SCÈNE X
K^VRI, GERTRTTDE, PIERRE TAILLEFER
r v"T, se précipitant pour les suivre. k*-lvie !
Pf'-RRE TAILLEFER, barrant la porte.
— Repos!... N'aie donc pas peur, ils ne la tueront pas... Ce n est pas de ça du tout qu'il s'agit... Et puis le peuple est bon enfant, dès qu'on lui cède... Tiens (Les cris hostiles se changent tout d'un coup en acclamations.) Ecoute. Là' C'est cordial !... {On entend parmi les cris les premiers accents de la Marseillaise
TaiLléFER. — Sais-tu que je pourrais
TE TRAINER JUSQu'a LA FRONTIÈRS .
Peu à peu, les cris sont dominés par les chants et, à la fin, tout le monde chante.) Allons, citoyen, essuie ta joue et viens avec moi à la noce de la ci-devant.
HENRI, se laissant tomber sur une chaise. — Ce n'est plus la peine, il n'y a plus de danger.
GERTRUDE. — C'est l'organisateur de l'émeute, Pierre Taillefer!
PIERRE TAILLEFER. — Brutus ! (Il
fait mine de 'prendre la taille de Gertrude, qui s'enfuit tout effarée.) Quoi? On ne peut plus s'amuser? Il ne faut pas faire tant d'embarras pour si peu. Je gage que la ci-devant elle-même ne m'en veut déjà plus guère, à l'heure qu'il est. Ça -.à aura tout à fait passé ce soir, et ellp me sera reconnaissante demain matin.
HENRI. — Oh !...
PIERRE TAILLEFER. Tu C? pluS roya-
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
liste que le roi, mon garçon... (Riant.) Lie jeune malade!... Blanc-bec!
HENRI. — Blanc-bec? Pas plus que toi.
Je n"ai pas si loin de ton âge... J'ai pris la Bastille... J'ai plus vécu que toi, va, je suis un homme... Malade? Oh! non...
je suis guéri.
PIERRE TAILLEFER. Holà ! Tu ne tC
méfies guère.
HENRI. - De qui?
PIERRE TAILLEFER. — De moi. Si tu
te portes comme le Pont-Neuf, que faistu à te dorloter ici? Sais-tu que je pourrais te traîner jusqu'à la frontière avec les fers aux mains et aux pieds.
HENRI. — A quoi bon, si j'y vais de mon plein gré ?
PIERRE TAILLEFER. — Il Serait temps de t'y résoudre.
HENRI. — Il y a beau temps que j y étais résolu. J'allais partir quand... Oh !... (Un temps.) Et la pi'euve, c'est que j'ai là, dans ma chambre, deux habits militaires complets.
PIERRE TAILLEFER. DeUX, c'est
beaucoup : avec un seul, tu serais mieux pourvu que la plupart de mes hommes.
HENRI. — Quand pars-tu?
PIERRE TAILLEFER. — Dans moins d'une heure.
HENRI. — Où vas-tu?
PIERRE TAILLEFER. - — Vers les Vosges. Avant de se battre, on aura des jours et des jours à ne rien faire que marcher.
HENRI. — Oui, un métier de brute, et peut-être la mort au bout.
PIERRE TAILLEFER. - — Peut-être, mais le métier n'est pas si dénué que tu crois de plaisirs. On ne s'ennuie pas, même à marcher le long des routes. D'abord on est ensemble. On est jeune. Comme tu disais, je n'ai guère que cinq ou six ans de plus que toi. Citoyen, jjuisque tu viens avec nous, veux-tu être mon fi;ère d'armes et mon ami?
HENRI. — Je suis très rancunier et très réservé.
PIERRE TAILLEFER. — Tant pis, nioi j'ai le cœur sur la main, et j'oublie vite, même le mal que j'ai fait... Bah! on ira tout de même côte à côte et, en attendant que l'amitié te pousse, on bavardera.
HENRI. — Je suis solitaire et silencieux... Ecoute...
Cris et chants lointains.
PIERRE TAILLEFER. Oui... Voici
déjà la noce qui revient. Ah ! les cérémonies républicaines sont solennelles, mais elles sont brèves. (Les chants se rapprochent. Il va vers la fenêtre.) Nicolas tient son épouse par la taille... Elle marche au pas comme un troupier!... Elle n'a pas l'air d'une victime... Ah! tonnerre de Dieu! qu'elle est bien bâtie!... Sacré Nicolas!... Elle est bien bâtie!... Et puis elle n'a pas froid aux yeux, j'aime ça.
HENRI. — Tu as ma parole, je n'appartiens plus qu'à la patrie. (Pierre, qtii regarde toujours par la fenêtre, l'écoute à peine.) 0\x est le lieu de ralliement?
PIERRE TAILLEFER. — Cette maison est au bord de la route, descends tout à l'heure, tu te joindras à nous quand nous passerons.
La voix de Pierre est couverte par les chants, par les cris qui éclatent de tous les côtés à la fois, sous la fenêtre, dans la chapelle, au bas de l'escalier. Nicolas rentre avec Sylvie.