SCÈNE PREMIÈRE
RENNEQUIN, Tous les Domestiques, ARMAND, SAMMY
Au début de la scène, Rennequin est assis devant son bureau. Les domestiques, en groupe, de l'autre côté du bureau. Tenues diverses, suivant leurs fonctions. Attitudes presque militaires. Armand, dans la même tenue qu'à 1 acte précédent. .Sammy est à l'écart, près de la porte du fond. Un instant de silence.
RENNEQUIN, à Sammy. — Eh bien !
M. de Lanspessa ne vient pas?
ARMAND. — Hum !
RENNEQUIN, sévèrement. — Qu'est-ce que c'est? (.4 Sammj/.) Répondez!
SAMMY. — • M. le comte nest pas rentré hier soir. Il m'a donné ordre de lui retourner ses lettres chez M. le marquis, mais il doit passer à la maison dans la journée.
RENNEQUIN. — Vous le prierez de venii ici dès qu'il arrivera. (Il se lève. Aux domestiques.) J'aurais pu... j'aurais dû me contenter de vous flanquer tous à la porte... mais ce qui s'est passé hier chez moi. . est tellement inouï... tellement fabuleux... que j'ai peut-être bien le droit de vous demander des explications avant de donner le coup de balai... Je veux en avoir le cœur net... Je veux tout savoir, vous entendez?... Ne parlez pas to^ls à la fois.
UN DES DOMESTIQUES, très timidement.
— ■ On était soûls.
RENNEQUIN. — Tiens? Vous croyez peut-être que je ne m'en suis pas aperçu? Soûls ? Et puis après 1 Ça vous a-t-il empêchés, cinq minutes plus tard, de remettre les tables sur leurs pieds, et de servir comme si de rien n'était? (Armand ricane encore. Rennequin le regarde de travers puis reprend.) Je vous demande compte de votre aecès de folie ! Qu'est-ce qui vous
a passé par la tête de vous déshabiller à moitié, de nous courir sus, d'insulter mes invités, moi, les miens... {Geste violent.) les miens... De crier, à l'adresse des miens, des insanités, vous entendez? des insanités... Enfin de faire... une émeute, oui... de déconsidérer ma maison à la face de tout Paris!... {Allant et venant avec agitation.) Voilà des choses... des scandales...
de monter avec lui... un à un... les degrés de l'échelle sooiale!... Sacrebleu ! . . . Je comprends à la rigueur que vous haïssiez... que vous méprisiez vos maîtres... quand ils vous donnent l'exemple... quand ils se croient faits d'une autre pâte que vous... Mais moi, tonnerre! moi!... Est-ce que je suis un grand seigneur? Je n'ai même pas voulu le devenir! J'ai refusé
RENNE4DIN. — Je veux tout savoir,
vous ENTENDEZ ?...
qui n'auraient pas été possibles autrefois... au bon temps... quand les serviteurs se regardaient eux-mêmes comme des membres de la famille... quand ils respectaient leur livrée comme un uniforme... quand ils se sentaient fiers pour leur compte... de tout ce qui arrivait d'honorable... à leur patron... quand ils s'enorgueillissaient...
d'acheter un titre de comte. Je suis parti de très bas, vous le savez bien... J'ai commencé... Quand je dis : j'ai commencé, je ne parle pas de moi pereonnellement; mais enfin mon grand-père est venu à Paris en sabots, et je m'en fais gloire... Passons, vous n'êtes pas dignes... vous n'êtes pas capables... de comprendre ces sentiments-
La Meuie
là... Allons! Je veux savoir positivement les motifs... les prétextes... de votre révolte... Avez-votis à vous plaindre de quelque chose... ou de quelqu'un? Avezvous une réclamation à me présenter?
VOIX DiVEBSES, vaguement. — Non, non...
RENNEQUiN. — C'est heureux... Vous êtes traités ici tout doucement!
voix DIVERSES, clc même. — Oui... oui...
RENNEQUiN. — Vous êtes payés comme on n'est payé nulle part. Et surtout, vous l'êtes. Vous avez des gratiifications, des cadeaux. Je ne parle pas des petits profits: dans une maison comme la mienne, il y a nécessairement du coulage. Je ne veux pas qu'il y en ait trop, mais enfin je sais fermer les yeux.
Murmure d'assentiment.