‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 39 sur 57 · Archives nationales, F 7 753sB · texte numérisé non relu

Archives nationales, F 7 753sB

h. Archives nationales, F? 366g2.

tances décelant une organisation ténébreuse et puissante. Un arrêté du Directoire 1 ordonna de diriger sur les prisons de la Capitale tous les prévenus et complices de ces méfaits, aux fins d'une nouvelle instruction qui serait suivie loin des influences locales. Le nouvel accusateur public des Côtes-du- Nord, Ropartz, en s 'excusant grandement sur les difficultés de sa tâche, expédia le peu qu'il tenait, c'est-à-dire madame Le Gris-Duval et ses deux servantes, Jeanne et Marie Ghantard. Pour corser l'envoi il y joignit l'espion Giraudeau, inutile à la prison de Saint-Brieuc, mais qui, au contact des mouchards parisiens, se formerait peut-être et deviendrait un « mouton » présentable.

De brigade en brigade, la dame de Bosseny est donc transférée à Paris ; elle quitte Saint-Brieuc le 24 décembre ; le 27 elle est à Rennes, à la geôle de la Tour Le Bat ; elle en repart avec ses compagnons, le jour de l'an 1799 ; au terme du rude voyage, elle est écrouée à la prison de la Petite Force, dont la monumentale et sinistre porte s'ouvrait rue Pavée au Marais. Madame Le Gris-Duval allait être là cuisinée de main de maître, les policiers du ministère mettant leur coquetterie à montrer leur supériorité sur les timides magistrats départementaux, et se faisant fort de débrouiller en un tournemain les mystères de cette longue conspiration qui met depuis des mois en défaut la police briochine. Et, tout d'abord, on place auprès de la prisonnière une compagne de cachot, prétendue fervente royaliste que les iniquités révolutionnaires ont privée de

i. 8 frimaire, VII. Archives nationales, AF^L 55g, dossier 3774.

tous ses biens et qui languit depuis des années dans les prisons de la Terreur et du Directoire où elle est détenue pour ses opinions. Au vrai, c'est une femme Marianne Potiquet que l'inspecteur général de la Police, Veyrat, a prise à Saint-Lazare. Elle est chargée d 'espionner la Bretonne. Deux autres filles, choisies également dans la plèbe de la prison des femmes, les citoyennes Marquet et Humblet, passeront pour ses servantes et feront parler Jeanne et Marie Chantard.

Mais madame Le Gris a vu le piège ; de longue date elle connaît tous les tours ; ainsi que son mari elle se plaît aux mystifications. Ah I comme elle se livre, comme elle bavarde ! Elle en a assassiné, des Bleus ! Elle ne pourrait pas en dire le nombre. Et quels exploits ! Un jour n'a-t-elle pas enivré toute une troupe de républicains pour prendre leurs fusils et en armer ses partisans ?... Elle dit où sont déposés les armes, les habits militaires que revêtent les Chouans ; elle révèle le mystérieux mot d'ordre « qui se donne quand on les engage » ; elle dispose de sommes immenses et elle indique les endroits où ces trésors sont cachés. Elle ne borne pas ses confidences au passé, elle annonce aussi l'avenir : Le Gris-Duval est en Espagne ; mais, avant cinq jours, — la date est fixée, — il sera à Paris, muni d'un faux passeport, et viendra la voir à la Force, sous un déguisement qu'elle décrit. Tout cela s'opère par l'active entremise d'un grand nombre de religieuses, qui « ayant fait partie des bandes de Chouans », sont actuellement à Paris et servent la cause royale.

La fille Potiquet, ébahie, emmagasine ces racon-

tages et les ressert fidèlement à Veyrat qui s'évertue et combine avec le ministre le moyen d'en tirer parti : il propose qu'un commissaire de police soit adjoint en permanence au concierge de la Force, afin de saisir Le Gris-Duval lorsque, à son arrivée d'Espagne, il se présentera à la prison ; tout est concerté : défense de laisser le bandit communiquer avec sa femme ; recommandation de le fouiller, aussitôt pris ; et, comme une religieuse doit aussi incessamment visiter la femme Le Gris, il faudra la laisser entrer et ne l'arrêter qu'à la sortie pour saisir sur elle les pièces que la détenue lui aura remises 1 . Mais les jours, les semaines passent, Le Gris-Duval ne paraît pas ; aucune religieuse ne réclame la faveur d'un permis de visite ; les filles Ghantard sont restées muettes ; les citoyennes Humblet et Marquet s'ennuient en. la société de ces pieuses et sévères domestiques ; elles demandent à retourner à Saint-Lazare et Veyrat en vient à soupçonner que la fille Potiquet elle-même a, pour se faire valoir, exagéré, sinon imaginé les confidences de la prisonnière. Quant à Giraudeau, détenu à la Grande Force 3 et dont on espérait d'importantes révélations, il n'a rien voulu ou pu dire. La police parisienne avait hâte d'être débarrassée de ces intraitables Bretons qui ne connaissaient rien aux usages. Le 5 mars

t. Archives nationales, F? 61^7. Au nombre des pièces de cetle singulière machination policière, se trouve une lettre très digne tÀ très correcte de madame Le Gris-Duval au ministre, le priant de lui faire connaître le motif de sa détention : — « Vu l'état de grossesse où elle se trouve, elle vous prie d'avoir la bonté de la faire transférer au Temple, lieu qu'elle croit plus salubre et plus sain que celui de La Force... etc. » 5 février 179g.

3. Sous Je nom de Joseph Giraudon. Archives de la Préfecture de Police, Êcrous de La Force.

1799, madame Le Gris-Duval et ses servantes, livrées à la gendarmerie, reprenaient la route de Rennes ; le 1" avril elles rentraient à la Tour Le Bat l . Giraudeau, qu'on ne savait comment utiliser, fut reconduit directement à la prison de Saint-Brieuc 2 .

Durant ces quatre mois perdus en transfèrements sans résultat, chaque semaine, presque chaque jour, le ministre recevait de son agent des Côtes-du-Nord le rapport de quelque attentat. Jamais les Chouans n'avaient montré tant d'audace : la concussion de Besné, le désarroi de la justice leur conférait l'impunité : dès le début d'octobre 1798, au Dresnay 5 , quarante à cinquante brigands envahissent à sept heures du soir la cour de La Guillerné, percepteur. Leur chef est à cheval ; il range sa troupe en bataille, détache quatre hommes qui pénètrent dans la maison : — u Au nom de Louis XVlll, soldats, feu ! — Le fils du percepteur, un garçon de dix-huit ans> tombe mort. La Guillerné et son personnel ont pris les armes ; ils font une belle défense ; la bataille dure deux heures ; les Chouans se replient enfin, emportant 700 francs et laissant le corps d'un de ïeurs officiers, — un petit Ihomme d'environ trente ans, jolie figure, gilet rouge à boutons de cuivre, pantalon de Casimir, — dont jamais on ne put établir l'identité *. Le 13 octobre, à Loudéac, au moment même où est attaquée sur la grand 'route la

i. Registre d'écrou de la maison d'arrôt de Force Le Bat. Archives d'Ille-et-Vilaine. De fatigue ou d'émotion, l'une des servantes de madame Le Gris, Marie Chantard, mourait, un mois plus tard, le k mai, à La Tour Le Bat.

a. Archives de la Préfecture de Police, A B/328, iC floréal, VII.

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