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CHAPITRE XI LES DIFFÉRENTES ESPÈCES D'HISTOIRE

I. Formation de Vhistoire. — L'histoire dans l'antiquité, au moyen âge, à la Renaissance. — Les histoires spéciales et l'histoire générale. — Naissance des histoires spéciales, histoire universelle, histoire générale.

II. Rapports entre Vhistoire et les sciejices sociales. — Les sciences sociales entant que sciences documentaires emploient la critique historique. — Nécessité de Tétude du passé en science sociale. — Divisions de l'histoire sociale.

I. — L'histoire est une création des Grecs ; mais leur mot Is-TopU (témoignage) est vague et ne correspond pas à ce que Thucydide et Polybe ont fait de l'histoire. C'est essentiellement le récit des faits humains qui paraissent assez intéressants pour être racontés, notion vague qui laisse une variété extrême dans le choix des faits, soit pour l'étendue du terrain, soit pour l'espèce des faits eux-mêmes. L'étendue du terrain à observer s'est vite agrandi, depuis le petit monde des cités grecques jusqu'à la conception d'une

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histoire s'étendant sur tout le cliamp connaissable de l'humanité : déjà avec Polybe apparaît l'histoire universelle, l'histoire du monde civilisé connu. Cette conception universaliste de l'histoire s'est transmise par les écrivains ecclésiastiques du iv^ siècle (saint Jérôme, saint Augustin), aux chroniqueurs des siècles barbares : combinée avec une division tirée des Apocalypses, la succession des grandes monarchies, elle se perpétue à travers tout le moyen âge jusqu'au Discours sur rjnstoire universelle de Bossuet.

Quant à l'espèce de faits qui doivent faire la matière de l'histoire, les anciens ont oscillé entre deux méthodes :

1° Choisir systématiquement les faits qu'il peut être utile de connaître pour la pratique ; c'est la conception de Thucydide, formulée par Polybe. L'historien recueille ce qui peut servir d'enseignement aux hommes d'Etat et de guerre. On aboutit à l'histoire militaire et diplomatique qui a conservé jusqu'à nos jours une place prépondérante dans le travail historique.

2<^ Prendre sans choix les faits conservés par la tradition écrite ou orale ; c'est le système des Annales^ d'origine grecque, mais devenu classique chez les Piomains. L'historien reproduit tout, y compris les prodiges, les accidents, les inondations (il en reste

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des traces dans Tite-Live et dans les Annales de Tacite; .

Puis viennent les préoccupations littéraires ; l'historien cherche les occasions de discours (comme Tite- Live) ou de remarques morales et psychologiques (comme Tacite). L'histoire devient alors un récit composite où la leçon de choses pratique est combinée avec une œuvre d'art oratoire. C'est dans cette forme qu'elle a été imitée au moyen âge par quelques chroniqueurs (en latin puis en langue vulgaire) et qu'elle a été restaurée par les historiens de la Renaissance et leurs successeurs. Jusqi.' u xvnf siècle on ne voit pas de progrès dans la conception de l'histoire ; aucun des historiens du xvn^ siècle n'a une supériorité scientifique sur les historiens de l'antiquité.

La transformation de l'histoire en étude scientifique est venue d'un autre côté. Avec la naissance de l'érudition s'était introduit l'usage d'étudier les textes antiques et de les commenter en décrivant les faits de toute nature qui y sont rapportés (ce qu'on appelait en Allemagne les recdia]. On s'était mis aussi à réunir des documents et des faits sur les habitudes, les institutions, la langue, l'écriture du moyen âge. Ainsi se sont formés les traités spéciaux et les répertoires (par exemple le Glossaire de Du Gange) ; quelques-uns avaient un caractère pratique, juridique

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OU théologique. De ce mouvement confus et très long — il commence même avant le xvi® siècle pour le droit romain — , se sont enfin dégagés des systèmes méthodiques d'études. On les a désignés longtemps par un nom général vague (antiquités, archéologie).

Peu à peu, surtout dans les Universités allemandes, on a commencé à étudier les faits par une méthode historique et à les grouper en ordre chronologique. Alors ont été constituées les histoires spéciales de l'écriture, de la langue, de l'Eghse, de la rehgion, du droit, des Httératures, de Tarchitecture, de la sculpture, des institutions, des mœurs, etc. Chacune de ces histoires spéciales reste une partie intégrante de l'histoire totale ; mais elle devient une branche autonome, constituée avec son personnel de travailleurs spéciaux et ses traditions spéciales. Gomme les historiens avaient gardé l'habitude de s'occuper à peine des faits de cette espèce, c'est en dehors d'eux que se sont créées ces histoires spéciales. Elles ont pris l'allure de sciences indépendantes. A cause de l'énorme quantité des faits spéciaux, il est devenu pratiquement impossible de les étudier de front avec l'histoire non spéciaHsée ; et il a fallu séparer chacune d'elles en tranches chronologiques et géographiques, suivant les peuples et les

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périodes ; chaque branche d'histoire spéciale a été divisée en seclions. On a eu ainsi des histoires de la religion, du droit, de la littérature, — d'Egypte, d'Assyrie, des Grecs, des Romains, de France, d'Angleterre, — du moyen âge, modernes, contemporaines.

A mesure que ces branches se sont séparées, le terrain de l'histoire non spécialisée s'est rétréci. Les espèces de faits auxquels la vieille conception d'un enseignement pratique préparatoire à la vie publique donnait la plus large place dans l'histoire sont, elles aussi, devenues la matière d'histoires spéciales (histoire diplomatique, histoire militaire, histoire constitutionnelle). Elles ont conservé ce caractère, ou du moins ces prétentions pratiques et continuent à être enseignées comme préparation technique aux professions d'officier, de diplomate, d'homme politique.

Alors la conception de l'histoire proprement dite non spécialisée a traversé une crise. L'histoire universelle au sens exact, c'est-à-dire s'étendant à tous les peuples dans tous les temps, née dès l'antiquité, s'était élargie au xvm® siècle par la connaissance de pays inconnus autrefois, Inde, Chine, Japon et Amérique. C'est la conception de Voltaire dans son Essai sur les mœurs ; elle s'est transmise à Schlosser et par lui à Técole de Heidelberg; la Weltgeschkhte de Weber, est sortie de cette école. L'histoire univer-

selle, devenue trop vaste, avait été abandonnée dans la seconde moitié du xix® siècle \ On l'avait parfois déclarée antiscientifique, comme reposant sur Tidée fausse d'une humanité évoluant ensemble. On a adopté un terme plus restreint Allgemeine Geschichte, terme très vague qui désigne surtout l'histoire des peuples entrés dans la civilisation occidentale (les peuples méditerranéens et atlantiques) auxquels on adjoint quelquefois ceux de l'Extrême-Orient. Ce terme a été transcrit en français Uiistoïre générale) avec le même sens v^ague.

Une série d'histoires spéciales (histoires des mœurs, des arts, des religions, des institutions, etc.j, si complète qu'elle soit, ne suffirait pas à faire connaître l'évolution des sociétés ni l'histoire du monde, parce qu'elle ne donnerait qu'une description d'abstractions successives. Entre tous ces phénomènes spéciaux, c'est-à-dire abstraits, il y a eu un lien concret, ils ont été les phénomènes qui se sont produits dans les mêmes hommes ou qui ont été produits par eux. Et ces hommes ont eu en commun certaines aventures (migrations, guerre, révolutions, découvertes) qui sont la cause cofnmime des

(1) Avec le xx» siècle reparaissent en Allemagne les « Weltgeschichtc » (Breysig, Lindner) et la Wellf/escfiic/i/e, rédigée par un groupe de collaborateurs, sous la direction de Ueluuolt, sur un plan anthropogéographique .

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évolutions spéciales dans diverses espèces de phénomènes. Si on étudiait abstraitement, par exemple, l'histoire de chaque branche d'activité humaine (institutions, arts, croyances) en Gaule jusqu'au vn*^ siècle, on verrait les institutions et les arts changer brusquement au f siècle avant Jésus -Christ, puis au v*" siècle après, sans aucune raison intérieure : on aurait une évolution inintelligible par elle-même. Toutes ces histoires spéciales ne deviennent intelligibles que par l'histoire non spéciale qui nous apprend la conquête romaine du i^^ siècle et l'invasion des barbares du \^. L'histoire générale, c'est en réalité V histoire commune. Voilà pourquoi, lors même que toutes les branches spéciales seraient constituées, il resterait toujours un résidu indispensable à la cocuaissance dupasse; ce serait l'histoire générale, l'his- ' toire commune. Son caractère, c'est d'être une description de la réalité concrète, de raconter les actes ou les aventures de l'ensemble des hommes qui ont formé la société; c'est ainsi qu'elle forme le lien entre les histoires spéciales. — En fait, ces événements com-

muns qui relient et dominent les activités spéciales sont surtout ceux qui atteignent la masse de la population et modifient son état général ; les transferts de population par colonisation, invasion, iransplantation; la création de centres dépopulation : la création ou latrans-

formation de systèmes généraux dégroupement entre les hommes (État, Eglise). De là vient l'importance de l'histoire politique; ainsi s'explique quelle forme la partie la plus considérable de l'histoire générale.

II. — Quel rapport les sciences sociales ont-elles avec l'histoire? Elles ont besoin, comme toute science, d'abord de constater des faits, puis de les grouper.

J'ai indiqué plus haut (p. 5 et 14) la part de la méthode historique dans la détermination des faits qui forment la matière de ces sciences. Ces faits sont obtenus par trois procédés :

1° Par l'observation directe des faits actuels;

2° Par l'étude de documents relatifs à des faits actuels, que pour des raisons pratiques on n'a pas le temps ou le moyen d'observer ;

3° Par l'étude de documents relatifs à des [dXi^ passés^ qu'il est devenu impossible d'observer.

Tant que la science sociale emploie seulement l'observation, elle n'a rien à demander à la méthode historique. Mais ce procédé est presque toujours insuffisant pour réunir la masse de faits nécessaires à une étude sociale. Il faut alors recourir au document, même pour la connaissance des faits actuels, et le document ne peut être étudié que par la méthode historique.

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La différence entre la méthode historique et la méthode scientifique d'observation directe tient uniquement à la différence de valeur entre un document v[ un procès- verbal d'observation. Le procès-verbal est une observation bien faite, c'est-à-dire faite suivant une méthode rigoureuse d'observation et de rédaction; le document est un procès-verbal mal fait, c'està-dire sans méthode. Le procès-verbal peut être utilisé sans autre opération de méthode, puisque l'opération a déjà été faite par l'auteur; le document ne peut être

employé qu'après un examen destiné à suppléer au

défaut de méthode du rédacteur; cet examen c'est la critique. La critique est indispensable à toutes les sciences historiques, parce qu'elles sont toutes des sciences documentaires.

Les sciences sociales, dans la mesure oi^i elles emploient des renseignements écrits rédigés sans appliquer une méthode rigoureuse, sont aussi des sciences documentaires; elles ont donc besoin de l'opération préalable de la critique, elles appliquent la méthode historique. On peut, il est vrai, concevoir un état de la science où toutes les observations et les statistiques sociales auraient été faites suivant une méthoth; correcte et uni forme, comme le sont les opérations dfS sciences constituées (chimie, biologie); alors on n'aurait plus besoin de documents, on ne travaillerait plus que sur

U'ti- LA METHODE IliSTOIUOLi: KT L HISTOIRE SOCIALE

Jes procès-verbaux scientifiques, la méthode historique deviendrait inutile. Mais cet état est loin d'être réaUsé et, tant qu'il ne le sera pas, tant qu'on opérera sur des documents imparfaits, il faudra les traiter par la méthode historique.

Une fois les faits recueillis, la deuxième série d'opérations de la science consiste à les grouper. On pourrait concevoir un groupement fait uniquement en rapprochant les faits observés dans le présent, sans faire intervenir aucune connaissance historique. Mais il est très probable qu'en fait la connaissance du présent ne suffit pas pour construire une science des phénomènes sociaux, même actuels. On peut étudier les phénomènes physiques ou chimiques exclusivement dans le présent, parce qu'il s'agit de constater des relations qui ont été les mêmes de tout temps. Mais déjà les phénomènes biologiques ne sont plus entièrement inteUigibles, si l'on ne fait pas intervenir l'évolution, c'est-à-dire le passé. Et les sociétés humaines ne sont pas intelligibhîs du tout si l'on ne remonte à quelques années au moins en arrière; car tous les phénomènes sociaux sont ou des conditions ou des habitudes ou des conventions; pour les comprendre il faut remonter au moins à la formation de l'habitude, de la condition, de la convention. En outre il faut pouvoir comparer les formes variées que présentent les phéno-

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mènes dans différentes sociétés; il y a donc une part d'histoire dans toute science sociale.

En fait les études de phénomènes sociaux sont d'ordinaire accompagnées d'une étude historique, sous forme de préambule. Les répertoires de sciences sociales, tels que le Handwôrlerbuck der StacUs?mssenschafïeiu contiennent des articles d'histoire qui exposent l'évolution des principaux usages économiques, parfois même depuis Tantiquité.

L'histoire au sens vulgaire, c'est-à-dire l'étude des faits passés, tient ainsi une place incontestée dans les sciences sociales. Celte histoire ne peut évidemment être faite que par la méthode historique. C'est l'application de la méthode historique à l'histoire sociale qui est le sujet de la seconde partie du présent ouvrage. J'y étudie les difficultés spéciales à cette espèce d'histoire; je cherche comment elle pourra arriver à se constituer, avec quelles précautions spéciales, avec quelles lacunes ; j'essaie enfin de trouver les rapports entre cette histoire et les autres branches d'histoire, afin de voir comment l'évolution des faits sociaux (au sens étroit) agit sur l'évolution des autres faits historiques, c'est-à-dire humains, et inversement.

L'histoire sociale au sens étroit dont il sera ici question, n'est qu'une partie de l'histoire des sociétés. J'ai donné plus haut un tableau d'ensemble des

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principales espèces de phénomènes humains, je donne ici un tableau sommaire des branches de l'histoire'.

I. Conditions matérielles. — Anthropologie. Démographie. — Étude du milieu naturel et artificiel, géographie physique et économique [anthropogéographie) .

IL Habitudes intellectuelles. — Langue. Arts. Sciences Philosophie et morale. Doctrines économiques. Religion^ croyances et pratiques.

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