‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 21 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comme le mot de « littérature » est pris souvent dans un sens très vague, il n'est peut-être pas inutile de se demander ici : qu'est-ce qu'une œuvre littéraire?

On peut la définir ainsi : une œuvre qui cherche à plaire en exprimant et en suggérant, à Taide de pbrases écrites ou parlées, des sensations, des sentiments, des idées, des tendances pratiques, des visions et des aspirations idéales.

Une œuvre qui cherche à plaire... Ces mots sont essentiels. Un traité de géométrie, une lettre d'affaires, un manuel de la parfaite cuisinière n'ont rien à voir d'ordinaire avec la littérature. Et cependant un traité scientifique, une lettre, un manuel de cuisine deviennent littéraires en une certaine mesure, dès qu'y apparaît un souci d'ordre, de clarté, d'élégance, de bien dire. Qui songerait à exclure de la littérature les ouvrages de Buffon, les lettres de M"* de Sévigné, la Physiologie du goût de Brillat- Savarin? Il y a des œuvres où plaire est le but principal et presque unique de l'écrivain ou de l'orateur : tels un conte, un roman d'aventures, un vaudeville, un discours d'apparat. Il en est d'autres où plaire n'est qu'un but secondaire ou, mieux encore, un moyen de gagner l'esprit par le cœur, de faire pénétrer des vérités ou de déterminer des résolutions à l'aide de plirases artistement enchaînées : tels un sermon, un pamphlet, l'exposé d'une théorie scientifique. Mais, pour être littéraire, il faut qu'une œuvre, quelle qu'elle soit, provoque ce genre de plaisir particulier qu'on a nommé le plaisir esthétique ; il faut

qu'elle éveille, de façon forte ou légère, un sentiment qui a mille formes et mille degrés, le sentiment du beau.

La définition précédente contient encore deux éléments à retenir : elle distingue, dans une œuvre quelconque, les choses exprimées, que j'ai réduites à cinq catégories correspondant à la nature même de l'homme *, et les moyens d* expression.

11 suit de là que, pour connaître complètement une œuvre littéraire, il faut la soumettre à une double analyse, l'une interne, l'autre externe. Je veux dire qu'il faut considérer tour à tour en elle le fond et la forme, ces deux choses intimement unies qu'on peut cependant séparer par abstraction.

Commençons par Vanalyse interne.

Elle portera sur les cinq ordres de qualités qu'une œuvre peut avoir en vertu de la définition précédente : qualités sensorielles, sentimentales, iîU e liée tuel les, tendancieuses, idéales ou supra-sensibles,

§1. — Comme toutes les impressions qu'un homme peut recevoir du dehors passent nécessairement par ses sens, il est bon de se demander tout d'abord à quels sens une œuvre parle, quel genre de sensations elle traduit.

Par exemple, vous relevez chez un écrivain la fréquence des images, le souci du décor, du costume, de la mise en scène, de ce qu'on appelle le pittoresque. Vous constatez ainsi sans peine que les sensations de la vue prédominent dans son œuvre ; vous pouvez dire que l'écrivain est un visuel. Mais ce n'est pas assez. Il faut arriver à plus de précision ; il faut classer ces sensations elles-mêmes. Il faut se demander ce qu'il voit. Est-il sensible aux couleurs? Et quelles sont les couleurs qui le frappent le plus? Aime-t-il les contrastes violents, les effets de lumière éclatants? Ou, au contraire, reproduit-il avec prédilection les nuances douces et tendres, les harmonies délicates et changeantes comme celles du cou de la colombe ?

Mais la couleur n'est qu'une des qualités que la vue peut saisir dans les objets. Il convient de faire porter une enquête semblable sur la figure des choses. Comment l'écrivain que

1. Quand même Ténumération ne serait pas complète, cela n'infirmerait en rien la méthode que j*expose. II suffirait d'ajouter à ce relevé des choses exprimées par la littérature celles que je pourrais avoir omises.

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