‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 17 sur 420 · DES PROVINCES FRONTIÈRES · texte numérisé non relu

DES PROVINCES FRONTIÈRES

gouverneur des Pays-Bas, guidée par le redouté Jean de Wertli et Piccolomini avec leur cavalerie légère de Polonais, Croates et Hongrois (seize à dix-huit mille chevaux, douze à quinze mille fantassins, trente pièces d'artillerie), pénètre en France par la Thiérache, où le comte de Soissons n'avait à leur opposer que sept à huit mille hommes. En peu de temps, ils prennent La Capelle, le Catelet, Vervins, pillent et ravagent la Thiérache et tout le pays compris entre l'Oise et la Serre. Ces cavaliers étaient en effet le plus redoutable ennemi d'un pays : vrais aventuriers enrôlés sans solde, n'étant pourvus d'aucunes provisions, vivant des chances du hasard, de la maraude, du pillage; la guerre cruelle sans pitié ni merci est la seuls qu'ils connaissent. Leurs longues luttes contre les Turcs les ont habitués à la férocité : ce sont eux qui ont inventé l'étrange bonnet à poil qui, de loin, les fait ressembler à des ours; tous les costumes de guerre, tous les déguisements de fourrure qui rappellent la bête fauve et par lesquels les hommes essayent de faire peur à d'autres hommes, ces bandits les ont trouvés et mis en usage K

L'efïroi fut terrible en effet, si nous en jugeons par le récit d'un témoin oculaire, M. Hermant : « Quelques-uns des plus qualifiés de la noblesse des environs et des ecclésiastiques, se croyant perdus sans ressource, cherchent leur sûreté dans la protection de l'ennemi, entre autres Henri-Marc Gouffier, marquis de Bonnivet, descendant de l'amiral, et le curé de Liancourt, près Roye. Le corps de ville demande au chapitre et à tous les prêtres de Beauvais 1° d'aller en garde tant de nuit que de jour;

. 1. Michelet.

âO PICARDIE,

2" de contribuer à la subsistance des soldats, sans avoir égard aux exemptions et aux privilèges ecclésiastiques; 3° la liberté de moudre à toutes sortes de moulins, attendu l'aflluence extraordinaire du peuple. Le cbapitre accorda la première et la troisième demande, mais refusa la seconde... Pour armer à la hâte les deux mille hommes d'infanterie que lève Beauvais, un citoyen prête dix-huit mille livres, afin d'acheter à Rouen mousquets, poudre, mèches et piques... Le roi ordonne de brûler tous les moulins à eau et à vent depuis Clermont jusqu'à Beau vais, afin d'affamer l'ennemi... La fuite des villageois dans les villes amena un tel désordre que, pour restituer les moutons qui avaient été repris sur les ennemis, on fut réduit à se contenter du témoignage de quelques bergers des environs, quoique l'on vît bien qu'il n'y avait pas beaucoup de sûreté à s'en rapporter uniquement à leur parole, et cependant, malgré ces facilités extrêmes, plus de cent moutons ne furent pas réclamés f »

Avançant toujours, l'ennemi assiège Corbie, qui se rend bientôt : l'agitation dans toute la France, et même à Paris, est au comble; il semble que Jean de Werth, cet effroi de nos mères, campe déjà à Montmartre. C'est un sauve-quipeut général; tout s'enfuit : chevaux, cochers et carrosses couvrent les routes vers Chartres et Orléans. Richelieu fut lui-même un instant ébranlé; mais bientôt il ranime fout de sa grande âme, entraîne le roi avec une forte armée que lui fournit le patiiotisme des Parisiens. Les Espagnols durent rétrograder, et Corbie fut repris.

Le pays n'était pas délivré par cette retraite : l'Espagnol, maître de LaCapelleetdu Catelet, inquiétait encore; pour, le surveiller, l'arrêter au besoin, on munit toutes les places voisines de grosses garnisons; des troupes cam-

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pent, dans les plaines. Il fallait nourrir ces protecleurs ; le pays s'y épuisa. Au printemps, arrive encore pour les opérations de la campagne une grande armée que Richelieu a confiée à un des membres de son église militante, le cardinal de La Valette, Vers la tin de juin cette armée s'ébranlant, se jeta entin sur le Hainnut, où elle prit Le Gateau-Cambrésis, Landrecies, Maubeuge; mais en septembre elle reparaît dans l'Ile-de-France, et après un siège de trois semaines reprend La Gapelle.

Pour sauver cette frontière qui couvrait Paris, Richelieu, rappelant le prince de Condé du siège de Dôle, en dégarnit une autre, la Bourgogne; s'il arrêtait au nord la marche de Jean de Werth, il favorisait à l'est celle du duc deLoriaine*,qui entre directement dans le duché, et celle de Gallas, le successeur de Tilly, qui fait sa percée par la Franche-Gomtè. Si ces deux chefs eussent su combineileur double invasion, la province était perdue; et le danger, évité en Picardie, renaissait par la Bourgogne.

« La ruine des villages et des villes, "disent les chroniqueurs, signalait la route des armées de l'empire, » dont un des corps chemina le long des rives du Doubs, de la Vingeanne et de la Saône, tandis que l'aulre se dirigeait vers la Bresse châlonnaise. Tout est emporté presque sans combat, et noyé dans des flots de sang ou consumé parles flammes; Verdun les arrêta seule un instant au confluent de la Saône et du Doubs; attaquée par trois corps, elle ouvre ses portes après une héroïque résistance. Les Impériaux y restent dix jours et sont rappelés par Gallas, qu'effraye une inondation soudaine, produite par

1. Charles de Lorraine disait « que les Français lui avaient ôté son vrai nom^ mais qu'il se rebaptiserait dans leur sang. » 11 ne tint que trop bienparole, Forget, Hist. ms. de Charles IV, citée parM. d'Uaussonviile.

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