RENNEQUIN, ARMAND
ARMAND. — Je remercie monsieur de vouloir bien m 'accorder un entretien particulier. Ça va me permettre de me soulager la conscience en priant monsieur de communiquer mes humbles excuses à M™^ la baronne.
RENNEQUIN. — Taisez-vous ! Je vous défends de faire la moindre allusion à ma sœur! (Hors de lui, sourdement.) Voyou!... Ma sœur n'a pas besoin de vos excuses... et je ne m'abaisse pas à vous demander compte de l'injure ignoble...
imbécile... que vous lui avez crachée...
ARMAND. — Je la regrette, monsieur.
Mais, il y a des fois, on ne se connaît plus. J'avais un petit compte à régler avec M. de Lanspessa. Je n'ai pas tourné sept fois ma langue. Je n'ai pas réfléchi qu'y avait pas moyen de lui dire ses vérités sans compromettre par la même occasion...
RENNEQUIN. — Ah! maiis... encore une fois, assez ! Vous n'êtes de taille à compromettre personne, mon garçon. J'ai posé une question : répondez-y, ou bien filez.
ARMAND. — Voilà... Monsieur a été au régiment ?
RENNEQUIN. — Naturellement. L'été dernier, je faisais encore mes treize jours. Je les faisais avec le premier cocher de M. le duc de Châteauroux. Je l'ai eu pour camarade de lit. On se tutoyait. Vous voyez !
ARMAND. — Oh ! pour ça, monsieur nest pas fier. Monsieur est le meilleur des maîtres... Donc, puisque monsieur a été au régiment, monsieur connaît bien l'histoire de la chambrée, quand on décide qu'on se plaindra de la soupe au général inspecteur; et puis, le lendemain, quand le général demande : « La soupe est bonne ? » tout le monde répond : « Excellente, mon général. » Et le seul qui a le courage de son opinion, on le flanque au bloc.
RENNEQUIN. — Je ne vois pas.
ARMAND. — C'est que justement monsiieur vient de parler à ses domestiques tout oomme le général inspecteur à la troupe, et ils ont répondu comme des bleus : « Vous êtes bien nourris? — Oui, 'mon général. — Bien payés? — Trop, mon général. — ^ Y a des petits profits? — Des gros, mon général. — Vous volez à votre aise ? — Comme dans un bois, mon général. » — Faut pas les mettre au port d'armes pour savoir la vérité. Faut les écouter quand ils sont entre soi et qu'ils lâchent ce qu'ils ont sur le cœur : qu'on a beau servir dans la plus riche luaison de Paris, y en a pas qui soit tenue plus chiche et plus serrée; qu'on a beau avoir un bon maître, pas fier, pas titré, y a pas de maison où les gens so<ient plus traités en esclaves : tout ça parce que le vrai maître de la maison, sauf respect, ce n'est pas monsieur...
RENNEQUIN, l'interrompant d'un geste.
— ■ Et comment se fait-il que vous preniez si hardiment la parole au nom des autres, quand vous savez si bien ce qu'il en coûte? Vous n'avez donc pas peur d'être... flanqué au bloc ?
ARMAND. — Non. J'ai reçu mon compte, il y a huit jours.
RENNEQUiN. — Qu"est-ce que vous étiez chez moi? Je ne vous reconnais pas bien.
ARMAND. — J'étais deuxième cocher. Je conduisais le coupé de M'"' Chevance.
J'ose dire qu'elle n'a pas pardonné à M. le comte de l'avoir privée de mes services sans la consulter.
RENNEQUiN. — Pourquoi M. de Lanspessa vous a-t-il chassé ?
ARMAND.- — Pour Une note un peu
bien tout à l'heure, on a beau être gnis, on peut servir, correctement. Le couvert était déjà mis. On se maintenait. Là -dessus, M. le comte vient tout chahuter. Il bat le rappel de son argenterie qu'était saisie, paraît; l'huissiier voulait vérifier s'il ne manquait rien...
RENNEQUiN. — Qu'est-ce que vous me chantez? L'huissier? L'huissier chez Lanspessa ? c'est-à-dire chez moi? chez... (A lui-même.) chez... oh!... {Un temps, puis vivement:) Vous avei. encore bu, mon gax'-
RENNEÛUIN. — Qu'est-ce que vous me chantez? l'uuissier?
forte, soi-disant, monsieur voit. Mais ïuonsieur me croira s'il veut, ce n'est pas de perdre ma place qui m'a chagriné le plus, cest d'être congédié pas poliment, et pas par monsieur en personne : par M. le comte.
RENNEQUiN. — Vous êtes difficile. Je vois que vous m'êtes très attaché. Vous me l'avez bien prouvé en montant le coup à mes gens. Car, le meneur, c'était vous.
ARMAND. — Oui, monsieur, je suis fautif. Mais je vais tout dire à monsieur : malgré moi il ne serait rien arrivé quand même, sans cette affaire de l'argenterie.
RENNEQUIN. — De l'argenterie?
ARMAND. — Comme monsieur disait
çon, je ne sais pas pourquoi je perds mon temps à vous écouter. {Il sonne.) Allez. ARMAND. — Mais...
RENNEQUIN. — Allez !
Armand sort, Saniniy entre.