‹ La meuteChapitre 100 sur 115 · SCENE Yll · texte numérisé non relu

SCENE Yll

SYLVIE, LE MARECHAL, puis LE PETIT CHASSEUR

LE MARÉCHAL. — Bonjour, madame.

SYLVIE. — Eh bien ! monsieur, voilà une surprise.

LE MARÉCHAL. — Ouii. Souberbiclle avait à peine dû quitter Milan que j'ai commencé à compter les heures. Alors je me suis dit que jamais je n'aurais la jjatience de vous attendre un mois. J'étais plus libre que je n'avais cru. J'ai fait atteler et me voici. Pardonnez-moi, j'avais préparé en chemin de belles phrases pour vous expliquer tout ça...

Sylvie ou h Curieuse d'Amour

SYLVIE. — Monsieur, cela s'explique de soi-même. J'ajoute que cela est flatteur.

LE MARÉCHAL. — Oui. Enfin je voulais vous trousser la chose plus galamment, mais... Tonnerre de Dieu!

SYLVIE. — Eh!... Quoi?

LE MARÉCHAL. — Je suis furieux !

SYLVIE. — Qu'est-ce que vous avez?

LE MARÉCHAL. — Figurez-vous qu'au tournant de la rue du Dragon, mon postillon qui, sur mon ordre, allait bHde abattue, accroche la voiture d'un laitier. Nous voilà emboîtés l'un dans l'autre à n'en plus sortir, poussant, tirant. Avec ça, on ne s'entendait même pas jurer, parce qu'au moindre mouvement des chevaux, les boîtes à lait s 'entrechoquant faisaient une musique de tous les diables.

SYLVIE, riant. — Ah ! ah !

LE MARÉCHAL, de même. — Ah! ah!

J'enrageais de vous savoir à portée de ma main et d'être si bêtement retenu.

SYLVIE. — Il fallait descendre de voiture et laisser vos gens se dépêtrer.

LE MARÉCHAL. — Evidemment... Croiriez vous que j'ai mis un quart d'heure à m'en aviser?... Oh! Butard s'en tirera.

SYLVIE. — Qui est-ce?

LE MARÉCHAL. — Mon domestique. . .

J'ai une soif!

SYLVIE, appelant. — Petit... Donne à boire à M. le maréchal. (Le petit chasseur entre, sort, rentre avec un plateau, et sert le maréchal, qui s'installe comme au bivouac.) Il est fâcheux que vous ayez mis un quart d'heure, au lieu de cinq minutes, à vous résoudre de venir à pied. Vous eussiez trouvé ici votre ambassadeur, qui eût pu faire les présentations.

LE MARÉCHAL. — QueHes présentations?

SYLVIE. — Mais de vous à moi, et réciproquement.

LE MARÉCHAL. — Ah!... Il y a beau temps qu'elles sont faites, les présentations !

SYLVIE. — Comment cela?

LE MARÉCHAL. — Vous ne VOUS rappelez pas?

SYLVIE. — Pas du tout.

LE MARÉCHAL. — Voyons... Cherchez...

II y a des scènes de drame qu'on n'oublie pas... Quinze ou vingt ans après, on reconnaîtrait les figures des personnages.

SYLVIE. — Cela est possible quand on n'a vu que deux ou trois scènes de cette sorte. Mais moi, je ne les compte plus : l'effet s'en trouve atténué.

LE MARÉCHAL. — Bah ! Ma vie est encore un peu plus corsée que la vôtre, dites donc. Eh bien ! chaque fois que j ai vu la mort de près, rien de ce qui était autour ne m'a échapjsé... Et ce jour-là, vous avez bien pu croire une minute qu'il s'agissait de vie ou de mort... Vous étiez dans une méchante maison qui n'aurait pas tenu contre une attaque sérieuse... sans détenseurs, qu'un enfant mal portant et une vieille femme. Mais vous teniez tête à la foule ! Un militaire qui était là, vous trouva crâne et bien bâtie. Il ne vous l'envoya pas dire. Vous daignâtes lui crier merci, et ajouter, pour n'être pas en reste de politesse, quil vous avait l'air plus dégourdi que les autres. C'était moi.

SYLVIE. — Vous?

LE MARÉCHAL. — Moi-même, Pierre Taille fer, alors Brutus, actuellement Napoléon, et en ce temps-là capitaine. Voua vous souvenez?

SYLVIE. — Pas trop.

LE MARÉCHAL. — Eh bien ! je me souviens, moi. Je vois tout ça comme si c'était hier... Oh ! je ne suis pas un rêveur coninie l'ami Souberbielle... Je n'ai pas le temps... Tout de même, il y a des minutes, de loin en loin, où il faut bien penser à quelque chose qui vous remue le cœur... Eh bien! depuis quatre-vingt-treize, ces minutes-ià, c'est à vous que je pense... à la citoyenne bien bâtie... et si crâne!

SYLVIE. — Ce que je me rappelle bien du petit épisode auquel vous faites allusion, c'est que la fausse émeute avait été organisée par un certain Taillefer, Pierre- Brutus, aujourd'hui Napoléon.

LE MARÉCHAL. — Ah! Ah!... Ma foi, oui, c'est moi... Une blague de soldat... Que voulez- vous? on est jeune, on aime à rire.

SYLVIE. — Oh ! Je trouve cela si na t urel!... Je voulais dire simplement que vous n'auriez peut-être pas mis le même entrain à m'offrir mon second m?ri, si vous aviez pu prévoir en ce temps-là que vous dussiez un jour être le troisième.

LE MARÉCHAL. — Ah! Ah!... j^ h ' PU effet... Ah! c'est fort drôle... Ah! vous avez une façon de tourner les choses... Ah! nous ne nous embêterons pas tous les deux.

SYLVIE. — Je l'espère bien. A propos, j'ai prié à souper votre ambassadeur

LE MARÉCHAL. — ■ Vous avez bien firit.

Nous souperons donc tous les trois.

SYLVIE. — C'est ce que je voulais dire.

Le maréchal.

UNE soif!

J'ai

Sylvie ou la Curieuse d'Amour

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