‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 97 sur 420 · DÉPOSITION D'UN LABOUREUR · texte numérisé non relu

DÉPOSITION D'UN LABOUREUR

des biens et le pillage de l'église, la plupart furent mis à rançon, aucuns tués par la violence du soldat et entre autres Louis Gossuin, aussi laboureur, et qui, s'étant voulu sauver, fut tué près le village de Couvron. Et comme cette armée avait donné de la terreur par tous les endroits où elle avait passé dans le diocèse, et qu'on n'entendait parler qne des cruautés qu'elle avait exercées depuis la rivière d'Aisne jusqu'à celle de Serre, tout le pays étant en confusion, chacun fuyait pour trouver un asile et se mettre à couvert de la violence des soldats. Le déposant et plusieurs autres se retirèrent au château de Coucy, et le reste des habitants tant dans la ville de Laon que de La Fère; en sorte que tout le village fut entièrement abandonné, comme aussi le bourg de Crécy et plus de 30 villages aux environs qui furent réduits en déserts et inhabités, tous les peuples fuyant de tous côtés en une telle extrémité de misère que pas wi ?i'avait le moyen d'avoir du pain pour eux et pou7' leurs tnfants. Et la cherté du pain était si grande que plusieurs furent contraints de se retirer dans les bois et se substantcr de racines et de feuilles d'arbres, dont grande quantité mourut, et les villages qui auraient servi de retraite à tout le pauvre peuple se virent accablés par la multitude des personnes qui y abordaient pour sauver leur vie et qui furent nourris par aumônes. Pendant quoi, cette armée ne trouvant plus rien à piller ni personne contre qui les gens de guerre pussent exercer leurs cruautés, ils démolissaient les bâtiments, ruinaient les édifices, et en tous lieux où ils passaient, ils pillaient les églises et se plaisaient à traiter inhumainement les gens d'égHse. Et après un long séjour dans le diocèse et que cette armée se fût éloignée et passé en une autre province, tous ceux qui voulaient retourner au lieu de leurs domiciles trouvèrent que le nombre en était grandement diminué, et que la plus grande partie était morte de misère, de chagrin et de pauvreté. »

La Champagne n'est pas plus heureuse que la Picardie et le Vermandois: le 6 mars 1649, l'archiduc s'élant établi à Crécy et s'y faisant en général aimer par sa douceur el ses bons procédés envers les habitants, Condé, qui craignait autant cette politique espagnole que les suites de leur entrée en France, détacha du siège de Paris prés de quatre mille hommes qui s'établi.ssent de Fismes jusqu'à Pont-à-Verd, sous les ordres du maréchal Du Plessis- Praslin, et y vécurent comme dans un pays de conquête.

SITUATION DE LA CHAxMPAGNE. 135

Reims, pour ne pas subir une garnison, dut payer un subside considérable à la place des cinquante mille rations de pain qu'on lui demandait. Pendant ce temps, Erlach, avec son corps d'Allemands, de Suédois et de Polonais, était venu s'établir de Sainle-Menebould à Suippe, et ses coureurs s étendaient jusqu'à Prosne,qui fut pillé; la noblesse de campagne était dépouillée, battue et traitée avec la dernière indignité*; un autre détachement passa la Vesle et vint s'établir à Villers et à Verzy :

« Tout ce qui résistait à ces barbares était impitoyablement saccagé; Auxonne fut, pour ce motif, presque entièrement brûlé; à Reims, on n'était occupé qu'à ouvrir les portes aux gens de la campagne qui, de tous côtés, s'y réfugiaient avec leurs bestiaux, et (détail toucbant) ces pauvres malheureux sortaient chaque jour à la fermeture des portes, ne rentrant le matin qu'à l'ouverture, occupés toute la nuit, au risque de la vie, à chercher des fourrages et de l'herbe pour leurs malheureux bestiaux. »

La paix du 1" avril éloigna un instant ces troupes ; mais les armées repassèrent bientôt, et, comme on n'avait pas d'ordre de la cour pour leurs étapes, ils vécurent aux dépens des faubourgs de Reims. Dans une nuit qu'ils y passèrent, ils firent pour plus de dix mille livres de dommage, démolissant en partie, brûlant le bois, les

1. Les puissants personnages étaient seuls à l'abri de ces déprédations; on trouve dans la correspondance d'Erlach un curieux billet de Condé : « Monsieur, mon frère ayant des terres sur la frontière, je vous prie d'en vouloir prendre soin et de tenir la main à leur conservation. Celui qui vous rendra la présente vous les nommera, et je vous assurerai seulement que je suis, monsieur, votre très-atl'eclioiuié à vous servir,

« Louis DE Bourbon.

« Compiègne, 24 mai 1649. »

Nous avons trouvé des recommandations semblables du maréchal de Schombeig et beaucoup d'autres seigneurs non moins considérable.-; les autres sont laissés à la grâce de Dieu^

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