TRISTE ÉTAT DES HOPITAUX
qu'il y avait, soil pour recevoir les malades, soit pour faire prendre l'air aux infectés et aux convalescents. » Après la mauvaise récolte de 1G48, et le pillage et destruction des blés en 1649, le mal redoubla d'intensii
« L'Iiôpital la Santé ne fut plus qu'un sépulcre, et celui que l'on nommait l'Event un lieu de contagion et de mortalité. Les pauvres qii étaient frappés du mal dans leur logis aimaient mieux y périr sûrement que d'Être portés en un lieu où ils se trouvaient huit ou dix dans un même lit et quelquefois un seul vivant au milieu de sept ou huit corps morts, mélange plus horrible que la peste même. L'année 1650 fut la plus funeste; les plus aisés se retirèrent de la ville, à la réserve des magistrats, qui par Tobligation de leurs charges ne purent les abaa» donner. La cessation du travail par les artisans qui étaient en santé, et le peu de soulagement pour les contagiés, firent croître le mal avec tant d'impétuosité et de furie, que dans la seule salle de la Santé, qui n'a que la forme d'une grange, il y avait plus de 800 malades jetés et entassés les uns sur les autres, et qui ne semblaient relégués de la société des hommes que pour périr misérablement avec les mourants ou avec les morts; il fallut mettre ce que cette salle ne pouvait contenir ou dans la chapelle, ou les laisser mourir dans la cour; il fallut même y employer la remise du chariot sous lequel on logea 80 enfants dont les pitoyables cris retentissaient dans tout le voisinage. Les loges du lieu de l'Event, destinées pour huit ou dix tout au plus, en recevaient jusqu'à trente, dont la plupart passaient les nuits dans la cour, exposés aux injures de l'air. Enfin, la mort ne recueillit jamais sa moisson avec un appareil plus horrible *. »
Celte peinture hideuse de l'état des hôpitaux n'est pas particulière à la ville de Rouen; partout il en était de même ; et longtemps après, les Mémoires de Tenon sur les hôpitaux de Paris présentent le môme tableau : l'or- • ganisation était des plus déplorables. Un seul fait prouve du reste l'incurie des administrations; on vendait aui
1. tiéctt de ce qui s'est passé en rétablissement des hôpitaux de Saint- Louis et de Saint-Roch, de la ville de Rouen, pour les malades et con- ▼alescents de la peste. Pièce du Recueil Thoisy, H<\pitaux. Bibl. imp.j Z2284; Floquet, Histoire du Parlement de Nonnamlie, t. VI, et Ho* gietres secret», année 1650. Mémoires d'OmerTalou.
DE ROUEN ET t)E PAftlS. «5»
pauvres les habits de ceux qui étaient morts, sans les assainir, après les avoir tirés du dépôt infect où ils avaient ('le entassés pêle-môle, et dont le nom seul, h pouillerie^ inspire l'iiorreur. L'état du revenu de l'Hôtel-Dieu pour lOiO nous apprend qu'on en vendait annuellement poui» ."00 livres. Qu'on se figure combien de misérables hail- I is, couverts de vermine et recelant dans leurs plis les
mes funestes des maladies représente cette somme ! Lu IGol la vente fut encore plus considérable; aussi la contagion redoubla-t-clle à Paris en 1652.
La mort sévissait partout. « A Rouen, dit Guy-Patin, (]ui devait bien être informé comme doyen delà Faculté (!' médecine de Paris, à Rouen, la peste emporta 'il 100 personnes en quinze jours. » Ce fut cette terrible éiiidémie qui enleva à la France un poëte dont le carach ro était encore plus élevé que le talent, l'auteur de W'cnceslas et de Saint-Genest : lieutenant-général du roi au bailliage de Dreux, le poëte Rotrou répondait à son fi ère et à ses amis qui l'exhortaient à fuir le fléau, que sou devoir l'enchaînait à son poste. Sa lettre se terminait par ces nobles paroles : « Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soilfort grand, puisqu'au moment où j'écris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui; ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » Et peu dejours après il succombait, le 27 juin 1650, dans sa quarante et unième année, au moment où il prenait dans l'art dramatique le premier rang après Cor* neille. A Paris, les coups n'étaient pas moins rudes et s'attaquaient à tous: à la date du 6 septembre, dit Guy-Patin, Paris avait perdu vingt-deux médecins et deux étaient très-malades. Quelle brèche énorme dans les rangs d'un corps qui en 1634 comptait cent-un membres, cent-