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III. — Les phénomènes économiques sont surtout

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des habitudes ou des règlements de travail, de répartition, de genre de vie. Ce sont: V des faits de production, moyens techniques et outillage de culture, d'industrie, de transports, division du travail et par suite spécialisation des hommes dans les professions ; 2^ des faits d'appréciations, valeur, marché, échange, commerce, crédit; 3° des faits de répartition, partage des produits, propriété, capital, rente, salaire, transmission et contrats ; 4° des faits de consommation , et comme conséquence des faits de répartition des genres de vie entre les hommes ; c'est la part de richesse et de consommation de chaque homme, avec les différences qui en dérivent, qui constitue les classes sociales.

Quelle action ces habitudes et ces règlements ont-ils sur le reste de la vie? On peut le constater par l'observation actuelle des sociétés. Il est certain que l'occupation spéciale ordinaire d'un homme, sa façon de gagner sa vie, sa part de jouissance dans la richesse sociale, l'idée que lui-même et les autres se font de ses moyens d'action et de jouissance, l'organisation de sa consommation ont une action profonde sur toutes ses autres opérations, sur sa vie politique, sur sa vie intellectuelle, sur sa conduite. Mais il faut regarder les faits concrets et prendre garde d'admettre l'action d'une abstraction sur une autre abstraction ; par exemple l'action de la structure économique sur l'organisation politique ou

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sur le droit. Il faut chercher empiriquement comment s'exerce l'action des habitudes et des conditions. 1° Individuellement comment les habitudes prises par un homme dans la vie économique, comment les conditions matérielles où il est placé, agissent-elles sur ses autres activités ? Elles peuvent lui donner ou lui enlever les moyens matériels de se procurer les objets utiles aux autres espèces d'activité, — tels que mobilier, vêtements de luxe, objets d'art, moyens d'instruction. Elles peuvent lui laisser ou ne pas lui laisser le temps ou la facihté de se livrer à d'autres activités. Elles peuvent lui donner les occasions de contact avec d'autres hommes ou l'isoler. Elles peuvent développer ou atrophier en lui le goût ou la faculté pour certains autres actes. En examinant ces différents moyens d'action on arrivera à établir empiriquement quelle est l'action de la profession, du mode de travail, du loisir, de la jouissance, de la richesse, sur les différents phénomènes individuels, — soit de vie privée (mœurs, modes, plaisirs, jeux), — soit de vie intellectuelle, — soit de morale pratique, — soit même de pohtique. On verra s'il y a une tendance constante de certaines professions, ou de certains « standards of life », vers certaines mœurs, certaines croyances, certain art, certaine morale, certaine forme d'activité politique.

2° Collectivement, il faut examiner les habitudes et les règlements collectifs d'organisation économique, la répartition du travail entre les membres d'un même groupe de production ou de transport, — le mécanisme organisé pour diriger les opérations, c'est-àdire le personnel de direction, son pouvoir, ses moyens d'action, son recrutement ; — le mécanisme de la valeur et des échanges, c'est-à-dire le personnel qui détermine la valeur et règle les échanges, les moyens d'action de ce personnel; — le mécanisme de la répartition des produits et de la propriété, c'està-dire le personnel qui dirige les règles de la propriété et de la jouissance, les classes sociales et les rapports entre ces classes. Il faut chercher quelle place les travailleurs subalternes et les directeurs de chacun de ces mécanismes occupent dans les autres hiérarchies sociales non économiques, dans les corps politiques, soit centraux, soit locaux, dans les corps ecclésiastiques, — par quels moyens ils agissent sur ces corps, quelle part ils ont directement dans la formation des procédés de gouvernement ou des règles officielles (coutume, droit, jugements, lois) ; et comment ils réagissent indirectement sur les activités d'autres espèces, en tant qu'elles sont soumises à la coutume ou à la loi, — quelles habitudes d'organisation collective prises dans la pratique de leur vie éco-

nomique ils apportent dans la vie politique ou la vie ecclésiastique , — quels intérêts économiques ils essaient de favoriser. Il reste à examiner comment les organisations économiques collectives, créées pour déterminer la valeur, agissent elles-mêmes sur le gouvernement, — comment le personnel qui dirige le marché agit sur le personnel du gouvernement, — comment se règlent dans la répartition des produits la part du personnel du gouvernement, et la part de rÉtat, l'impôt. Enfin il faut chercher s'il y a des classes sociales constituées sur un fondement économique. On n'a pas seulement à établir empiriquement comment les habitudes et les organisations économiques à un moment donné agissent sur l'ensemble de la vie humaine, il faut chercher ensuite comment l'évolution de la vie économique peut agir sur les autres évolutions. Le procédé empirique sera de comparer différentes évolutions dans la vie économique connues historiquement pour voir si elles ont été suivies constamment d'évolutions dans certaines autres activités. Un changement dans les procédés techniques du travail ou dans le mode de division du travail par exemple est-il suivi .d'une transformation donnée dans la vie intellectuelle, les mœurs, le droit, l'organisation du gouvernement? De même, trouve-t-on quelque transformation produite régulièrement par un certain chan-

gement dans le procédé de détermination de la valeur, ou les procédés d'échange ou de crédit, ou le mode de répartition des produits du travail, ou la division en classes ou les rapports entre les classes? Empiriquement on ne voit pas une seule évolution d'une organisation économique qui, dans des sociétés différentes, ait toujours été suivie de la même évolution de quelque autre espèce d'organisation. On voit au contraire que tantôt cette évolution connexe s'est produite, tantôt elle a été absente. Le lien entre évolutions n'est pas le même dans l'antiquité et les temps modernes, dans les sociétés chrétiennes et les socié- . tés mulsumanes. Si l'on veut trouver une corrélation régulière, il faudra analyser la réunion de conditions qui a amené l'évolution, pour déterminer la part de l'action spécialement économique.

Ainsi on n'a pas le droit d'admettre a priori une action prépondérante des faits sociaux, démographiques ou économiques, sur les autres faits. Non seulement ces faits ne tiennent pas la place exceptionnelle de cause unique ou fondamentale, que leur attribue l'interprétation économique de l'histoire. IMais ils sont à l'arrière-plan ; ils ne sont pas des causes au sens vulgaire ; ils ne sont que des conditions négatives de la vie générale de la société. S'ils ne se produisaient pas, les autres faits seraient impossibles;

il n'y aurait pas de société s'il n'y avait une population et un travail économique; et pour qu'une société arrive à un certain degré d'activité dans toutes les autres branches, il lui faut une certaine quantité — d'ailleurs indéterminée — de population et de richesse. Mais ce ne sont que des conditions d'existence. Dès qu'une société a atteint ces conditions, la direction qu'elle adopte entons les genres, sa rehgion, ses arts, sa morale, sa science, sa vie politique, dépendent de. tout autres causes que les faits sociaux; et l'évolution de cette société dans ses diverses branches dépend de tout autres causes que de l'évolution dans les faits sociaux. Les causes au sens vulgaire, — c'està-dire les faits qui produisent les changements apparents de la société et qui lui donnent sa direction, — ne sont pas les faits économiques ; les causes, ce sont les faits des autres espèces.

On doit s'attendre à ne trouver dans les conditions générales démographiques ou économiques que des conditions négatives ; pour déterminer les causes positives de chaque évolution historique, il faudra tenir compte d'autres espèces de phénomènes. Quant à l'action propre des faits sociaux sur l'ensemble de la société, on ne pourra l'établir que par une' étude empirique ; c'est la recherche analytique des actions de chaque espèce de faits économiques qui seule peut fon-

der scientifiquement a l'interprétation économique de l'histoire », c'est-à-dire l'étude de l'action des faits économiques sur l'évolution humaine.

IV. — Il reste à dire en quoi la connaissance des faits de l'histoire sociale est nécessaire à celle des autres histoires.

1^ La statistique démographique est-elle nécessaire à l'histoire des autres branches? En aucun cas elle n'est nécessaire à l'histoire qualitative. On n'a aucun besoin de connaître, même grossièrement, le chiffre de population d'une société pour étudier l'histoire de sa vie intellectuelle (langue, arts, sciences, religion), de ses mœurs privées ou de son droit, et même de son organisation politique. En iait on connaît toutes ces histoires dans l'antiquité et au moyen âge sans avoir aucune notion sûre de démographie. Mais, dès qu'il s'agit de connaissance quantitative, la démographie devient une connaissance indispensable ; or l'histoire de l'organisation politique reste incomplète tant qu'on ignore l'importance numérique du corps social et les proportions numériques de ses parties, c'est la grande lacune dans l'histoire des institutions antiques. L'histoire des phénomènes démographiques, c'est-à-dire de l'évolution numérique de la population, n'est pas indispensable tant qu'on se contente d'atteindre le

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caractère des autres évolutions sans en chercher les proportions. Mais elle aide à comprendre les changements, surtout politiques, qui se sont faits pour s'adapter aux mouvements de la population ; et elle devient nécessaire dès qu'on veut se représenter l'évolution dans ri??2/?or<f«;2ce pratique des phénomènes. On peut, sans aucun appel à la démographie, comprendre la nature de l'évolution qui a transformé l'esclavage en servage et la chevalerie en noblesse ; mais il faudra des chiffres pour établir comment cette évolution s'est répartie dans la réalité sur les différents pays et sur les différentes époques.

2*^ L'histoire économique est nécessaire aux autres histoires dans la mesure oîi les faits économiques et leur évolution ont été la condition des autres faits et la cause de leurs évolutions. L'histoire intellectuelle peut s'en passer, tant qu'on n'a pas besoin de se représenter les moyens d'action matériels ; c'est le cas des études de croyance, de sciences, de doctrines, de beaux-arts. Mais on ne peut étudier ni l'histoire des mœurs, des institutions et du droit, ni l'histoire politique, sans tenir compte au moins des conditions générales et des grandes transformations de la vie économique. L'histoire économique est donc un auxiliaire nécessaire de l'histoire des institutions et des événements.

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