‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de PaulChapitre 105 sur 503 · ET DES DOCUMENTS OFFICIELS · texte numérisé non relu

ET DES DOCUMENTS OFFICIELS

I lissait nus malgré la rigueur de la saison, et leurs souffrances étaient si grandes, que Mademoiselle, par pitié, les fit habiller à ses frais. Le caractère violent d'Anne d'Autriche et de Condé, leur irritation contre toute résistance, expliquent assez ces traitements infligés aux prisonniers parlementaires; on sait, et Mailly le raconte longuement dans l'Esprit de la Fronde, que la régente voulait se porter aux dernières extrémités à l'égard des prisonniers, et que la crainte seule des représailles l'arrêta, à la demande générale de la cour.

Mieux que tout ce que nous pourrions dire, les Lettres de la mère Angélique Arnauld^ abbesse de Port-Royal, à la reine de Pologne, à quelques soeurs ou à des solitaires de ce monastère, nous laissent entrevoir l'épou- ^ aiitable misère de Paris et des environs :

«7 janvier 1649. A la sœur Geneviève. — Imaginez-vous qu'on trouva avant-hier une pauvre femme veuve qui a un enfant de cinq mois qu'elle voulait tuer par faiblesse d'esprit et parce qu'elle mourait de faim, aflo daller quérir un nourrisson qui la fît vivre... C'est une chose horrible (lue ce pauvre pays (Port-Royal des Champs) ; tout y est pillé, les gens ' ï^uerre se mettant dans les fermes font battre le blé, et n'en veulent donner un pauvre grain aux maîtres, qui leur en demandent par Mône. On ne laboure plus, il n'y a plus de chevaux, tout est volé. Vos res d'avant-hier furent prises... Il sera impossible de vous envoyer u I pain ni d'en avoir pour nous. Nous nous passerons à des pois et à du laitage, et nous serons bien heureux si on nous le laisse... Les paysans sont réduits à coucher dans les bois, heureux d'y avoir retraite pour éviter d'être assommés; si encore ils avaient du pain la moitié de 11' besoin, ils s'estimeraient heureux... — Avril. Nous ferons ce que is pourrons pour louer un cheval qui vous portera le reste des habits... C'est grande pitié que toutes nos misères : la guerre est un hori'ible fléau. C'est merveille que toutes les bêtes et les gens ne sont pas morts d'avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Nous avions les chevaux sous notre chambre et dans le chapitre, et dans une cave ii y avait quelque quarante vaches à nous et aux pauvres gens. La cour t'tait pleine de poules, de dindons, canes et oies, et quand on ne les voulait pas recevoir, ils disaient : « Prenez-les pour vous, nous aimons

12g LETTRES D'ANGÎLIQUE ARNAULD.

« mieux que vous les ayez que les gens d'armes. » Notre église était pleine de blé, d'avoine, de pois, de fèves, de chaudrons, de meubles et de toutes sortes de haillons, qu'il fallait marcher dessus pour entrer au chœur, lequel était au bas tout rempli des livres de nos messieurs. De plus il y avait douze filles qui se sont sauvées chez nous; toutes les servantes des Granges étaient au dedans et les valets au dehors ; les Granges étaient pleines d'estropiés; sans le temps froid, je pense que nous eussions eu la peste... Le froid nous incommodait, car notre bois ayant manqué, on n'en osait aller quérir... Tout est devenu hors de prix ici, tout ayant été ravagé. Je ne pensais pas à vous dire tout cela; mais comme j'en suis toute remplie de pitié et de souci, je le dis insensiblement... — Mai. — Nous fûmes surprises ici quarantes filles... Nous avons toujours été environnées des plus cruelles troupes du monde qui ont ravagé tout notre pays avec toutes sortes de cruautés, sacrilèges... Ces messieurs de Port-Royal avaient tous repris leurs épées pour nous garder, et ont fait de bonnes barricades. Sans les bois, on eût encore plus soufi"ert, les gens de. guerre n'osant y entrer. .. »

On comprend, en lisant les fragments brisés de cette triste correspondance, cette exclamation empruntée à l'Écriture sainte, qui se retrouve à chaque instant sous la plume de la mère Angélique : « Les grands et les puissants seront tourmentés puissamment. > Oui, la mère Angélique l'a bien senti, le crime de l'aristocratie pendant la Fronde est, pour des motifs frivoles d'intrigue et d'ambition jalouse, d'avoir recommencé la guerre, rejeté le pays au milieu des tempêtes civiles, lorqu'il avait besoin d'une longue paix pour panser ses blessures. Cette conduite est quelque chose d'analogue à ce que l'on ferait si on soumettait aux épreuves morales et physiques les plus terribles un malade épuisé par la fièvre, au moment même où il semble pouvoir renaître à la vie par un sommeil bienfaisant.

Mais reprenons notre rôle de greffier auquel nous voulons nous borner, et, pour connaître la vraie situation de Paris, étudions dans les Registres de l'hôtel de ville pendant

Page 1