‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 302 sur 316 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La mortalité à Ètampes.

Le registre conservé et donné par la famille Geoffroy Saint- Hilaire à la municipalité d*Étampes renfermo, entre autres faits curieux, un passage important qui montre que la mort attaquait aussi bien les classes élevées que les malheureux. I/aiiteur^ M. Plisson, qui appartenait à la magistrature de la ville d'Étampes, a retracé soigneusement le sort des magistrats dans cette catastrophe. On peut deviner par là quelle devait être la mortalité dans les classes pauvres.

a En cette mcsme année 1653, la mort commença àn'estre plus si carnaciùre. Elle avait en 1().^2, après le siège levé et le décampcincnl des armOes, qui fut au mois de juin, trop exercé sa fureur le reste de cette année. Au mois d'aoust, Françoise, masœuraisnée, fille d'une grande vertu et austérité de vie, âgée de 42 ans, mourut. Honorable homme Nicolas Plissonj mon père, âgé de 70 ans, mourut au mois de septembre, et ma môre, de 63 ans, au mois d'octobre de la mesme année i 652, qui, sans cette funeste guerre, semblaient estre de constitution à vivre plus d'un siècle. Tout cela un mois de l'un de l'autre. Elle ne trouva point, en diverses rechutes d'une ficbvre qui m'incommodait assez, de quoy faire sa curée. Elle fut aux autres officiers du bailliage, et n ayant trouvé le sieur lieutenant génc^ral qui s'estait réfugié à Paris à cause du mauvais air qui estait icy, ny le sieur Migault assesseur qui s'estait pareillement réfugié à Dourdan ou autre maison de campagne, elle entra chez le sieur Bouttevillain sieur de la Coudraye, lieutenant particulier, qu'elle enleva dans ce mesme temps-là, luy, la damoiselle sa femme et six enfants en deux mois de temps,

t De là, elle passa en prévosté, visita et enleva le sieur Pierre Bredet, lieutenanl de la^tfeNO'àX.^, Vi.\i\i^ \\sscq3s\Qi d'environ

30 ans, non mariée nouvellement receu en sa dite charge depuis trois ou quatre mois avant ledit siège; passa au parquet, enleva M. Louis Lcvassor, substitut en l'absence du sieur Bourdon, procureur du roy, qui pour Je mauvais air s'estait aussy resfugié en sa maison de Boissy-sous-Saint-Yon. Elle fut au bureau des advoc ats, et n*en fit aucun rebut, car elle les enleva tous : les sieurs Pierre Guyot, Esprit Legendre, Jacques Petit, sieur de Landre ville, Provensal et Coulombeau an tiens advocats. De quinze ou dix-huit procureurs, elle en enleva aj moins douze.

« Et bien autant et plus à la barrière des huissiers et sergents, et sans qu*il soit resté de greffiers qui en ayent pu délivrer les actes. Le sieur Bourdon, procureur du roy, retenu un peu trop tost d<ms le mauvais air^ mourut un peu avant le 42 aoust 1654. J'obmets les autres juridictions, élection, gabelle, mareschaussée, nobles, bourgeois, marchands, artisans et autres, où cette mort a moissonné. »

Les traces de tous ces malheurs furent longtemps à s'effacer. En f663, la Fontaine, allant dans le Limousin, faisait encore d*Etanipes la description suivante : « Nous regardâmes avec pitié ses faubourgs. Imaginez-vous une suite de maisons sans toits, sans fenêtres, percées de tou&cô(és; il n'y a rien de plus laid et de plus hideux. Gela me remet en mémoire les ruines de Troie la Grande. » Le manuscrit de Plisson nous apprend que la situation ne fut un peu meilleure qu'en 1669; ce fut seulement le 10 avril dâ cette année que la ville put payer la somme de six vingts douze livres (132 livres) dont elle était redevable depuis 1652 à Louis Gharron, administrateur de IHôlel-Dieu, et dont le compte avait été réglé le 15 janvier 1659.

GHAPITRE XÏX.

Saint Vincent de Paul. — Son rôle et son influence. — > Assistance

publique.

Plus nous étudions Thistoire du paupérisme et de la charité au xvn* siècle, plus nous arrivons à la conviction profonde de rimportance du rôle de Vincent de Paul et de son influence sur la société, influence qu'elle ressentait à son insu : en eflct, c'est en lui, pour ainsi dire, que cette société a rébumé l'élan admirable de ce siècle de charité laïque nar excellence ; elle en a fait le représentant, le type, •>

nom s'est élevé au-dessus de tous les noms les plus puisinh; cependant rhistorien peut à peine saisir quelques liaces de «on passage , de son influence. La raison de ce conimte fi*e\('lique facilement. Saint Vincent de Paul n'a jamais lail de la charité bureaucratique, officielle, celle dont Ifisula restent ; mais, dans cette époque de dc^solation et de détien universelle, il n'en a pas moins rempli un véritable miiâfore de chanté, il s'est trouvé l'adminislrateur, ulegniul aumônier de la France. » Presque toutes ses crcîations, preiqu tous se:: établissements, formés en vue des besoins et desndcessités du moment, sont devenus des institutions pomi: nentos. Il fait tout au jour le jour, sans préoccupatioa sérieu.-^e de fonder une œuvre pour un avenir quelconque. Si corri'spondancc atteste qu'il ne songe, à la suite des missions dans les villes et les villages, qu'à établir 'des « charUés,» c'est-à-dire des associations secourabics aux pauvres, et ces charités amènent nécosairement la restauration ou le défeloppemcnt du régime hospitalier. Les hôpitaux et les hospices, par suite de la mauvaise gestion du clergé tant n^gulier qne séculier, par suite de l'an'aiblissement de la foi, des longues et désastreuses guerres civiles, enfin de tous les malheunda temps, étaient arrivés à la plus complète décadence, à un abandon presque complet. Après le passage de M. Vincent et avec le secours de ses rrétns de la Missioîi et de ses Filles de la Charité, tout se relève peu à peu. Seulemont les rôles sont remplis par d autres personnages : les confréries d'hommes vont faire place aux confréries de femmes *, dans le cœur desquelles brûlent la foi et l'amour du prochain éteints chez les hommes par les graves abus d'une longue autorité sans contrôle; alors la société laïque, réveillée par le religieux élan des l'cnïmes, comprendra son devoir et créera bientôt l'hôpital général, puis l'assistance publique, et désormais, remplissant elle-mûme son devoir, apparaîtra toujours par une institution nouvelle partout où un besoin général se fera sentir.

1. On consultera a-vec fruit et intérêt, pour cette question de la charité des femmes au xvii» siècle, quelques travaux récents : M. lî. Babou les Femmes vertueuses du grand siècle et les amoureux de madame de Sévi'/né, Di iier, 1 toI. in-12, 1862; les Huit véticraUes veuves de l'ordre de la Visitation, par M. Ch. d'Héricault, 1860; M. Lonig Veuillot, Vie de la R, Mère de Chaugy ; M. G. de Cadoudal, la Mère Acarie^ etc.

"^^ A cdté des efforts de Vincent de Paul pour venir en aide ^^ ^Lox besoins matériels de ses malheureux contemporains, il 5' îandraêt pouvoir aussi montrer ses préoccupations pour con- ^^ server et augmenter dans les âmes la vie morale, relever les \^' CGBurs, détruire Tignorance et ses redoutables suites. Là en- ^ -cere, c'est par d'humbles commencements, d'imperceptibles '•'■- -effbirts, et sans aucune vue d'ensemble^ qu'il prélude aux > grandes institutions qui s'élèveront après lui pour satisfaire è, l'immense désir d'apprendre qui, depuis 1789 et surtout depais i833, semble avoir pénétré la société entière.

Dès 1636, on voit M. Vincent dans toutes ses charités essayer d'établir l'école à côté de l'hôpital... On lit dans une lettre à M. Lucas, prêtre de la Mission à Joigny : « Je viens de la <ihariJté de Richelieu, qui va fort bien. Les deuï sœurs servantes des pauvres que nous avons envoyées y font des merveilles, l'une à l'égard des pauvres, l'autre à l'égard de Tinstruclion des filles; je ne sais si on pourrait en établir d'autres à loigny, dont la charité va mal, ainsi que se plaint M. de Gondy. Toutes les petites filles de la ville vont-elles à l'école aux Filles de Notre-Dame? » La môme année, 2 juin, à M. Bécu, prêtre de la Mission à Montmiraîl : « Je m'informerai d'une maîtresse d'école... il est bien dangereux que les filles etles garçons aillent à l'école ensemble. » C'est la pensée principale de ses dernières années. 12 avril 1658, à M. Coglée, prêtre de la Mission à Sedan : « Je vous prie de donner un ou deux écus par mois, pendant trois ou quatre mois, pour acheter des livres aux enfants pauvres qui vont à l'école;. j'espère que ces dames agréeront cette petite dépense, puisque ces enfants ne sauraient étudier sans cela ^.. Les dames de Reims se sont liées pour quantité de bonnes œuvres et s'assemblent toutes les semaines pour prévenir le bien qu'elles peuvent faire et en prendre les moyens. Or, elles ont entrepris le soin des pauvres enfants et avec telle bénédiction qu'en moins de huit mois elles en ont mis près de 120 en métier, sans parler des filles, dont elles ont placé plusieurs/ Tâchez de por-

4. C'est probablement à ce même mouvement charitable qu'il faut rattacher Técole que fonde pour les jeunes filles pauvres, en se faisant elle-même maltresiie d'école, Louise de Melval, dame de Neuville, école que le bon et intelligent Fabert favorise de tout son pouvoir. V. notre brochure : Fabert , premier maréchal de France plébéien^ p. 38.

ter Tos bourgeoises à faire de même ^ » Les disciples de Yincent de Paul agissaient parlout de môme, ainsi qu'on peat s'en convaincre dans l'excellente Histoire cfe lamUe d'Aumak^ par M. Sémichon. Louis Gallon, prêtre de la Mission et ami de Vincent de Paul, par l'établissement de la charité dans cette ville en 1632, devint le restiurateur de l'hospice d'Aumalc, et en 1637 établit deux maîtresses d'école dans celte ville où il avait été autrefois curé. Il en fut de môme dans toute cette contrée, à Londinières, à Neufchâtcl, à Vernon ', etc. Nous reviendrons peut-être sur ce rôle et sur cette influence de Vincent de Paul si nous pouvons achever un travail que nous avons préparé sur l'organisation de la charité dans la seconde moitié du xvii<^ siècle, à propos de l'Ftstoire de l'hôpital général fondé en 1657.

1. Nous sommes heureux de nous rencontrer sur ces po'nts avec M. Roudelet (Revue d'économie chrétienne) ; nous pensons cependant qu'il a ('épassé la vraie mesure en faisant un a Saint Vinceat de Paul économiste, » — Voir au- si M. Du Cellier, Histoire des cfasses laborieuses en France, ch. X, p. 248, pour le rôle de Vincent de Paul et de la cbariié religieuse.

2. Histoire de la ville dAumale, 2 vol. Didier. — Mention trèshonorable de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettre?.

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