‹ La meuteChapitre 57 sur 115 · SCENE VU · texte numérisé non relu

SCENE VU

LANSPESSA seul, puis CATHERINE

Après un temps. Lanspessa se met à fouiller dans les tiroirs du bureau, à classer ou à détruire des papiers. Catherine entre, s'arrête à la porte, s'arrête encore après quelques pas, très émue. Puis elle l'appello, humblement.

CATHERINE. — Amaury...

LANSPESSA, tournant la tête. — Vousl Vous osez!... {Il se remet à sa besogne.) J'espérais au moins ne plus vous.

voir.

CATHERINE. — J'osc, il faut bien, c'est pour te sauver. Accable-moi, tu as le droit. . . Oh ! tu ne pourras rien trouver de cruel... d'impitoyable... d'ignoble... à crier contre moi... que je naie crié moimême, depuis quinze jours que j'agonise

LANSPESSA.

Vous POUVEZ PARLER TOUT DE SUITE...

dans la stupeur et dans leffarement de ce que j'ai fait. Va. Je ferme les yeux, je courbe la tête. Quand ta colère aura passé sur moi, quand je n'entendrai plus rien, alors je parlerai. Il le faut.

LANSPESSA, très dédaigneux, très froid.

— Vous pouvez parler tout de suite, je suis tout à vous.

CATHERINE. — Mais insulte-moi donc !

r ais bats-moi! Mais crie! J'aime mieux tout que ton ironie et ton dédain. Est-ce que c'est possible que je dise ainsi, de sang-froid, ce que j'ai à te dire? Aide-moi un peu. C'est si absurde, c'est si fou! Et pourtant il le faut, c'est ton salut, tu n'a« plus autre chose... Mais non, ce n'est pas si invraisemblable, ce n'est pas impossi-

"ble, puisqu'il y a déjà un commencement ■d exécution.

LANSPESSA. — Vous dites? Un commencement?...

CATHERINE, peureusement. — J'ai fait ]es premières démarches, il consent...

(Voyant que Lanspessa ne comprend pas.) Meyrieux consent. Je me suie rachetée.

Je suis libre.

LANSPESSSA. — Oh!... Sérieusement?

(Un temps; puis, avec brusquerie.) Viens ici, relève la tête et regarde-moi en face: tu n'as aucun remords de ce que tu as fait. Tu as suivi ton plan à la lettre, à la rigueur; maintenant, il aboutit. Parle comme il convient quand on impose des conditions. Aie le courage de ta politique et la franchise de ta victoire.

CATHERINE. — J'ai bien l'air de triompher, n'est-ce pas? Je suis brisée. Tu es vaincu ? Toi ? Tu vois bien que tu me domines, que tu m'écrases. Oui, c'est une <;apitulation que je t'apporte. Je te l'apporte à genoux, en pleurant. Je te supplie de la signer. Je te supplie... de ne pas être vaincu tout à fait... de ne pas t'obstiner à être perdu par moi, (Un tem.ps assez long. Lanspessa se remet à ranger ses jiapiers, à parcourir des lettres, qu'il déchire ensuite. Elle reprend:) Voyons, réponds-moi quelque chose.

Parle... réfléchis... Fais abstraction des sentiments de rancune., d'horreur... que je t'inspire... que je dois t 'inspirer... Ne pense qu'à toi... à toi seul... à ta situation, qui est irrémédiablement perdue...

à ta vie, qui est impossible... ici, ailleurs, n'importe où. à moins de faire... ce que... (Elle s'interrompt, et, brusqtiement, d'un cintre ton :) Tu as une arrière-pensée : tu crois que l'autre t'aime encore, et tu espères qu'elle va revenir pour te sauver.

LANSPESSA, avec nn geste violent. — Je vous défends... (Très calme.) Elle est partie. Ainsi, vous voyez...

CATHERINE. — Mais alors, qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire?... Amaury... Tu m 'écoutes?... Es-tu sûr d'avoir bien envisage la question?... Tu ne te fais pas d'illusions?... Voyons, le monde... le monde t'est fermé... Tu n'auras plus d'amis... Ils sont si lâches!... Et, pense, nous pouvons encore, à nous deux...

Claude et moi... te réhabiliter complètement... Lui, en retirant sa plainte...

moi... tu sais... Voyons... Il ne s'agit pae du monde... C'est bien pis... Je ne sais

même pas comment tu pourras vivre, matériellement... Tu n'as rien... Je ne te vois plus aucune ressource... ni honorable... ni autre... pas même... celle de vendre ton nom, pardon, il faut bien aussi que je te dise cela... Enfin, nous aurons beau chercher, chercher tous les deux, il n'y a rien, rien, rien... C'est une situation sans issue... Qu'est-ce que tu vas faire, mon Dieu ! Qu'est-ce que tu vas faire ?

LANSPESSA, tranqîiillenient. — Vous le voyez bien, ce que je vais faire. Ce qu'on fait quand on est dans une situation sans issue : je vais me tuer.

Elle lui saisit les deux mains, le regarde en face, un instant, et jette un cri d'eflroi.

CATHERINE. — Ah!... (Avec un grand abandon douloureux, dans un sanglot.) Mon Dieu ! mon Dieu ! faut-il assez que tu ne m'aimes pas ! Tu aimes encore mieux mourir que d'être à moi!

LANSPESSA. — Vous avez mieux aimé me perdre que de me voir à une autre : nous sommes quittes.

CATHERINE. — Oh! quittes! Tu peux dire cela ? Tu as donc un cœur qui ne comprend rien ? C'est abominable ce que j'ai fait, oui, oui, c'est odieux. C'est un crime! Mais c'est un crime d'amour,' comme si je t'avais donné un coup de cou- ' teau ! Et toi, toi, tu aimes mieux te le ' donner toi-même... Oh!

Elle se cache le visage dans les mains, et sanglote.

LANSPESSA, allant à elle. — Catherine... (Elle lève les yeux.) Répondsmoi franchement. Crois-tu que tout n'est pas fini, que tout n'est pas mort entre toi et moi ? Tu m'aimes encore ? Soit ! C'est une illusion de ta jalousie exaspérée Mais moi, moi? Je t'ai assez dit, je t'ai assez prouvé que j'en aime une autre. Je ne peux pourtant plus le nier, je ne peux plus te mentir, fiit-ce par pitié!

CATHERINE. Oh!

LANSPESSA. — Alors, qu'cst-ce que tu me proposes? Appelons les choses par leur nom : un marché. Crois-tu qu'il soit possible entre toi et moi? Sommes-nous capables de l'hypocrisie nécessaire? Tu me tiens des raisonnements. Tu me prouves par deux et deux font quatre que je n'ai plus de place dans le monde, dans

la société, que je suis impossible. Fardieu ! je le sais bien! Mais il n'y a pas que des impossibilités sociales, et ce nest pas à celles-là que toi et moi nous avons coutume de regarder. Allons, finissons

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