Àlcan, éditeur
comme une formule algébrique, bien des résultats que nous avons déjà obtenus un à un. Par là même, c'est une nécessité de décomposer ce que contient ce terme vague et général de style.
Ainsi, Ton cherchera quels sont les procédés de description d'un auteur. Gomment rend-il l'impression que fait sur lui un paysage, un monument, un intérieur, un costume, un visage, un tableau, que sais-je encore?
On étudiera ses procédés de narration. Quels faits met-il en vedette, quels autres laisse-t-il dans Tombre? Est-il rapide ou prolixe, clair ou embrouillé? Quel ordre préfère-t-il, celui de la vie qui a souvent la complexité de la nature, ou celui de la logique qui est une simplification factice ?
On étudiera ses procédés de démonstration. A-t-il des raisonnements serrés? Procède-t-il par abstractions ou par exemples? Essaie-t-il de convaincre ou de persuader? A-t-il l'art de résumer sa pensée en formules nettes, frappées comme des médailles? Va-t-il droit à son but ou use-t-il de paraboles, d'apologues, de symboles?
On étudiera ses procédés de dialogue. Sait-il garder le souple mouvement de la causerie? Fait-il parler ses personnages comme des livres? Aime-t-il à opposer ses interlocuteurs comme deux combattants qui engagent un duel de paroles? Se complaît-il, comme Platon ou Renan, dans d'infinis détours qui conduisent insensiblement à des conclusions non prévues?
On étudiera ses transitions d'un ordre d'idées à un autre. Sont-elles aisées, variées, ou pénibles, monotones? Pivotentelles sur un mot ou sur une pensée ?
Tout cela ne suffira pas encore. On peut, pourvu qu'on y mette l'attention nécessaire, relever avec autant d'exactitude les diverses qualités d'un style que les propriétés d'un métal. On reconnaîtra, je suppose, à Lamartine un style fluide et musical, tout aussi bien que l'on convient que le fer est ductile et sonore. En chimie, on soumet un corps à chacun de nos sens pour en déterminer les caractères distinctifs : il y a lieu de soumettre un style à une enquête semblable et plus complète encore, parce que nous avons affaire ici à quelque chose de vivant.
J'oserais presque parler des propriétés physiques d'un style.
|1 ^n est de relatives à la vue, qui nous révèle la lumière el le mouvement. On cherchera ainsi s'il est clair, coloré, terne, gris, sombre, nuancé, etc; on constatera s il est rapide, souple, agile^ ou au contraire lent, lourd, traînant. On l'interrogera sur sa densité; on verra s'il est concis, ramassé, ou bien diffus et lâche. On se demandera quelle résistance il présente; on examinera s'il est ferme et solide ou bien mou et flasque. L'oreille aura son tour après les yeux et le toucher. On constatera s'il est sonore, harmonieux, rocailleux.
Le mot de style est si vaste, si imprécis qu'on peut se poser encore à ce propos une foule d'autres questions. Est-il pauvre ou somptueux? fin ou grossier? simple ou élégant? original ou banal?
Je pourrais prolonger indéfiniment cette liste d'interrogations. Mais mieux vaut dire qu'après toutes les analyses précédentes la réponse sera presque toujours prompte et facile. Lesépithètes qu'on accolera dès lors au style d'un écrivain ne feront que condenser en quelques mots une série de données ramassées une à une au cours de notre féconde et multiple enquête.
§ 3. — Nous voici au bout de notre travail d'analyse. L'œuvre, dont nous ne sommes pas sortis encore, nous a révélé tout ce qu'elle pouvait nous apprendre sur elle-même. Il reste, pour en finir avec cette longue dissection, à réunir et à mettre en regard dans une espèce de tableau les résultats acquis. Ce serait peu d'avoir amoncelé une multitude de faits, si on les laissait épars ; après avoir décomposé, il faut recomposer ; on ne décompose même que pour cela. La synthèse, il faut se garder de l'oublier, est le but de l'analyse ; on ne dégage les éléments divers qui forment un ensemble que pour avoir de cet ensemble une conception logique et raisonnée, à la fois plus claire et plus profonde. La science a ainsi deux façons de procéder qui se suivent, s'enchaînent régulièrement et se complètent l'une l'autre. Séparer les choses pour les grouper ensuite, en considérant tour à tour les points par où elles diffèrent et ceux par où elles se ressemblent, c'est la marche naturelle et nécessaire dans toutes les recherches qui portent sur des objets concrets. On peut même dire que l'analyse est inséparable de la synthèse ; décomposer est en même temps recomposer. Qu'avons-nous
fait nous-méme en étudiant séparément la forme, les idées, les sentiments, les tendances d'une œuvre littéraire, sinon unir par la pensée des éléments analogues, tout en les distinguant de ceux qui les avoisinent? Rassembler en un tableau d'ensemble ces synthèses partielles, de telle façon que le regard puisse les embrasser d'un coup d'œil est le travail qui achève et résume ces investigations minutieuses.