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J. -B. -J. AUGUSTIN
Augustin n’a tenu registre de rien, ou du moins, ses listes ne sont point restées. Seulement, nous avons ses albums de projets, ses préparations de portraits, le plus souvent avec noms, dont on tire tout le profit souhaitable. Son mode d’opérer est connu. D’abord, en une première séance , la recherche d’une pose , l’accord entre le modèle et lui pour la chevelure, la toilette, les accessoires.
Ceci fixé en un croquis au crayon, parfois embarrassé et sans audace, on convient d’un second jour, où l’on arrête définitivement la coiffure. Augustin sait trop qu’un arrangement de tête ne se revoit jamais pareil à deux séances d’intervalle, surtout chez les dames . Alors il fixe la première impression heureuse dans une petite aquarelle très fignolée, sur laquelle il ne reviendra plus. Ensuite, il n’a plus que la mise en place définitive, sur laquelle on applique les diverses études de cheveux, de plis d’étoffe et de mains. Il économise ainsi les poses et le temps, et n’a plus besoin de son modèle, sauf pour les perfectionnements réglés en dix ou douze heures. Ce sont ces albums qui nous renseignent sur le portrait de Caroline Murat, représentée sur un sopha et tenant un livre fermé . En premier lieu , il y eut le croquis, arrêté au crayon, avec des attitudes trouvées un peu gauches. Il revint et décida de la coiffure très simple, et commença un ivoire qui ne plut point. 11 l’abandonna et le garda par devers lui, pour le reprendre sous sa forme définitive. Cette miniature admirable parut au Salon de 1808, où elle suscita des extases. Rien n’est capiteux, rien n’est plus délicieusement païen et suggestif que cette belle personne couchée, avec sa figure de Vénus romaine, ses mains et son corps voluptueux. L’œuvre définitive est passée au duc de Mouchy par les Murat ; elle a été merveilleusement gravée, de nos jours, par Léopold Flameng ; mais combien la gloire est peu! Augustin, qui a occupé et intéressé deux générations
d’hommes, qui fut peintre de l’Empereur et peintre du roi Louis XVIIl, dont le nom fut aussi célèbre en un moment que celui de David ou de Gérard, Augustin est nommé Valentin dans la lettre de la gravure I et le Valentin est consacré pour beaucoup de gens ; on trouve la gravure reproduite en des livres avec cette indication faussée, lapsus regrettable d’un graveur de lettres maladroit.
Entre la miniature terminée et la préparation sur ivoire du cabinet d’Augustin, acquise par M . Morgan , les amateurs sincères tiennent pour l’esquisse inachevée. En l’honneur de la princesse Caroline, grande-duchesse, tout à l’heure reine, le peintre s’était déplacé et avait subi les remarques des gens de cour. 11 fut moins libre dans ses volontés. Aussi ne s’étonnera-t-on point que l’ouvrage, une fois terminé, coûtât à la princesse vingt -cinq louis de plus, 2,500 francs au lieu des 2,000 stipulés pour des besognes de cette importance. Les cinq cents francs de surplus payaient le dérangement ; ce ne fut point une folie.
Le cahier des études d’Augustin lui assigne bien définitivement la qualité de peintre officiel de la Cour impériale. Eût-il été corniste, comme son ami Duvernoy, il eût reçu la Légion d’honneur. Ceci était bien dû à sa conscience et à son mérite; car ce qu’il exécute pour les boîtes, données en cadeaux par l’Empereur ou l’Impératrice, ce ne sont plus de ces à peu près comme les Menus du vieux temps en ordonnaient, par centaines, aux premiers dessinateurs venus. Augustin tient à avoir des poses réelles ; il veut que la figure, les cheveux, les mains ou les attifets soient pris sur le modèle même. Isabey, qui faisait moins de façons, était choisi de préférence ; aussi les tabatières avec portrait de l’Empereur sont-elles, le plus souvent, de ce dernier. Augustin n’avait guère vu Napoléon qu’une fois ou deux ; il en avait peint une sorte de cliché - étalon , sur lequel lui ou Madame Pauline, sa femme, tiraient des moutures de pacotille. Ses albums n’ont d’ailleurs conservé aucune trace de ce premier travail sur la nature. Il fut exécuté vers 1805, puisque une boîte avec figure de l’Empereur paraît, sous son nom, au Salon de 1806. Une autre fois, pour l’émail si extraordinaire de l’impératrice Joséphine , il copie tout bonne-
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ment le portrait de François Gérard, dit au diadème . En revanche, plusieurs membres de la famille impériale ont été étudiés dans l’album des croquis. Catherine de Westphalie s’y voit à deux reprises. Une préparation montre la coiffure de l’un de ses portraits ; une autre, inattendue et troublante, expose la princesse en angelot, la figure encadrée de deux petites ailes, pour un émail. Ceci est parfaitement ridicule, et note une fantaisie étrangère à n’en pas douter. Par contre, une esquisse nous fournit un délicieux portrait de Pauline Borghèse , d’un goût , d’une simplicité adorables; la princesse, offerte tête nue, parée d’un très modeste fichu croisé, avec, en pendant, le prince son époux, d’une modestie affectée et gauche. Eux, la grande-duchesse Elisa , le prince Eugène , la reine Hortense apparaissent dans de rapides études, assez rapides même pour que le peintre eût été obligé de noter en phrases brèves les couleurs à employer et les changements importants à faire.
Ce n’est guère une joie pour l’artiste que ces travaux à bâtons rompus d’après d’insaisissables grands seigneurs. Il y perdait son temps et sa peine, et n’en était pas content. Mais, à l’échelon immédiatement au-dessous, une clientèle plus maniable se présente à lui. La comtesse Legrand, en 1809, prise seulement pour les cheveux et la robe ; Charlotte de Talleyrand ; la princesse Schwarzenberg , femme de l’ambassadeur d’Autriche, dessinée pour la chevelure en 1810 , à quelques semaines de l’incendie où elle trouva une mort épouvantable ; le prince son mari , pour la tête et pour l’habit; la comtesse de Montalivet , montrée en pied, dans une aquarelle définitive, différente pourtant de la miniature conservée chez Madame de Villeneuve. Madame de Montalivet est Lauberie de Saint-Germain ; elle a été fort remarquée par Bonaparte, et, dit-on, recherchée en mariage ; elle paraît plus jeune dans l’aquarelle que dans la miniature terminée, et sa pose est plus heureuse. Puis c’est la générale Tirlet ; la générale Rapp avant son mariage; la comtesse de Brahé, femme de l’ambassadeur de Suède; les enfants du maréchal Masséna enlacés, dont la miniature est aujourd’hui chez M. le prince d’Essling. Pour ces derniers, Augustin n’avait plus la mémoire bien nette; il hésite entre les enfants
Dittmer et ceux du maréchal; ce sont bien les fils de Masséna. Et, de tant de morceaux peints par lui entre 1805 et 1814, — on n’en indique pas ici la vingtième partie, ce serait abuser des énumérations, — combien passent par les Salons de peinture ? quatre ou cinq à peine. En 1806 ; l’Empereur et le roi Louis ; en 1808 : Caroline Murat ; en 1810 : Nadermann, le harpiste; en 1812 : Vivant Denon, sur émail (à cette heure en la possession de M . le baron de Saint-Joseph), inscrit au Salon de 1810, mais que la maladie du peintre l’empêcha d’exposer avant 1812.
Qu’est cette maladie d’Augustin en 1810 ? Quelque avertissement de l’âge, troubles de circulation, arthrite, constatation brutale de n’être plus très jeune et de ne pouvoir tout se permettre, le travail d’arrache-pied surtout. Augustin est un transplanté, il a cinquante et un ans, tout à l’heure cinquante-deux, c’est le moment venu des précautions. S’il veut regarder en arrière, il a , en peinture, en études, en leçons, fourni par journée de douze à quinze heures suivies. Sur un millier d'œuvres produites par lui, pas une n’est à regretter pour sa gloire, et cette gloire s’est dorée de trois quarts du million en argent, plus de 750,000 francs, toutes pertes déduites. La santé a suivi la marche inverse, c’est le lot de la plupart de ses congénères ; ses petites manies grandissent, sa passion de collectionneur, refuge de ceux qui n’en ont plus d’autres, accapare le temps réservé à la récréation ; ce ne vaut pas mieux pour l’hygiène. Mais encore une fois, quel droit n’a-t-il pas d’être fier, le petit Lorrain ! Le succès, l’aisance, la considération, un ménage uni, que lui manque-t-il ? Il convenait que la vie lui avait été bonne , que tout lui avait souri, hormis que l’Institut national eût ouvert ses portes aux miniaturistes, alors qu’il les entre-bâillait pour les acteurs, tel Grandmesnil. Et cela, plus encore que pour Isabey , parce qu’il en parlait moins et ne l’avouait pas , était pour Augustin une obsession, un découragement. L’homme est ainsi.
Cette exclusion lui était d’autant plus cruelle qu’il s’était mis dès la jeunesse à la peinture à l’huile, et que, tout compte fait, il n’y tenait pas une place si négligeable. Dans l’ancien temps, ses pareils Hall, Vestier, Dumont, même Pasquier ou Weyler, avaient été agréés sans grand’-
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peine. A journée faite, on le comparait à Petitot, et c’était raison; nul n’avait une science plus assurée et un doigté plus subtil, Petitot compris. Pour s’en convaincre, on pouvait admirer l’émail représentant Joséphine de Beauharnais, celui de Vivant Denon, le portrait d’Augustin lui-même. Il ne lui semblait pas que beaucoup des peintres formant la section des Beaux-Arts à l’Institut pussent, en grand, parler mieux que lui en petit. Son scepticisme très marqué , son indifférence à l’égard des régimes que la France s’était donnés avec un enthousiasme égal depuis 1792 n’avait pas d’autres causes. L’Empereur, qui décorait plusieurs de ses confrères, le laissait en suspens. Lorsque les Bourbons étaient rentrés, Augustin ne fut pas le dernier à leur faire fête ; en arrière de sa joie, on sentait le secret espoir de voir les Académies royales rétablies sur le pied ancien. Ce ne put être, mais, dès la première heure, le 15 septembre 1814, le roi Louis XVill le nommait peintre ordinaire de son Cabinet, ceci sur le vu de trois miniatures, le Roi, le duc de Berry, le duc d Orléans, commencées en mai et tout juste terminées pour le Salon de cette année, lequel s’ouvrait en automne. Naturellement, Augustin oubliait de se vanter de ses relations terroristes, de ses rapports avec David, comme il passait l’éponge sur les petits déboires financiers que lui avait valus sa clientèle aristocratique d’avant la Révolution.
Les Cent-Jours avaient bouleversé un temps les espérances d’Augustin. Pour son honneur, on ne le rencontra guère à la cour éphémère de l’Empereur pendant les trois mois du règne ruiné à Waterloo. Aucune œuvre de sa main, pouvant se rapporter à cette date, ne montre 1 Empereur ou les siens dans ses albums. Même il ne lui en resta point d’inachevée, ce qui n’eût point manqué, au cas où, par la force des
choses, il en eût commencé quelqu’une, arrêtée ensuite par les événements.
La Restauration, qui ne lui donnera pas l’Institut, le fera chevalier de la Légion d’honneur en 1821, peintre du Cabinet, et l’accablera de commandes officielles . Ceci ne fut point heureux pour son talent . Ces princes, qui ont promené, pendant un quart de siècle, leur désoeuvrement à travers l’Europe, n’ont, en esthétique, que des opinions indécises . Ils n’ont même pas cette superficie d’élégance que dix ans de gloire ont donnée aux parvenus du régime impérial. Ils contraignent Augustin à des caprices bourgeois, à des compromissions qui lui coûtent. Son style s’alourdit et tourne à la peinture sur porcelaine, que Madame Jacquotot impose au monde.
Il avait imaginé, pour le vieux souverain podagre, une effigie en Majesté assez pénible : le Roi coiffé d’un tricorne lampion à plumes, comme autrefois Louis XVI, avec la culotte de Henri IV, debout, la main sur une couronne. Tout autour, c’étaient des colonnes, des courtines, des attributs majestueux. Comme le dessin était destiné à une gravure, Augustin indique en marge que la tête a 2 pouces 2 lignes a. de dessous le double menton au-dessus des cheveux». Quant au duc de fierry, le prince populaire de la maison, qu’on s’acharne si drôlement à comparer au Béarnais, Augustin en fera d’abord un buste en émail, aujourd’hui au baron de Saint-Joseph, puis un portrait en pied. Il projettera une duchesse d’Angoulême debout sous un portique, mais la gravure n’en est point commandée. On s’arrête à une autre, à mi-corps, où la princesse a pris la pose de la Vénus de Médicis, avec le costume en plus, le diadème et les plumes des femmes de l’Empire. C’est l’estampe exécutée par Lignon pour le compte d’Augustin, qui en gardera la planche, et c’est sur un des prospectus qu’il lance à ce propos qu’il a jeté de souvenir la liste de ses travaux entre 1781 et 1800.
De cette date, Augustin n’avait conservé que peu d’œuvres terminées. Une était un chef-d’œuvre, le corniste Frédéric Duvernoy, daté de 1817, présenté assis de face en habit de soirée, son cor à la main, ce cor en vermeil dont la frise de pavillon avait été dessinée par Percier, et dont
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l’embouchure était d’or. L’empereur Napoléon avait fait ce cadeau à Duvernoy ensuite d’une audition où l’artiste s’était surpassé ; il ajouta la Légion d’honneur. Augustin avait gardé ce souvenir, et à la vente de 1839, Pauline Augustin l’avait racheté.
Les Anglais entrés en France à la suite des armées alliées, les Autrichiens , les Russes , les Prussiens constituent la plus grosse part de la clientèle du peintre. Entre 1815 et 1825, à des dates diverses, il a exécuté les miniatures du baron et de la baronne Van den Steen, de M. de Beck, conseiller de l’empereur de Russie ; du baron James de Rothschild, consul d’Autriche à Paris ; de Lady Elcho, de Madame Standish, de deux Mexicains, M. et Madame Arcos, venus de Quito, « à 4,000 lieues de Paris » ! Les distances émerveillent Augustin, il note pour un autre 7,000 lieues!
Puis ce sont Madame Rhyner, de Bâle; un Anglais, M. Weld; Lord Bentinck ; Lord Cortney, en travesti du xvi' siècle, pour un bal à la cour — le quadrille de Marie Stuart (?); un prince russe; Lady Fitz-Herbert , aujourd’hui au musée Wallace ; le commandant Schullisse ; Lord Stewart , ambassadeur d’Angleterre en France ; le comte (?) de Mecklembourg; M. Sergenise, de Lima, le prince d’Ossuna, l’Honorable Curzon, Madame Pattle, de Calcutta, et vingt autres divers, venus de tous lieux et dont la première visite est pour l’atelier de la rue Croix-des-Petits- Champs.
Aux mêmes dates, les Français sont à peine égaux en nombre, et encore ne sont-ils point tous de l’aristocratie . On devine que l’astre d’Augustin pâlit pour les Parisiens. 11 donne cependant M. Villeminot, préfet, et Madame; le notaire Rousse, M. Rimondas, Madame Boulard, Madame Barbier, le comte Thibaut de Montmorency, avec une croix de Saint-Michel ; Madame de Rivocet; une danseuse de l’Opéra, « prise pendant qu’elle faisoit une piroitte » ; le maréchal Victor, le comte de Vestamy, et des croquis de quarante autres, retrouvés dans un album de Giroux, où Madame Augustin avait disposé sans ordre les esquisses de son mari.
En 1820, sollicité de toutes parts, Augustin avait passé le détroit et était allé s’établir à Londres. Les Anglais installés à Paris lui avaient
donné espoir de gains considérables. Les croquis pris là -bas se sont égarés ; un seul nous reste : deux dames, dont l’une assise et accoudée à un guéridon ; dont l’autre est couchée sur le dossier d’un « paphos ». Augustin précise l’origine, il écrit : « Fait en Angleterre. » Comme cette seule mention exceptée, il ne parlera plus jamais de cette fugue, il y a lieu de penser que son art précis, un peu sévère, ne fût pas ce que les Anglais eussent attendu d’un Français. Ils en étaient restés à Danloux, à Violet, à Simon ; ceux qui voyageaient sur le continent avaient pris langue et s’étaient mis au diapason ; les autres ne comprirent point.
Après 1820, à soixante et un ans, Augustin perd de ses moyens. Il a dans les nouveaux venus des rivaux très déterminés. Ses qualités de jadis virent à la décadence ; il pousse maintenant trop loin le détail au détriment de l’ensemble. A travers ses loupes superposées, il voit menu ; ses coloris ont de la dispersion et de la raideur. C’est encore bien, ce n’est plus mieux. Un buste de Charles X, à M. Morgan, est en plein désarroi. On aura loisir de constater ce recul si l’on oppose entre elles deux œuvres de taille égale, le statuaire Calamard, de 1804, et l’homme lisant, de 1825. Le Calamard grêlé, traité avec une liberté savoureuse, est un David de la bonne marque. Chaussard en parlait encore en 1806, et assurait que c’était cc la plus belle tête en miniature qui eût jamais été peinte ». L’homme assis de profil et lisant est , au contraire, le triomphe de la science pondérée et
de la perfection lassante. Pas un ornement de la glace, pas un accident des vases de la cheminée, pas une lumière dans le fauteuil qui n’aient une valeur impérieuse et dominatrice. Or, c’est à la minute précise où le grand artiste perd un peu en talent et en pondération qu’il touche à la fortune. Ce n’est plus 200, 400 et 600 francs que lui valent de telles œuvres, c’est de 1,500, 2,000, 2,500 et jusqu’à 3,000 francs qu’il obtient. Avec mains, paysages ou mobilier, — accessoires pour dire son mot, — les Anglais ou les Améri-
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