‹ La mission belge au CanadaChapitre 4 sur 20 · ANNEXE · texte numérisé non relu

ANNEXE

" L'instruction criminelle ouverte par le Tribunal de Sarajevo contre Gavrilo Princip et consorts du chef d'assassinat et de complicité y relative — crime commis par eux le 28 juin dernier — a jusqu'ici abouti aux constatations suivantes :

" lo Le complot ayant pour but d'assassiner, lors de son séjour à Sarajevo, l'archiduc François-Ferdinand fut formé à Belgrade par Gavrilo Princip, Nedeljko Cabrinovic, le nommé Milan Ciganovic et Trifko Grabez, avec le concours du commandant Voija Tankosic.

'• 2o Les 6 bombes et les 4 pistolets Browning avec munition, moyennant lesquels les malfaiteurs ont commis l'attentat, furent livrés à Belgrade à Princip, Cabrinovic et Grabez par le nommé Milan Ciganovic et le commandant Voija Tankosic.

" 3o Les bombes sont des grenades à la main provenant du dépôt d'armes de l'armée serbe à Kragujevac.

" 4o Pour assurer la réussite de l'attentat, Cigano-

vie enseigna à Princip, Cabrinovic et Grabez la manière de se servir des grenades et donna, dans une forêt près du champ de tir à Topschider, des leçons de tir avec pistolets Browning à Princip et Grabez.

" 5o Pour rendre possible à Princip, Cabrinovic et Grabez de passer la frontière de Bosnie-Herzégovine et d'y introduire clandestinement leur contrebande d'armes, un système de transport secret fut organisé par Ciganovic.

" D'après cette organisation, l'introduction en Bosnie-Herzégovine des malfaiteurs et de leurs armes fut opérée par les capitaines-frontières de Chabac (Kade Popovic) et de Loznica ainsi que par le douanier Rudivoj Grobic de Loznica avec le concours de divers particuliers. ".

Nous tenions à donner le texte de cette note de l'Autricbe à la Serbie afin que nos lecteurs puissent juger, eux-mêmes, de sa teneur arrogante et injurieuse pour la Serbie.

M. Paul Leroy-Beaulieu qualifiait cet avis comme " un ultimatum conçu dans les termes les plus hautains et les plus méprisants comportant des exigences comme jamais, depuis un demi-siècle, un Etat n'en a formulées relativement à un autre Etat souverain ".

A son tour Sir Edward Grey, le secrétaire des Affaires Etrangères de la Grande-Bretagne, écrivait le 24 juillet à Sir M. de Bunsen, ambassadeur anglais à Vienne " que jamais il n'avait vu auparavant une note d'un Etat à un autre Etat indépendant, d'un caractère aussi formidable. ".

Et Sir M. de Bunsen écrivait à Sir Edward Grey, le 27 juillet que " la note du gouvernement Austro-Hongrois à la Serbie avait été rédigée de façon à rendre la guerre inévitable. ".

Enfin, Sir Edward Grey, disait à Sir E. Goshen, ambassadeur anglais à Berlin, le 27 juillet, que de l'aveu même de l'ambassadeur allemand à Londres, le secrétaire d'Etat allemand avait dit que " cette note comportait des choses qu'il serait très pénible à la Serbie d'accepter. ".

Et bien, si méprisante et si injurieuse que fût la note du gouvernement austro-hongrois, la Serbie l'accepta intégralement. Elle ne se permit que quelques retouches pour sauvegarder sa dignité. D'ailleurs on le verra à la lecture du texte même.

" Le Gouvernement Royal serbe a reçu la communication du Gouvernement Impérial et Royal du 10 de ce mois et il est persuadé que sa réponse éloignera tout le malentendu qui menace de gâter les bons rapports de voisinage entre la Monarchie austro-hongroise et le Royaume de Serbie.

" Le Gouvernement Royal conscient que les protestations qui ont apparu tant de la tribune de la Skoupchtina nationale que dans les déclarations et les actes des représentants responsables de l'Etat, protestations qui furent coupées court par les déclarations du Gouvernement serbe, faites le 18 mars 1909, ne se sont plus renouvelées vis-à-vis de la grande Monarchie voisine en aucune occasion et que, depuis ce temps, autant de la part des Gouvernements

Boyaux qui se sont succédé que de la part de leurs organes, aucune tentative n'a été faite dans le but de changer Fétat de choses politique et juridique créé en Bosnie et Herzégovine, le Gouvernement Royal constate que sous ce rapport le Gouvernement Impérial et Royal n'a fait aucune représentation, sauf en ce qui concerne un livre scolaire, et au sujet de laquelle le Gouvernement Impérial et Royal a reçu une explication entièrement satisfaisante. La Serbie a de nombreuses fois donné des preuves de sa politique pacifique et modérée pendant la durée de la crise balkanique, et c'est grâce à la Serbie et au sacrifice qu'elle a fait dans l'intérêt exclusif de la paix européenne que cette paix a été préservée. Le Gouvernement Royal ne peut pas être rendu responsable pour les manifestations d'un caractère privé, telles que les articles des journaux et le travail paisible des sociétés, manifestations qui se produisent dans presque tous les pays comme une chose ordinaire et qui échappe, en règle générale, au contrôle officiel, d'autant moins que le Gouvernement Royal, lors de la solution de toute une série de questions qui se sont présentées entre la Serbie et l'Autriche-Hongrie, a montré une grande prévenance et a réussi, de cette façon, à en régler le plus grand nombre au profit du progrès des deux pays voisins.

" C'est pourquoi le Gouvernement Royal a été péniblement surpris par les affirmations, d'après lesquelles des personnes du Royaume de Serbie auraient participé à la préparation de l'attentat commis à Sarajevo ; il s'attendait à ce qu'il soit invité à collaborer à la recherche de tout ce qui se rapporte à ce crime, et il était prêt,

pour prouver son entière correction, à agir contre toutes les personnes à l'égard desquelles des communications lui seraient faites ; se rendant donc au désir du Gouvernement Impérial et Royal il est disposé à remettre au Tribunal tout sujet serbe, sans égard à sa situation et à son rang, pour la complicité duquel, dans le crime de Sarajevo,, des preuves lui seraient fournies, et spécialement, il s'engage à faire publier à la première page du Journal officiel, en date du 13 (26) juillet, renonciation suivante :

" Le Gouvernement Royal de Serbie condamne toute propagande qui serait dirigée contre l' Au triche-Hongrie, c'est-à-dire l'ensemble des tendances qui aspirent en dernier lieu à détacher de la Monarchie austro-hongroise des territoires qui en font partie, et il déplore sincèrement les conséquences funestes de ces agissements criminels. Le Gouvernement Royal regrette que certains officiers et fonctionnaires serbes aient participé, d'après la communication du Gouvernement Royal et Impérial, à la propagande susmentionnée, et compromis par là les relations de bon voisinage auxquelles le Gouvernement Royal serbe était solennellement engagé par sa déclaration du 31 mars 1909, qui désapprouve et répudie toute idée ou tentative d'une immixtion dans les destinées des habitants de quelque partie de l'Autriche-Hongrie que se soit, considère de son devoir d'avertir formellement les officiers et fonctionnaires et toute la population du royaume que, dorénavant, il procédera avec la dernière rigueur contre les personnes qui se rendraient coupables de pareils agissements, qu'il mettra tous ses efforts à prévenir et à réprimer. ".

" Cette énonciation sera portée à la connaissance de l'armée Eoyale par un ordre du jour, au nom de Sa Majesté le Koi, par Son Altesse Royale le Prince héritier Alexandre, et sera publiée dans le prochain bulletin officiel de l'armée.

" Le Gouvernement Royal s'engage en outre :

" 1. D'introduire dans la première convocation régulière de la Skoupchtina une disposition dans la loi de la presse, par laquelle sera punie de la manière la plus sévère la provocation à la haine et au mépris de la Monarchie austro-hongroise, ainsi que contre toute publication dont la tendance générale serait dirigée contre l'intégrité territoriale de l'Autriche-Hongrie. Il se charge, lors de la révision de la Constitution^ qui est prochaine, à faire introduire dans l'article 22 de la Constitution un amendement de telle sorte que les publications ci-dessus puissent être confisquées, ce qui actuellement aux termes catégoriques de l'article 22 de la Constitution est impossible.

" 2. Le Gouvernement ne possède aucune preuve et la note du Gouvernement Impérial et Royal ne lui en fournit non plus aucune que la société Narodna Odhrana et autres sociétés similaires aient commis, jusju'ô. ce jour, quelques actes criminels de ce genre, par le fait d'un de leurs membres. Néanmoins, le Gouvernement Royal acceptera la demande du Gouvernement Impérial et Royal et dissoudra la société Narodna Odhrana et toute autre société qui agirait contre l'Autriche-Hongrie.

" 3. Le Gouvernement Royal, serbe s'engage à élimi-

ner sans délais de l'instruction publique en Serbie tout ce qui sert ou pourrait servir à fomenter la propagande contre rAutriche-EIongrie, quand le Gouvernement linpérial et Koyal lui fournira des faits et des preuves de cette propagande.

" 4, Le Gouverneur Eoyal accepte de même fi éloigner du service militaire ceux pour qui l'enquête judiciaire aura prouvé qu'ils sont coupables d'actes dirigés contre l'intégrité du territoire de la Monarchie austrohongroise, et il attend que le Gouvernement Impérial et Royal lui communique ultérieurement les noms et les faits de ces officiers et fonctionnaires aux fins de la procédure qui doit s'ensuivre.

" 5. Le Gouvernement Royal doit avouer qu'il ne se rend pas clairement compte du sens et de la portée de la demande du Gouvernement Impérial et Royal que la Serbie s'engage à accepter sur son territoire la collaboration des organes du Gouvernement Impérial et Royal, mais il déclare qu'il admettra la collaboration qui répondrait aux principes du droit international et à la procédure criminelle ainsi qu'aux bons rapports de voisinage.

" 6. Le Gouvernement Royal, cela va de soi, considère de son devoir d'ouvrir une enquête contre tous ceux qui sont ou qui, éventuellement, auraient été mêlés au complot du 15 juin, et qui se trouveraient sur le territoire du royaume. Quant à la participation à cette enquête des agents ou autorités austro-hongrois qui seraient délégués à cet effet par le Gouvernement Impérial et Royal, le Gouvernement Royal ne peut pas l'ac-

cepter, car ce serait une violation de la Constitution, et de la loi sur la procédure criminelle ; cependant dans des cas concrets, des communications sur les résultats de l'instruction en question pourraient être données aux agents austro-hongrois.

" 7. Le Gouvernement Eoyal a fait procéder, dès le soir même de la remise de la note, à l'arrestation du Commandant Voislav Tankossitch. Quant à Milan Ziganovitch, qui est sujet de la Monarchie austro-hongroise et qui jusqu'au 15 juin était employé (comme aspirant) à la direction des chemins de fer, il n'a pas pu encore être arrêté.

" Le Gouvernement austro-hongrois est prié de vouloir bien, dans la forme accoutumée, faire connaître, le plus tôt possible, les présomptions de culpabilité ainsi que les preuves éventuelles de leur culpabilité qui ont été recueillies jusqu'à ce jour par l'enquête à Sarajevo, aux fins d'enquête ultérieure.

" 8. Le Gouvernement serbe renforcera et étendra les mesures prises pour empêcher le trafic illicite d'armes et d'explosifs à travers la frontière. Il va de soi qu'il ordonnera de suite une enquête et punira sévèrement les fonctionnaires des frontières sur la ligne Schabatz-Loznitza qui ont manqué à leurs devoirs et laissé passer les auteurs du crime de Sarajevo.

" 9. Le Gouvernement Eoyal donnera volontiers des explications sur les propos que ses fonctionnaires, tant en Serbie qu'à l'étranger, ont eu après l'attentat dans des entrevues et qui, d'après l'affirmation du Gouver-

neur Impérial et Royal, ont été hostiles envers la Monarchie, dès que le Gouvernement Impérial et Royal lui aura communiqué les passages en question de ces propos, et dès qu'il aura démontré que les propos employés ont, en effet, été tenus par lesdits fonctionnaires, quoique le Gouvernement Royal lui-même aura soin de recueillir des preuves et convictions.

" 10. Le Gouvernement Royal informera le Gouvernement Impérial et Royal de l'exécution des mesures comprises dans les points précédents, en tant que cela n'a pas été déjà fait par la présente note, aussitôt que chaque mesure aura été ordonnée et exécutée.

" Dans le cas où le Gouvernement Impérial et Royal ne serait pas satisfait de cette réponse, le Gouvernement serbe, considérant qu'il est de l'intérêt commun de ne pas précipiter la solution de cette question, est prêt comme toujours d'accepter une entente pacifique, soit en remettant cette question à la décision du Tribunal international de la Haye, soit aux Grandes Puissances qui ont pris part à l'élaboration de la déclaration que le Gouvernement serbe a faite le 18 (31) mars 1909. ".

"Belgrade, le 12 juillet (25), 1914. ".

Si complète et si précise que fût cette réponse, l'Autriche ne la trouva pas satisfaisante. Aussitôt les relations diplomatiques sont rompues, et François-Joseph fait savoir aux autres puissances qu'elles ne doivent pas intervenir, et que le conflit entre l'Autriche et la Serbie doit être localisé. En même temps les troupes austrohongroises sont mobilisées, et la guerre éclate.

C'est ici que l'Allemagne entre en scène et qu'à son tour, elle fait savoir à la France que le conflit austroserbe doit être localisé, et que les conséquences les plus sérieuses résulteront de l'intervention d'une autre puissance. De plus, nous apprenons par le " Livre Orange " de la Russie que Von Jagow, ministre des Affaires Etrangères allemand, rejeta les demandes de la Russie de faire céder l'Autriche.

La Russie soucieuse de protéger la Serbie et de sauvegarder l'indépendance serbe, fait aussitôt des représentations à l'Autriche. Ces représentations furent vaines. C'est alors qu'elle commence la mobilisation.

L'Angleterre apparaît alors et propose une intervention à quatre, de l'Allemagne, de la France, de l'Italie, et de la Grande-Bretagne, tendant à obtenir " d'une part le règlement de la question austro-serbe ; d'autre part un arrêt de toutes les opérations ou préparatifs militaires tant en Russie qu'en Autriche. L'Allemagne tout en protestant de sa bonne volonté,, s'est refusée à intervenir à Vienne. "

L'Allemagne déclare la guerre à la Russie, parce que celle-ci n'a pas voulu arrêter sa mobilisation.

La France que l'Allemagne voulait inciter à prendre l'initiative de lui déclarer la guerre, supporta avec patience, avec modération, toutes les tentatives, sans broncher: et c'est enfin l'Allemagne qui lui déclara la guerre.

Mais pour mettre à exécution tous ses odieux desseins, l'Allemagne voulut acheter la neutralité de la Belgique: cette dernière repoussa avec fierté ces propo-

sitions, et le territoire belge allait être envahi, quand l'Angleterre, à son tour, déclara la guerre à TAllemagne, le 4 août.

Une déception était réservée à l'Allemagne, et à l'Aiitriclie: elles s'étaient, sans doute, imaginé que l'Italie, leur alliée, allait entrer dans le conflit; mais l'Italie, dans une note aux puissances s^empressa de déclarer sa neutralité, parce que l'Autriche et l'Allemagne avaient pris l'offensive, et que partant, elle n'était pas tenue, de les aider, l'alliance qui les unit étant défensive.

Tout cela s'était passé en huit jours et l'Europe allait assister à la guerre la plus sanglante et la plus barbare de l'histoire.

Maintenant, lequel des deux empereurs, de François- Joseph ou de Guillaume II, doit être tenu responsable de cette guerre? c'est une bien grave question, à laquelle nous allons nous efforcer de répondre à l'aide de documents historiques.

Est-il raisonnable de croire, que François-Joseph, à la veille de mourir, âgé de quatre-vingt-cinq ans, ait songé, tout seul, — 77iotu proprio, — à déclarer la guerre, risquant d'entraîner dans ce conflit toute l'Europe ? Ce qui est raisonnable de penser, c'est que François-Joseph, se soit laissé influencer par son entourage, par son premier ministre, le comte Tilza qui est un ami de l'Allemagne, par ce parti militaire autrichien qui entretient

depuis longtemps des relations étroites avec le parti militaire prussien.

Pour justifier la guerre, FAutriclie et la presse allemande ont voulu soutenir qu'il fallait punir la Serbie de l'assassinat de l'arcliiduc Ferdinand et de sa femme. Mais cette thèse ne saurait être soutenue, autrement, il faudrait qu'à l'avenir, les pays refusent de recevoir chez eux les souverains étrangers. D'ailleurs, comme le faisait remarquer un journal de notre ville :

" Quand l'impératrice Elisabeth — la femme de François-Joseph, — a été poignardée à Genève, le gouvernement autrichien a-t-il songé à rendre responsable du forfait le gouvernement suisse ? Quand un coup de pistolet a été tiré, par Beresowski, sur l'empereur Alexandre, à Paris, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a-t-il songé un seul instant à demander raison au gouvernement français? Le gouvernement espagnol a-t-il songé à reprocher au gouvernement français l'attentat de la rue de Rolian? "

La thèse est insoutenable.

L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme, n'a été que le prétexte dont l'Allemagne s'est servi auprès de l'Autriche, pour provoquer cette guerre, et nous allons tenter de la démontrer.

La presse allemande et les autorités allemandes ont voulu faire porter à la Russie les responsabilités de la guerre. Rien n'est plus faux. On n'a qu'à consulter les documents diplomatiques publiés dans le Livre hlanc anglais, et le Livre wange russe, pour savoir que la Rus-

sie n'a montré que des dispositions conciliantes, jusqu'à la dernière minute.

Que l'Allemagne ait été l'instigatrice de cette guerre, nous le savons par une déclaration de Sir G. Buchanan ambassadeur anglais à Petrograde, et par une affirmation de Sir M. de Bunsen. Sir G. Buchanan écrivait à Sir Edward Grey, le 24 juillet : " Le ministre des Affaires étrangères russe disait que la conduite de l'Autriche vis-à-vis de la Serbie était à la fois provocante et immorale; que V Autriche n'aurait pas pris telle action, sans avoir consulté V Allemagne an préalable. ".

De son côté, Sir M. de Bunsen disait à Sir Edward Grey, le 30 juillet : " J'ai un renseignement qui me vient de source privée, que l'ambassadeur allemand connaissait le texte de l'ultimatum autrichien à la Serbie avant qu'il soit expédié, et qu'il le télégraphia à Vempereur Guillaume. Je sais que l'ambassadeur allemand luimême endosse toutes les lignes de cet ultimatum. ".

Et le Livre Orange russe, signale aussi une dépêche de l'ambassadeur russe à Vienne faisant ressortir que c'est l'ambassadeur allemand à Vienne qui a été l'instigateur de la crise.

Le Journal de Genève, d'ordinaire très bien informé, publiait au commencement d'octobre, l'article suivant, qui nous renseigne bien :

" C'est un fait établi aujourd'hui que la fameuse note de l'Autriche à la Serbie, qui a déchaîné tout le conflit, a été rédigée par M. de Tschirsky. ambassadeur d'Allemagne à Vienne. C'est lui qui a été le principal instru-

ment du parti militaire allemand qui a fini par forcer la main à l'empereur. Les termes de cette note, que l'on savait inacceptable par la Serbie et qui était intentionnellement destinée à mettre le feu aux poudres, avaient été approuvés à Berlin, avant d'être envoyés à Belgrade. Le seul point, encore obscur, est celui de savoir s'ils avaient été approuvés par l'empereur et le chancelier eux-mêmes, ou seulement par M. de Jagow, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères. Beaucoup de gens croient que c'est M. de Jagow qui, à Berlin, a été avec le kronprinz le véritable promoteur de la guerre, tandis que l'empereur et le chancelier se sont trouvés en présence de faits accomplis et ont eu la main forcée.

" Mais, même après l'envoi de la note autrichienne et le refus de l'Autriche d'accepter la réponse, cependant si différente de la Serbie, les partisans de la guerre ont eu encore une chaude alerte. Ils ont pu craindre un instant que, malgré tous les stratagèmes, la paix ne fut maintenue.

" Les démarches instantes de Sir Edward Grey, en faveur de la paix, semblaient s'acheminer vers un résultat positif. Les conversations entre Saint-Pétersbourg et Vienne, étaient sur le point d'aboutir, dans la journée du 30 juillet. Et, si elles aboutissaient, la guerre était évitée, où, en tout cas localisée. Voilà ce qu'il fallait éviter à tout prix.

" C'est à ce moment que l'ambassade allemande à Vienne et l'attaché militaire allemand à Pétrograde ont télégraphié simultanément à Berlin la nouvelle, alors inexacte et prématurée, de la mobilisation générale de

l'armée et de la flotte russes. Cette nouvelle était destinée à produire sur le gouvernement de Berlin et sur l'opinion allemande l'effet que la fameuse dépêche d'Ems a produit en 1870 sur l'opinion française. Le résultat n'a pas manqué.

" A cette fausse nouvelle, l'Allemagne a répondu par son ultimatum à la Russie. Désormais, la guerre était inévitable et ses partisans pouvaient dormir contents.

" Bref, l'Autriche n'a pas été la véritable instigatrice de la guerre, mais a été plutôt un instrument entre les mains du parti militaire allemand, qui avait choisi son heure et voulait la guerre à tout prix. ".

Que l'Allemagne ait été l'instigatrice de cette guerre? Mais M. Gabriel Hanotaux, dans deux articles publiés dans Le Figaro, le démontre encore avec plus de force que l'article du Journal de Genève; et il n'est plus permis d'entretenir de doute sur ce point, après qu'un homme de l'autorité de l'ancien ministre des Affaires Etrangères, de France, a donné son opinion, appuyée sur des renseignements précis.

Mais, se demandera-t-on, pourquoi l'Allemagne voulait tant la guerre, elle, dont les succès dans les divers domaines de l'activité humaine sont si considérables ?

Cette question entraîne quelques considérations, qui serviront à répondre, sinon péremptoirement, du moins

aussi exactement qu'il nous est permis de le faire dans les circonstances.

En 1910, parut en Allemagne un ouvrage, ayant pour titre : L'Allemagne puissance mondiale. Cet ouvrage fut vulgarisé, et son succès fut énorme. Nous n'allons pas en donner une analyse; nous allons seulement citer cette phrase lapidaire qui termine le livre : " A l'avenir, que ce soit sur le terrain commercial, industriel, de la culture intellectuelle, les fils de l'Allemagne doivent toujours être au premier rang, même si, pour y parvenir, ils se voyaient contraints de recourir au sabre ! "

Qu'on lise donc encore cette déclaration du général Von Bernhardi : " L'Allemagne lutte en ce moment pour sa position mondiale. Elle a à triompher d'obstacles redoutables ; puis, la dernière venue, elle s'est introduite de force dans le cercle des puissances qui s'étaient partagé le monde. Mais l'Allemagne dispose d'une force d'intelligence et de travail et d'une armée plus considérable que celles des autres peuples.

" Elle parviendra à accomplir victorieusement son oeuvre si elle aborde avec la plus grande énergie les tâches les plus importantes de l'avenir. Que des scrupules mesquins où qu'une économie mal placée ne l'arrête pas dans son chemin vers la domination du monde ; là où il y a gros à gagner, il faut ponter hardiment. ".

C'est encore cette thèse que tour-à-tour Karl Lamprecht, dans sa Deutsche Geschrichte, a développé, que le général Von Bernhardi, a érigé en doctrine, enfin que tous les écrivains allemands ont défendue comme un

dogme. Et les uns après les autres, les écrivains et les historiens de l'Allemagne contemporaine ont imbu leurs compatriotes de cette idée, de cette conviction : Gesta Dei pcr germanos ... Ils ont fait croire aux allemands, et à Guillaume II, tout le premier, que l'Allemagne est vraiment le peuple élu.

Dans ces conditions, on s'explique, que l'Allemagne ait voulu, par tous les moyens, dominer le monde ; et que rien n'aie pu l'arrêter dans son ambition.

Depuis 1870, ses hommes d'Etat, ses écrivains, son empereur, n'ont travaillé qu'à cette grande conquête. Dans la Revue Hebdomadaire, le 2 novembre 1907, M. Maurice Muret disait : " l'Allemagne est devenue l'Etat tentaculaire, allongeant ses suçoirs dans le domaine d'autrui, à travers deux mondes et cinq continents. ". Qui n'a pas entendu parler du système d'espionnage allemand, dont les filets enveloppent presque tout le monde civilisé ?

Et si l'on veut se bien renseigner sur les intentions de la guerre actuelle, si l'on veut bien se rendre compte comment l'agression allemande a été longuement préparée, méthodiquement ordonnée, qu'on lise le volume de M. Daniel Frymann, intitulé: Si fêtais VEmpereur!

Le Correspo7idant (10 septembre 1914), a bien mis en lumière les projets et les résolutions de l'Allemagne, M. P. de Saint-Hugon, a fait une analyse de cet ouvrage, qu'il faut lire, et on verra, si nous avions raison d'affirmer que c'est l'Allemagne, qui doit être tenue responsable de cette guerre.

M. de Saint-Hugon, déclare " que cette guerre pour

l'Allemagne, était prévue, souhaitée comme une nécessité. Nécessité non seulement politique, mais historique, ethnique, philosophique. C'est tout cela qu'on trouve exposé avec une stupéfiante conviction, et une tranquille audace dans le volume de M. Frymann. ".

Et l'écrivain ne se fait pas de scrupule de déclarer qu'il faut des " territoires à l'Allemagne. Elle en a besoin : qu'on les lui donne ou elle les prendra de force. "

Pour qu'on ne nous accuse pas de défigurer la pensée de Frymann, nous avons cru qu'il serait intéressant de citer textuellement la partie de son ouvrage où il parle de l'Angleterre, de la France», de la Belgique et de la Hollande, de la Eussie et de l'Italie. De cette façon, on verra mieux que ce qui se passe aujourd'hui, n'est que l'exécution du programme qu'on avait tracé.

Ce document est peut-être long, mais sa lecture attentive ne manquera pas d'intéresser hautement nos lecteurs.

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