible de distinguer ici le tempérament des habitudes.

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On n'arrive donc qu'à une notion très confuse de « quelque chose » de collectif qui pousserait la masse d'un peuple à adopter une forme d'arrangement collectif ; ce « quelque chose » étant ou des conceptions, ou un tempérament, ou des habitudes. Mais de quelle sorte sont ces conceptions ou ces habitudes? Sont-elles dans les individus? Ou dans le peuple? On a cru répondre par la formule de la a conscience collective ». La question est encore* trop peu étudiée par une méthode analytique ; on n'a pas encore recherché avec une précision suffisante les actions réciproques des divers mécanismes collectifs pour avoir le droit de formuler une explication. Mais il est évident que ces actions réciproques sont importantes; les mécanismes ecclésiastique, politique, économique, sont liés si étroitement qu'on ne peut étudier l'un sans connaître l'autre, au moins dans son ensemble.

Puisque l'organisation économique est liée aux autres espèces de faits historiques, qu'elle en est tantôt la cause, tantôt l'effet, il est évident qu'on ne peut isoler la connaissance de l'histoire économique de l'étude des autres histoires. Pour des nécessités pratiques on peut commencer par l'isoler provisoirement, on peut d'abord analyser les faits pour les déterminer en détail avec précision. Mais il faut ensuite

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les rapprocher des autres pour comprendre leur place dans Tensemble social purement analytique des phénomènes sociaux. Ainsi il n'est pas possible de se borner à une étude, on ne peut opérer sans tenir compte et de la solidarité entre les conceptions ou les actes d'espèces diverses et de la solidarité entre les différents mécanismes collectifs. Il faut d'abord analyser les phénomènes pour les constater, mais il faut embrasser l'ensemble pour les comprendre.

II. — L'étude dynamique consiste à déterminer révolution de chaque espèce de phénomènes, puis l'évolution de chaque société dans son ensemble, enfin révolution générale de l'humanité. Elle commence par constater la série des transformations de chaque activité, pour voir si elles vont dans le môme sens. S'il y a évolutions elle examine de quelle nature est l'évolution, avec quelle rapidité elle se produit, suivant quelle marche. Mais pour comprendre vraiment l'évolution, il faut arriver jusqu'à en atteindre les causes ; ce qui est tout à fait impossible tant qu'on s'enferme dans les branches spéciales d'histoires, tant qu'on s'en tient à l'histoire de l'évolution de la langue, du costume, de la religion, du commerce. Car il faut chercher les causes là où elles peuvent se trou-

(1) Voir plus haut p. 141 l'explication de cette notion.

ver; et rien n'autorise à présumer qu'elles soient précisément dans l'activité spéciale dont on a tracé révolution, que la langue ait changé pour des raisons linguistiques, le commerce pour des raisons commerciales. Au contraire la solidarité des activités différentes est si étroite que tout changement d'habitudes important dans un ordre d'activité amène forcément des changements dans les autres ordres. Le changement de religion ou d'organisation pohtique réagit nécessairement sur les habitudes économiques.'

L'explication est la même que pour la solidarité entre les phénomènes d'une même société à une époque donnée. Quand un homme ou un groupe changent d'habitudes dans une branche d'activité, l'ensemble de leurs conceptions et de leur conduite est modifié; et il peut l'être au point de produire un changement important dans une autre branche. Une cause plus forte encore d'évolution c'est le changement de mécanisme collectif; le passage d'un régime politique à un autre retentit sur tous les actes de la vie. Taine a même essayé d'expHquer toute l'évolution de la littérature anglaise par les changements d'organisation politique.

Quant à l'étude de l'évolution de l'ensemble d'une société, elle est par elle-même une étude d'ensemble. Il est impossible d'étudier l'évolution d'une société

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autrement qu'en embrassant les différentes espèces d'activité, par conséquent en rapprochant les différentes branches d'histoire spéciale. C'est le seul moyen de voir quelles habitudes caractéristiques et quels mécanismes généraux ont prédominé aux différents moments de l'évolution de cette société.

L'histoire des phénomènes démographiques et économiques ne peut donc être isolée des autres branches de l'histoire. Pour comprendre le caractère de ces faits et leur place dans la réalité, il faut les rapprocher des autres phénomènes humains.

m. — Ce rapprochement peut se faire par deux procédés.

1° Le spécialiste d'histoire sociale peut étudier, d'après les autres historiens, les phénomènes principaux des autres branches. Cela n'est possible pratiquement que s'il peut se restreindre aux branches d'histoire les plus instructives pour lui, il lui faut donc un guide dans le choix de ces études. C'est la pratique de l'histoire générale qui seule peut le guider, en lui montrant quelles espèces de faits agissent le plus certainement sur les faits économiques ou démographiques, — et par conséquent quelles sont les branches d'histoire les plus utiles pour lui.

2° Les spécialistes se borneront à constater les faits

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chacun dans son domaine. Après quoi d'autres travailleurs combineront les constatations isolées pour en former un ensemble, ils feront le métier d'ajusteurs. Ceux-là devront se rendre compte de la valeur des résultats exprimés dans les formules des spécialistes, afin de pouvoir en faire la critique; il leur faudra donc une connaissance précise des procédés de travail des spécialistes de chaque branche. Il leur faudra de plus une idée claire et juste des rapports entre les différentes espèces de faits pour les ajuster ensemble, sans fausser leur importance relative et sans introduire des conjectures subjectives sur les relations de causalité. Ils auront besoin d'une méthode rigoureuse qui commence par juxtaposer les résultats et qui attende d'avoir comparé plusieurs évolutions avant de conclure sur les causes et les effets.

Spécialistes et « généralistes » peuvent ainsi collaborer à ce travail nécessaire d'où sortira la philosophie de l'histoire sociale au sens scientifique.

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