La miniature française 1750-1825
L’accord est unanime : le portrait miniature en France restera comme l’aboutissement le plus heureux d’un art déjà très ancien, dont notre tempérament national s’accommoda fort. Aucune région d’Europe n’avait porté l’illustration des manuscrits, la décoration menue et précieuse, à une plus haute perfection que nos vieux enlumineurs. Les générations successives s’étaient entraînées à ce jeu, et après cinq siècles, quand les manuscrits n’eurent plus la faveur, l’art du miniaturiste se chercha un décours dans le portrait. Ce fut sa plus grande gloire, et à nos yeux une orientation très profitable.
Le temps vient où quelque écrivain sagace et libre sera tenté par un livre à écrire sur le portrait miniature en France, de ses origines jusqu’à nous. On lui peut annoncer des surprises et un plaisir rare, car c’est là sujet très nouveau et digne de retenir l’attention. La réunion d œuvres mal ou point connues, étudiées seulement par des érudits impropres aux synthèses, fournira de sensationnelles révélations. On aura loisir de démêler ce que les plus anciens artistes de notre sol, ni trop idéalistes, ni trop naturalistes, ont su imaginer de subtil, de sincère et de malicieux dans le rendu de la figure humaine. En suivant la descendance des Primitifs jusqu’à leurs successeurs du xvme siècle, en interrogeant les missels les plus modestes, mille trouvailles se viendront imposer, qui déconcerteront les phrases trop hâtives et établiront des certitudes. On s’y convaincra que l’art de portraiture doit au moins autant aux nôtres qu’à l’étranger illustre , voisin et rival. Il y aura intérêt à dire de telles choses et à les prouver, non par gloriole vaine, mais pour simplement rendre à chacun sa part dans l’épopée.
Que les enlumineurs d’ « histoires » bibliques aient emprunté parfois aux Italiens ou aux Flamands certains motifs de compositions banales, qu’ils aient subi — on l’a trop dit, mais que prouvent les phrases, en vérité? — la loi exotique, ou la redite hiératique des ambulants de l’art, le cas peut à la rigueur se défendre. Mais il y aurait du parti pris et de la naïveté à reconnaître cette influence dans le portrait, lorsque l’effigie s’en montre si décisive, si particularisée qu’on peut, après cinq siècles révolus, démêler les caractères ethniques, les stigmates persistants et affirmés d’une race, les signes servant encore aujourd’hui à distinguer l’Italien du Flamand, ou l’Allemand de .l’Espagnol. Bien mieux, divers apports, qui ne peuvent s’emprunter au voisin, contribuent à écrire des, nuances et à fortifier l’impression qu’on a d’être en présence de Français. Les tares physiques même viennent corroborer les opinions déjà très fortes, par les continuités qui se sont transmises des ancêtres à nos contemporains. Le roi Charles V, au grand nez, se retrouve dans l’instant aussi communément en France, que le duc de Berry, chauve, replet, épicurien et apoplectique,
PRÉLIMINAIRES
s’aperçoit parmi les bourgeois de nos villes, amoureux de tranquillité et de bonne chère. La reine Jeanne de Bourbon, elle-même, avec son masque hommasse et bien portant, est de type courant dans nos campagnes.
Pour traduire en dessin de pareilles physionomies, le peintre d’autrefois ne rusait ni ne mentait. Il lui plaisait de tout exprimer, même le pire, même la dilformité. Bien longtemps avant les peintres, les tailleurs d’images en pierre avaient admis ce principe audacieux, et peut-être humoriste, dans les sculptures de cathédrales. A leur suite, les décorateurs de livres d’heures ne s’embarrassèrent point de fioritures idéalisées et fausses. Un chat restait un chat, et une laideron ne s’embellissait guère sous leur pinceau malicieux. On l’a vu maintes fois pour des reines bossues, des rois ou des princes disgraciés. Ainsi se put établir, d’époque à autre, une formule très particulière, pleine de conscience, de liberté, faite d’une observation méticuleuse et un peu railleuse de la pauvre nature humaine, notant le poil rare, comptant les rides, et, par atavisme, orientée dans le sens de la critique et de l’impertinence.
Sur le fait de technique, en tant que marche d’un procédé, des vieux à nous, peu de transformations notables. La pratique attentive du peintre de petites figures ne s’est changée ni dans l’esthétique, ni dans les moyens usuels, ni dans les matériaux employés pendant quatre cents ans. Le parchemin était la base ordinaire, le « champ » de ces sortes de travaux. On le prenait léger et souple, on le ponçait, et à l’aide d’un pinceau ou d’une plume on y inscrivait l’esquisse de l’histoire ou du portrait. Ensuite on passait à la couleur les habits et les fonds, en réservant la figure et les mains; celles-ci recevaient du parchemin la teinte utile aux chairs, qu’on ombrait délicatement de hachures ou de pointillés aux endroits voulus. Tel se montre le miniaturiste Pucelle, au milieu du xiv" siècle, à Paris; tels apparaissent, sous Louis XIV, Samuel Bernard ou Du Guernier, et sous Louis XV, Massé ou Péters. A peine quelques innovations se sont-elles produites dans le choix des tons, dans la manière de présenter une scène. Le portrait qui, jusqu’au xvt° siècle, était demeuré l’exception, et comme un accessoire, avait pris, au temps de François I"r et sous ses
successeurs, une importance décisive. Les femmes de Brantôme aimaient à se parer d’un bijou orné d’une portraiture amie par François Clouet ou Dumonstier.
Otés les costumes des personnages ainsi représentés, il deviendrait difficile d’en assigner la paternité à Clouet plutôt qu’à Fouquet ou à Perréal, à Dumonstier plutôt qu’à Petitot ou à Strésor.
Même parchemin toujours, même coloris, mêmes rendus minutieux, mêmes poses mornes et figées, même audace à ne rien passer au modèle.
Peu de procédés graphiques ont, dans le monde, une ascendance mieux établie et reconnue, la sculpture mise à part. La peinture à l’huile, la gravure d’estampes, l’émail peint ont égaré leur état civil ; les grammairiens spéciaux en disputent volontiers sans beaucoup s entendre. L émail champlevé est d’extraction héroïque et lointaine; mais, quand on le voudra traiter au pinceau et en faire un rival de la miniature, il sera un tard venu, peut-être né au milieu du xv“ siècle, et naturellement baptisé florentin. Lui non plus d’ailleurs ne variera guère de Jean Fouquet ou de Léonard Limosin à Petitot et à Augustin. Sauf que les chimies aient fourni aux modernes de nouvelles recettes, l’émail, comme l’imprimerie, s est révélé à peu près définitif dès la première heure. Sur une plaque métallique, or, argent, ou laiton, le peintre exécute son dessin au pinceau; les couleurs en poudre s’appliquent ensuite et se cuisent à un feu intense. Les mécomptes de ce passage au feu étant fort nombreux, l’émail resta
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