‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 342 sur 420 · NOUVELLE PUBLICATION SUR LA MISERE · texte numérisé non relu

NOUVELLE PUBLICATION SUR LA MISERE

ce mouvement charitable ; c'est donc un nom de plus à inscrire dans les annales de la charité, si peu remplies. Les deux magasins étaient situés : l'un dans la maison de M™«de Bretonvilliers, à la pointe de l'île de la Cité, trèscommode pour les envois et pour la charge des bateaux qui devaient porter les secours du côté de Villeneuve- Saint-Georges, Lagny, etc. ; l'autre à l'hôtel deMandosse, près riiôtel de Bourgogne, pour tous les lieux voisins de Gonesse.

Il fallait tenir le public au courant du résultat de cette organisation; on le fit par une nouvelle publication : le Magasin charitable (27 pages), publiée à la fin de janvier 1653; mais nous n'en avons trouvé qu'un numéro. L'auteur du rapport commence par prévenir le public que l'on n'a pu comprendre dans ce travail toute l'étendue du diocèse, mais simplement les « lieux entièrement ruinés par la guerre, et où l'on a vu des excès de misères, une désolation extrême ; » on n'a pas tenu compte non plus de quelques « stations particulières et passagères, trèsutiles cependant, puisque, dans quelques-unes, plus de 150 malades ou nécessiteux ont été soignés pendant six semaines ou deux mois * par des personnes de piété de l'un et de l'autre sexe.

Une poignée d'hommes, vrai bataillon sacré, animés d'un saint zèle et d'une grande ardeur, vont se répartir dans toutes ces stations; ils appartiennent à différent

1. Il y en eut de ce genre une pour Villeneuve le Roi, Orly, Mons, Athis,Âl)lon,Choisy,Thiais; une autre pour Grosbûi?,Villecrène,Mauldre et Serray; d'autres à Pontenay aux Roses, Varennes, Villejuif, Maisons, Ândrezel; une autre pour Huit-sols; une pour Noisy le Sec et Champs; une à Palaiseau; on assista encore ainsi les pauvres de Boissy le Sec, Laclas, Fontaine, Boissy, Guillerval, Dormay, Morigny, Champigny, Petit- Saint-Marc, BrièreS; ce qui coûtait par semaine un peu plus de 100 écus.

corps,maislemême chef les dirige, donne les instructions : cet homme c'est toujours M. Vincent. « La conduite des missionnairesde M.Vincentqui ont beaucoup d'expérience a servi de modèle pour presque toutes les stations, > et sur ce nouveau champ de bataille où la faim, la peste frappent des coups si redoutables et si fréquents, plus d'un soldat de celte armée de miséricorde trouvera la mort; quant à nous, nous ne pouvons assez admirer cette chrétienne et patriotique intrépidité d'hommes vivant nuit et jour au milieu des pestiférés et des morts, bravant l'infection sous toutes formes pour soulager les dernières angoisses des infortunés.

A Corbeil, on ne trouve plus que six capucins; les autres sont morts ou très-malades. De Corbeil ils s'étendent aux villages d'Essonne, de Villabé, jusqu'à Lonjumeau et Monthléry. — « il y a toujours de 4' à 500 malades, » Le 19 décembre 1632, il y en avait, d'après une relation très-exacte signée des Pères, 632, et 648 le 22; depuis le 15 janvier ils ont un peu diminué; en outre, 168 orphelins et 156 nécessiteux, ce qui signifie, disentils, d'extrême nécessité. La station de Lagny est occupée par trois Pères de la Mission, qui gardent encore Elampes, où nous avons déjà vu leur admirable dévouement, ainsi qu'à Juvisy le pieux élan des Récollets; de là ils parcourent Viry, Orangis, Grigny, Fleury, etc. A la station de Lagny on compte 180 malades, 89 orphelins, 450 nécessiteux; dans un des villages de celte station, à Chessy, il n'y a plus d'habitants; à Juvisy on compte 150 malades, 70 orphelins, 150 nécessiteux.

A Villeneuve Saint-Georges, ce sont les prêtres du séminaire de Saint-Nicolas qui viennent en aide aux malheureux. Le bulletin de la misère porte 78 malades.

39 orphelins, 63 nécessiteux; la station de Brie, desservie par les Picpus, s'occupe de 189 malades, 57 orphelins, 13 convalescents et 87 nécessiteux. Les Carmes déchaussés se sont établis à Tournan et ont à soigner 127 malades, 64 orphelins, 90 nécessiteux. La station de Gonesse est une des plus maltraitées; cette ville, grenier de Paris au commencement de la Fronde, avec son fameux € pain de Gonesse » a-t-elle payé par un redoublement de misère ce fatal privilège? Quelle que soit la cause, on y trouve 245 malades, 5 orphelins; mais en revanche « les nécessiteux sont en si grand nombre que l'on n'a pu en dresser de rôle, faute de fonds pour subvenir à leurs besoins; il y a autant de nécessiteux que de vivants, puisque la misère est universelle. » Ce sont les Jacobins réformés qui s'en occupent, ainsi que de la station de Luzarches, où ils ont 140 malades et « des nécessiteux sans nombre parla ruine universelle de ce canton.» A la station de Saint-Denis, on retrouve les Pères Récollets, qui n'ont pas moins de 110 nécessiteux, 116 malades et 45 orphelins; au mont Valérien, ce sont les ecclésiastiques du séminaire de M. Gliarpenlier : 229 malades, 77 orphelins ; « nécessileux en trop grand nombre pour les compter et les assister, on ne peut même secourir les convalescents. »

Presque à chaque station on trouve ces mots : « On aurait pu plus facilement ajouter un tiers à chaque catégorie de malades et de nécessiteux, si on avait des fonds pour les soutenir. » Quant aux orphelins, on n'admet dans cette catégorie, si digne de pitié, puisque pour eux la misère doit durer longtemps, que « ceux qui sont âgés de moins de dix ans ; les autres trouvent place, s'ils peuvent, parmi les nécessiteux. »

Arrêtons nous dans ce triste examen, car il est impossible de parcourir ainsi les 193 villages dont parle le Magasin. A côté de ces admirables serviteurs de Dieu et de l'humanité souffrante, joignons quelques noms séculiers que nous fournit noli'e brochure ; le président de Mesmes, qui se dévoue au soulagement des villages de Moissy, Limoges, Fourches et Cramayau; à Morsan, madame de Vassan; à Fleury, madame Joly; madame la présidente de Nesmond pour Montfermeil, Yilleparisis, Livry, Bondy; à Ris, madame de Ris. Honneur à ces âmes d'élite qui comprenaient si bien que propriété oblige, et que la possession d'un m.anoir impose encore plus de devoirs qu'elle n'accorde de droits I Donnons encore une place d'honneur à ces apôtres non moins dévoués de la science et de rhumanité, médecins, chirurgiens, qui vont s'enfermer dans ces tombeaux infects et ne demandent par jour, pour leur nourriture et salaire, que 15 sous!

L'économie la plus sévère présidait à toute cette œuvre charitable : tous les frais ordinaires de la conduite au magasin et des envois dans les campagnes, tant par bateaux, charrettes, ballots, crocheteurs, qui tranportaient, par semaine, de 5 à 6,000 livres de viande, etc., 2 à 3,000 œufs et toutes sortes de provisions et d'ustensiles, montaient à environ 40 francs par jour : ceux qui dirigeaient l'entreprise étaient de véritables administrateurs des pauvres, comprenant bien qu'ils maniaient les deniers des malheureux : expression doublement vraie puisque les indigents versaient aussi leur obole, comme le prouve un touchant épisode emprunté à notre Relation, que le narrateur n'a pu reproduire sans une profonde émotion : « On ne doit pas mettre en oubli le présent d'une pauvre femme qui, donnant sa garde-robe et ses souliers, retour-

nait pieds nus; sur ce qu'on lui dit qu'elle avait plus besoin de recevoir que de donner, elle répondit, en simplicité de cœur, qu'elle donnait son meilleur, et fit connaître qu'elle avait plus de lumières que ces riches qui ne peuvent encore concevoir l'obligation de donner leur

superflu » Nous aussi, nous avons été souvent ému en

lisant ce noble élan de ces petites gens de Paris « qui toutes contribuaient, dit une lettre de saint Vincent, datée du 3 janvier 1653, ce tronc du Magasin charitable suffisant presque à la dépense commune » tant il était souvent rempli, « ce tonneau de sel de 8 ou 10 boisseaux, d'oii l'on en a tiré jusqu'à 120 et qui s'est toujours trouvé comblé à mesure, » cette corporation des bouchers fournissant près de 6,000 livres de viande gratuitement, ces bonnetiers qui ont généreusement répandu de l'argent et des objets de leur profession, et à côté cette « vaisselle d'argent' aux riches armes burinées, ces montres et autres pièces curieuses, dont, par un saint commerce favorable à la charité, l'on a trouvé le débit à l'égard des personnes à qui la qualité et la condition en pouvaient rendre l'acquisition de bienséance, » et cette association des classes les plus extrêmes, si rare dans l'ancien régime, produit une somme de 12 à 13,000 livres par mois.

1. Parmi les donatrices de cette vaisselle d'argent, nous trouvons madame de Miramion; en 1650, dans sa maison, près de Saint-Nicolas des Champs, elle nourrissait et instruisait de petites orphelines. En 1651, elle distribuait plus de 2,000 potages; en 1652, la misère augmentant et ses revenus ne pouvant suffire, elle vendit son collier de perles 24,000 fr.; en 1653 sa vaisselle d'argent eut le même sort.

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