‹ La mimique et la physiognomonieChapitre 91 sur 110 · DIRECTION DU REGARD · texte numérisé non relu

DIRECTION DU REGARD

figure 66 sera l'objet de commentaires à la page 248. La figure 67 est une copie, réduite à l'aide de la chambre claire, du portrait du professeur A. v. Klœber ; cependant , il faut faire observer que la partie inférieure du visage ne semble pas être fidèle. Il est certain que Beethoven, le gigantesque, le puissant et profond Beethoven, n'a pas eu la bouche aussi naïve et souriante.

Fig. 68. — Daniel Webster, par Ames

C'est ce que l'on peut déjà conclure de ce fait que les sillons buccaux se dirigeant des ailes du nez aux commissures des lèvres; qui ne manquent jamais si l'expression souriante est devenue physiognomonique (cf. sur ce point, pp. 147 et 162), ne sont absolument pas marqués sur le portrait de Klœber. On voit seulement apparaître à côté des ailes du nez des sillons courts, droits, signes caractéristiques du trait amer (cf., p. 245). La valeur physiognomonique des rides verticales qui marquent le front

de Beethoven a été commentée à la page 227. Le regard rêveur nous frappe également dans le portrait de Ch. M. V. Weber (fig. 61). Les yeux de Daniel Webster, de l'éminent homme d'État, du grand orateur de l'Amérique du Nord, produisent une impression spéciale (fig. 68, d'après la tête, en grandeur naturelle, peinte par Ames, et lithographiée par Rowse). La membrane blanche de l'œil apparaît d'une façon surprenante au-dessous de la cornée, soit parce que le regard sublime se dirige en haut, soit, et c'est là la raison capitale, parce que la fente palpébrale est extraordinairement grande, et que les yeux sont fortement saillants. Sur le regard de Webster, cf. aussi p. 216 ; sur la signification de la bouche et du nez, cf. pp. 254 et 263.

Rides verticales

Lorsque ces rides se sont imprimées sur un visage, elles indiquent que l'homme est de mauvaise humeur fréquemment et de façon durable (fig. 6). Mais les causes de cette mauvaise humeur peuvent être d'une part extérieures, d'autre part intérieures, et c'est pourquoi l'on trouve les rides verticales :

a. — Chez des hommes qu'ont éprouvés des contrariétés ET DES malheurs, OU QUI SOUFFRENT DE MALA- DIES douloureuses. Ces causes donnant habituellement un ton mat à la fois au regard et à l'éclat des yeux, on est d'autant plus autorisé à conclure à leur existence toutes les fois que les rides verticales se trouvent au-dessus d'yeux fatigués et ternes.

Mais les causes de la mauvaise humeur peuvent aussi tenir à l'individu. L'on sait en effet que les mêmes

événements produisent une impression différente sur différentes personnes, et le degré de la maussaderie ne dépend pas tant de la nature de ce qui a été éprouvé que de la nature du sujet qui l'a éprouvé. L'on voit donc les rides verticales se développer de préférence :

b. — - Chez des hommes facilement de mauvaise humeur, AGACÉS, ou COLÈRES. Si le regard est en même temps vif et ferme, il est d'autant plus vraisemblable que ces sillons sont dus à une humeur chagrine et colère. Si l'on se trouve en face de tels hommes, il faut se tenir sur ses gardes, surtout quand ils ont le « regard méchant ». Le « regard méchant » est ferme et aux aguets, mais il ne devient méchant que si des rides verticales l'accompagnent (fîg. 8). Ces rides nous semblent le moins naturelles et nous mettent le plus mal à l'aise, quand elles s'offrent sur des visages de femmes. Car la face féminine doit porter le cachet de la douceur et les sillons verticaux sur le front donnent au visage une expression colère, sombre, qui n'a rien de féminin.

Dans l'introduction de la partie physiognomonique, j'ai déjà fait observer que, dans nos relations journalières, il faut faire aussi bien attention aux rides verticales qui s'évanouissent après quelques heures ou quelques jours. Tout chagrin, tout dépit prononcé laisse ses traces sur le front pendant un laps de temps plus ou moins long. « Si l'on doit traiter avec un homme de choses importantes, si l'obtention d'un but, l'accomplissement d'une prière dépend peut-être de son humeur momentanée, et si l'on constate sur son front des sillons verticaux que l'on n'y avait pas encore remarqués, que l'on remette l'entretien et que l'on revienne à un moment plus opportun. Tant que ces rides frontales ne se seront pas évanouies complètement, la mauvaise humeur, qui les a provoquées, n'est pas encore disparue tout à fait. »

Dans son essai déjà mentionné plus haut, Paul Lindau fait remarquer que dans l'album des criminels de Berlin, « beaucoup de physionomies possèdent un sillon profond, tout particulier, qui court verticalement sur le front, et va presque de la racine des cheveux à celle du nez ». Ce qui a été dit justifie la conjecture selon laquelle on trouvera sur le front ces rides verticales, expression d'une nature colère, sauvage, imprimées physiognomoniquement de préférence chez les criminels violents, par exemple chez les assassins. Si un regard toujours aux aguets vient encore s'y ajouter, la physionomie revêt alors un caractère évident d'animal de proie.

Mais on observe aussi ces sillons :

c. — Chez d'actifs penseurs, chez des hommes dont le travail intellectuel est très pénible, sans être d'habitude récompensé par le succès.

Plus les circonstances, objets de nos réflexions, sont difficiles, compliquées, plus nous poursuivons passionnément l'objet de nos pensées, et plus l'impatience, le malaise, la maussaderie naissent facilement, plus on plisse le front en rides verticales ; et plus ce mode d'activité intellectuelle se répète fréquemment chez un homme, plus ces sillons se marquent fortement sur son front.

Toutefois, il est évident que ces sillons de penseurs ne permettent pas de conclure quels sont les objets ou les résultats du travail de leur pensée, mais seulement quelle est la nature de ce travail. Ils peuvent tout aussi bien se. développer chez des hommes bien doués qui se vouent à la recherche et à l'étude de problèmes difficiles, que chez des Iiommes peu intelHgents qui s'efforcent en vain de comprendre des choses ou des situations qui paraissent simples et facilement compréhensibles à l'homme ordinaire. Ainsi ees sillons verticaux trahissent seulement toute la passion aveclaquelle le penseur a conscience de poursuivre son but,

le sérieux avec lequel il lutte pour atteindre à la clarté, le zèle non satisfait avec lequel il aspire à la connaissance. C'est l'élément faustien, l'élément spéculatif de la nature humaine qui s'y imprime. Personne ne se représentera le visage de Faust sans ces plis frontaux.

C'est surtout le travail critique, analytique de la pensée qui amène sur le front l'apparition de rides verticales, par la raison que les difficultés à vaincre produisent le plus facilement l'impatience et la mauvaise humeur ; c'est pour ce motif qu'on les rencontre principalement chez des hommes qui ont un goût prononcé pour ce genre d'activité intellectuelle.

Il ne faudrait cependant pas oublier que ces sillons peuvent se développer aussi :

d. — Chez les hommes aux yeux sensibles. Dans la partie mimique, l'on a exposé que le front se plissait verticalement sous l'influence d'impressions visuelles désagréables et l'on a donné les causes de ce plissement. Or, celui qui souffre d'une sensibilité excessive des yeux est fréquemment affecté d'une façon désagréable par des impressions lumineuses. Le vif éclat du soleil, la lumière éclatante d'une lampe, le vent et la poussière l'amènent souvent à froncer le front et occasionnent ainsi petit à petit le développement de plis verticaux.

e. — A la suite de la myopie. Les myopes, considérant des objets qu'ils ne peuvent percevoir nettement, ont coutume de cligner les paupières, de sorte qu'il ne reste plus qu'une fente étroite entre elles ; ils agissent ainsi parce que les rayons lumineux reçoivent par diffraction sur les bords des paupières une direction moins convergente (1). Alors apparaissent des rides verticales qui, plus tard, en se répétant, deviennent persistantes, physio-

(1) cl. Rûtc, Ophtalmologie, p. 1.

PlDERIT

gnomoniques ; la. contraction des muscles orbiculaires des yeux est en cela secondée et favorisée par la tension du sourciller (cf. p. 64).

f. — A LA SUITE DES CONDITIONS EXTÉRIEURES DE LA

VIE. Ces sillons se développent chez les hommes qui rapprochent fréquemment leurs paupières pour se protéger contre l'ardeur rayonnante du feu, par exemple, chez les chauffeurs de machines, chez les fondeurs de fer, chez les forgerons, etc., en outre chez tous ceux qui exposent constamment leurs yeux aux intempéries des saisons et sont dans la nécessité d'accompUr leurs occupations journalières par un froid perçant aussi bien que sous un soleil brûlant, tels que les matelots, les pêcheurs, les campagnards, les chasseurs, etc. ; et plus ces genres d'occupations sont joints à des dangers et à des combats, plus ces sillons verticaux apparaissent fortement marqués, plus ils donnent au visage le cachet physiognomonique de résolution, comme par exemple chez les vieux soldats habitués aux guerres.

Enfin, ces plis peuvent être aussi la conséquence d'occupations qui exigent que l'on regarde de petits objets avec une attention fatigante et une exactitude pénible : ainsi font les savants qui étudient au microscope, les horlogers, les graveurs sur cuivre, etc.

Deux portraits, sur lesquels les rides verticales apparaissent très marquées, sont celui de Locke (fig. 60), et celui de l'éminent physiologue Jean Millier (fig. 69) ; ce dernier est la copie d'une photographie de l'année 1857. Ces deux hommes étant des chercheurs de génie, des lutteurs infatigables dans le domaine de la pensée, dans l'un et l'autre cas, on peut admettre que ces plis sont nés à la suite d'un travail incessant de la pensée et non de souffrances corporelles, de colère, de myopie, etc.

Les sillons verticaux que l'on remarque sur le portrait

de Beethoven (fîg. 67) produisent une impression douloureuse. Les ^yeux sont rêveurs, parce qu'il tendait à l'idéal, son front est ridé parce qu'il avait à lutter contre la maladie, le chagrin et la désillusion, parce qu'une dureté effroyable de l'oreille lui enlevait les plus belles joies de la vie.

Fig. 69. — Photographie de Jean Mûller

Ces rides verticales sont aussi prononcées sur le portrait de Richelieu (fig. 59) et sur celui de Napoléon (fig. 70). Tous deux étaient des politiques ambitieux, tous deux passèrent leur vie à imaginer de nouvelles combinaisons politiques et militaires, et leur front se rida dans un combat à outrance contre les obstacles ei les inimitiés qu'ils rencontrèrent. L'ambition, qui tourmentait Napo-

léon, fit que les plis verticaux s'imprimèrent sur son front déjà dès ses premières années. Son portrait est très intéressant parce qu'il remonte très loin. Il est dessiné par J. Guérin, et gravé par G. Friesinger et au pied sont écrits les mots : Déposé à la Bibliothèque nationale le vingt-

Fig. 70. — Napoléon par J. Guérin

neuf vendémiaire, l'an VII de la République française. On est bien en droit d'admettre que ce portrait est plus fidèle, plus ressemblant que la plupart de ceux qui ont été faits plus tard ; car, lorsque Napoléon se fût petit à petit élevé jusqu'à l'empire, chacunle flatta et les artistes s'efforcèrent de donner à ses traits le cachet de l'antique beauté et du calme antique. Ce portrait montre aussi toute la justesse de la remarque de l'historien qui dit que Napoléon était très

maigre dans ses premières années, mais que, avec la satisfaction croissante de son ambition, la couche de graisse s'accrut aussi sur tout son corps. Sur l'importance physiognomonique de la bouche et du nez dans le visage de Napoléon, cf pp. 254 et 263.

Au reste, il semble que chez tous les grands guerriers et généraux, les plis verticaux du front se soient imprimés avec une force et une netteté particulières. On les

trouve très marqués, par exemple, sur les portraits de Pierre le Grand et de Blûcher, et Porta dit en parlant de Charles le Téméraire (p. 126] : « Severa et menaci fronte fuit Csirolus Burgundiœ dux, qui animi magnitudine et vi bellica omnia ausus, nemine inferior fuit. »

Mentionnons également une image très caractéristique de Brutus. La fîg. 71 est la copie soigneusement faite d'un buste antique en marbre qui se trouve au Louvre. Les

Fig, 71. — Buste de Brutus

rides verticales du front sont tellement surprenantes dans ce visage, que l'observateur le plus rapide y reconnaîtra l'expression d'une rancune profondément enracinée.

Mais faisons aussi remarquer qu'une disposition particulière des sourcils peut faire naître l'illusion de l'expression physiognonomique de rides verticales. En effet, lorsque, chez un homme, des sourcils noirs, épais, sont

très rapprochés l'un de l'autre ou se confondent même, ils donnent au visage une expression aussi sombre que des sillons verticaux fortement imprimés sur le front, et, par suite, un tel homme produira, à première vue, une impression peu sympathique sur tout son entourage

Fig. 72. — Sourcils réunis

(fig. 72).

L'œil ouvert

Plus l'expression mimique d'une attention persistante se répète fréquemment sur un visage et plus le releveur de la paupière supérieure entre fréquemment en jeu, plus la

l'œil ouvert 231

tension physiognomonique de ce muscle gagne aussi en importance. La paupière supérieure, relevée plus que d'habitude, laisse voir alors la fenêtre ronde de l'oeil, la cornée, dans toute son étendue, ou du moins n'en cache qu'une faible partie. C'est l'œil que le peuple appelle un œil « ouvert » et, comme conséquence, la signification physiognomonique de l'œil ouvert est un « sens ouvert »

Fig. 73. — Schubart, par J. Oelenhainz

c'est-à-dire un esprit éveillé , accessible à toutes les impressions.

Toutefois, il est à peine nécessaire de faire remarquer que c'est le mode d'activité intellectuelle, et non l'objet de cette activité, qui se fait reconnaître dans l'œil ouvert. On constate ce trait physiognomonique soit chez les hommes, qui, avec un œil et un esprit ouverts, sondent toutes les branches de la science humaine, soit chez ceux

qui ont coutume de suivre avec une vive attention les péripéties et les intérêts de la vie journalière, soit chez les chercheurs savants, soit chez les commères curieuses.

Les yeux ouverts se trouvent dans tous les portraits de Lessing, dans le portrait de Schubart que J. Oelenhainz a peint et que E. Morace a gravé (fig. 73) (sur les

Fig. 74. — LuUier, par Lucas Cranach

autres traits de ce visage, cf. p. 258), de même dans le portrait de Luther peint par Lucas Cranach en 1523 et gravé en 1747 par Bernigeroth (fig. 74) (sur la physiognomonie de sa bouche où des sentiments à la fois amicaux et fermes se trouvent fortement marqués, cf. p. 254 et p. 267).

Mais si le physiognomoniste pratique veut éviter des erreurs, il ne doit pas perdre de vue que le développement de ce signe physiognomonique peut être essentiel-

l'œil endormi

lement rendu plus difficile, même empêché, par la myopie, car des hommes myopes qui veulent voir un objet le plus nettement possible ont coutume, non pas de relever la paupière supérieure et d'ouvrir grandement les yeux, mais bien au contraire de serrer les paupières (cf p. 225).

4 ^ L*œil endormi

La signification physiognomonique des paupières supérieures baissées lâchement est le contraire de celle des paupières relevées. Les hommes indifférents, apathiques, indolents se reconnaissent à ce qu'une partie relativement considérable de la cornée est recouverte par la paupière supérieure (fîg. 10) (l).

Mais comme, à la suite de faiblesse physique, le jeu des releveurs des paupières s'affaibUt aussi, l'on voit également les paupières retombant sans force chez des hommes dont les forces vitales ont été ruinées par des maladies qui épuisent ou des excès qui énervent.

Hersing dit (l. c) : « L'homme blasé qui a déjà goûté toutes les joies de la vie, que les incidents de tous les jours ne peuvent plus émouvoir, a coutume de laisser tomber sans force la paupière supérieure. A ses yeux, cela ne vaut pas la peine de faire plus d'efforts, de voir plus qu'il ne faut absolument pour l'existence. Ce qui se passe ordiaairement autour de lui lui est indiffé-

(1) On montre dans les chapitres correspondants que, si les paupières supérieures retombent sans force, le regard, c'est à-dire le mouvement des globes oculaires, est habituellement lent, et l'éclat des yeux, terne ; l'on y expose aussi les raisons de ce phénomène.

rent, tout cela lui est déjà connu. Il faut que des événements tout particuliers se produisent pour qu'il ouvre ses yeux endormis, les réveille et les anime de nouveau. »

J'ai déjà dit que les myopes, qui ne portent pas de lunettes, resserrent habituellement leurs paupières afin de pouvoir arriver à une vue plus nette : ils ont donc les yeux d'ordinaire petits, à demi fermés. Mais, contrairement à l'expression décrite plus haut, ils ont non seulement la paupière supérieure baissée, mais encore l'inférieure est relevée. En outre, le regard des myopes a sa vivacité naturelle, alors que chez les hommes indolents ou physiquement affaiblis il apparaît étonnamment terne et paresseux.

Rides horizontales sur le front et sourcils relevés

Lorsque les rides horizontales apparaissent subitement, elles donnent au visage l'expression mimique d'une surprise ou d'un étonnement très intenses (cf. p. 74) [fig. 11). C'est pourquoi l'on trouve ces plis développés physiognomiquement :

a. — Chez des hommes qui s'étonnent volontiers, c'est-à-dire chez des curieux, chez des hommes qui désirent constamment entendre du nouveau, du surprenant, et qui déjà, dans l'attente d'apprendre quelque chose d'intéressant, furettent partout en interrogeant et en écoutant, chez les individus tels que ceux que Gœthe nous dépeint dans le prologue de Faust où il dit :

« Déjà le monde est assis, tranquille, les sourcils levés, et ne demandant pas mieux que d'admirer. »

Si les rides horizontales sur le front et les sourcils levés apparaissent avec durée, ils donnent au visage l'expression mimique d'une attention concentrée (cf.

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