Napoléon et ta famille, II, p. a3o
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été jugées si la sœur du Premier Consul n'y avait été mêlée l -« » C'est peut-être ça la vérité : Pauline avait besoin d'argent» et son trop docile amant lui en procura. Mais l'accusation de lâcheté reste inadmissible, sinon comme l'atroce et perfide vengeance d'un mari trompé.
Si l'amour causa la perte d'Humbert, il fut plus favorable à Cormatin qui lui dut la consolation de ses malheurs. On a laissé l'étonnant pacificateur de 1795 enfoui, avec Ses six aides de camp, au fond d'un cachot sans air et sans jour du fort de l'île Pelée, dans la rade de Cherbourg. En juillet, on le tira de là, et on l'amena, ainsi que ses officiers, à Paris, pour y être jugé. Incarcéré à la Conciergerie, traduit devant le Conseil de guerre, il usa adroitement de sa faconde et sauva sa tête au grand dépit du gouvernement. Condamné à la déportation s , et reconduit à l'île Pelée, il y devait attendre son départ pour la Guyane. Mais Merlin de Douai, l'impitoyable juriste, veut la mort du ci*devant major général comte de Puisaye : il le fait rejuger par le tribunal criminel de la Manche devant lequel Cormatin comparaît sous l'accusation de correspondance avec les ennemis de la république. On a, en effet, saisi sur lui des lettres qu'on dît très compromettantes et l'on s'attend à la révélation de nouveaux secrets pleins d'horreur, Or, ce ne sont que billets d'amour : l'un est adressé à madame de Tal... ; Cormatin proteste qu'il l'aimera toujours, bien qu'elle se soit jouée de
i. Chassin, Pacijicationn, III, p< aoo, n.
a. Sauf Dufour, condamné à six moi» de prison, les aides de camp de Cormatin furent acquittés.
lui : — « Adieu donc, vous qui étiez ma tendre Adélaïde..; Adieu barbare I » Un autre est pour Agathe Cassin, la piquante soubrette du Théâtre de Rouen, qui a charmé les loisirs de La Prévalaye ; un troisième est destiné à Ninette, l'ingénue : — « Oui, c'est moi, Adèle j votre amant n'oubliera jamais une femme aussi courageuse, aussi ferme dans sa maniéré de penser et d'agir... Qu'ils sont lâches ceux qui se disent royalistes ! Adieu I Je te quitte pour la Vie 1 !» Il n'y avait point là de quoi condamner un homme à mort, même pour plaire à Merlin ; ainsi en jugea courageusement le tribunal de Coutances 2 ; le galant conspirateur fut réintégré à l'affreuse oubliette de l'île Pelée et privé de toute communication avec les vivants. Il en profita pour devenir une fois de plus amoureux ; de l'étroit promenoir de sa prison, on entrevoyait au lointain, à travers toute la largeur de la rade, Un morceau de la côte, entre leâ bastions de Cherbourg et le fort de Querqueville. Au moyen de la lunette d'approche dont disposait son geôlier, Cormatin parvint à découvrir qu'une des maisons du rivage était habitée par une jeune femme, d'allures distinguées.
Quoique deux lieues de mer le séparassent de cette gracieuse apparition, il n'en fallait pas plus pour enflammer son cœur de quadragénaire inoccupé. De son côté, l'aimable Cherbourgeoise, -— une veuve de vingt-huit ans, nommée la marquise de Feuardent, — qui, croit-on, avait déjà aperçu Cormatin s ,
i. Archives nationales, F? 63^7.
a. Les Tribunaux répressifs de là Manche, p. E. Sarot, I, p. 38a. et suiv.
3. Probablement à l'occasion d'Un de ses transfèrements, caf il
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— s'intéressait au romanesque prisonnier de l'île Pelée, l'ex vice-roi de la Bretagne, érigé en héros par la persécution. Comme il n'y a pas de discipline si sévère qui ne se relâche à la longue, après deux ans d'amour réciproque et inavoué, une correspondance s'engage entre le détenu et la veuve au cœur tendre. Ils s'écrivent fréquemment ; elle l'appelle Germeuil ; il <la nomme Eugénie, quoique son prénom soit Bernardine ; maiâ Germeuil et Eugénie sont plus littéraires, plus Nouvelle Héloïse. Madame de Feuardent lit tous les romans en vogue, et aussi les démodés : Tancrède, Rose d'amour, Caroline de Lichtenfeld ; elle se laisse aller aux douces impulsions de son âme ; elle avoue que son défaut est « de n'être point récalcitrante », et lui, il ne cache pas qu'il ressent encore « toutes les passions d'un jeune homme. » Eugénie envoie à Germeuil « un pli rose qu'elle a longtemps porté sur son cœur dam un petit sachet à coulisses » ; Germeuil a orné sa tabatière d'une boucle des cheveux d 'Eugénie. Ils parviennent même à se voir, sans pouvoir se parler, peut-être, car, à diverses reprises, la dame entreprend l'excursion de l'île Pelée. Cette passion platonique dura près de deux ans, jusqu'au jour où la correspondance fut éventée 1 ; la marquise arrêtée, mise au secret... Il y avait à Cherbourg des fonctionnaires zélés pour prétendre qu'on avait
ne paraît pas que Cormatin fût jamais venu à Cherbourg autrement qu'en prisonnier.
r. On retrouve au carton F? 633? des Archives nationales, outre des lettres touchantes des enfants de Cormatin adressées à leur père, toutes celles de la marquise de Feuardent. Welschinger en a donné de longs extraits dans Aventures de guerre et d'amour du baron de Cormatin, p. 167 à a 83.
fusillé des conspirateurs moins coupables qu'elle... La pauvre Eugénie ne fut pas fusillée ; mais elle contracta dans sa prison un mal dont elle mourut.
Cormatin, transféré au fort de Ham, fut gracié en octobre 1802. Il rentra à son beau château de Saôneet-Loire qu'il avait quitté plus de dix ans auparavant ; il y retrouva sa femme, divorcée et ruinée.
D'une fortune de 45.000 livres de revenus dont disposait le ménage avant la révolution, il ne restait pas un écu ; ce qui n'empêcha pas, bien entendu, de recommencer à mener grand train. Les deux filles aînées étaient mariées, mais il fallait caser la troisième qui était d'une saisissante beauté et dont Lamartine a tracé un portrait enchanteur dans ses Nouvelles confidences. Elle épousa, en 1807, le comte de Pierreclos, lequel, deux ans plus tard, se voyait obligé, par sentence du juge de paix, de fournir à son beau-père une pension alimentaire de 830 francs. Comme ce maigre revenu ne lui suffisait pas, Gormatin obtint une petite place de 2.400 francs, à la manufacture impériale des tabacs de Lyon et dans cette situation modeste, l'ex-viceroi de Bretagne, qui avait traité d'égal à égal avec la Convention nationale, entendu tonner les salves sur son passage et porté le laurier des triomphateurs, se révéla « par son exactitude et sa subordination », le modèle des employés. Il mourut en 1812 \ misérable, oublié, mais non, du moins, méprisé comme l'était alors Puisaye, cause initiale de tous ses malheurs. Aux gages du ministère anglais depuis son retour du Canada, le fuyard de Quiberon,
i. Outre ses trois filles, Cormatin eut un. fila, Gustave. Je ne *ais «'il vécut et fit souche.
devenu, en effet, l'agent, l'espion du cabinet britannique, professait pour tout ce qui était français une de ces haines insatiables et sournoises dont sont rongés certains hommes quand ils se savent odieux à tous les gens d'honneur. Insultant les Princes qu'il avait platement adulés, menant contre eux une guerre de libelles, traitant de faussaires, de fripons et d'assassins les plus dignes gentilshommes, Puisaye vivait aux environs de Londres, agité, rancunier, atrabilaire, ombrageux, n'ayant pour amis que des diffamés comme lui : le transfuge Dumouriez, l'aventurier d'Àntraigues, le mouchard Prigent dont il hébergeait la famille. Il survécut à tous ; quand, en 1814, Louis XVIII quitta l'exil et rentra tromphalement en France, suivi de toute l'émigration exultante, Puisaye resta seul, bourrelé de rage orgueilleuse, d'amertume, et, — qui sait ? de remords. Il avait renié la nationalité française et mourut, à Hammersmith, en 1827, sujet anglais.