A NIAGARA FA LIS
PAR G. Hanotaux
Mille deux cents kilomètres nous séparaient de Niagara-Falls; un simple déplacement.
En route, un télégramme nous est remis dans le wagon. Invitation pour Niagara-Falls. Automobiles, déjeuner, etc.. Adieu la journée
sur l'herbe. Mais quoi, l'invitation était si cordiale! D'ailleurs, nous n'eijmes pas le temps de réfléchir. A peine avions-nous franchi trois ou quatre stations — et autant de centaines de kilomètres — qu'un grand diable d'homme, la figure la plus ouverte, la plus sympathique, mais la plus décidée, entre en coup de vent dans le Pullmann. Il me dévisage, se jette sur moi, m'enveloppe d'une étreinte. Que dirai-je ? Nous étions ses amis et ses prisonniers avant quej'eusse su seulement à qui j'avais affaire. C'était l'auteur du télégramme. A partir de ce moment nous lui appartînmes; jamais conquête ne fut plus prompte et plus irrésistible.
Notre homme s'y entendait d'ailleurs. C'était le major général Green, un des vainqueurs des Philippines, ancien attaché militaire à Saint-Pétersbourg, ancien combattant de la guerre de Sécession, qui , ayant pris part, soit comme acteur, soit comme témoin, à plusieurs des guerres du dernier demi-siècle, et après avoir écrit, en maître historien, six ou huit volumes sur ces événements, était venu planter sa tente sur les rives du Niagara.
Avec un tel homme, parlant, d'ailleurs, admirablement le français, on ne s'ennuie pas. Nous repassâmes tous nos souvenirs, toutes nos relations, le passé et le présent ; nous n'étions jamais au bout. Le monde est si petit!... Le trainstoppe: Niagara-Falls.
Nous croyions être en pleine campagne: ah! oui, une grande ville; des hôtels, des villas, des parcs, musique... Sans compter les automobiles annoncées, le déjeuner, les toasts, etc. . . Et les chutes ? me direz-vous.
On nous y mena, en suivant les routes ombreuses d'un magnifique parc, le parc créé par lord Dulïerin, alors gouverneur du Canada, depuis ambassadeur à Paris (encoreun ami commun disparu, hélas !) Toutedescription, impuissante. Catastrophed'eau.Lesyeux, l'esprit abîmés de regarder, de s'emplir du spectacle. Buée irisée, nuée tonnante, glissement formidableet intarissableoù on dirait que le monde coule pour s'écrouler.
Le général nous guidait. Il nous arrache à la contemplation et nous dit: «Maintenant, faites-moi le plaisir de venir chez moi. » Quelques tours de roue et nous arrivons aune bâtisse colossale, d'une pureté de lignes et d'une sobriété magistrales. Nous montons un escalier de mosaïque et de cuivre, tenu avec une propreté resplendissante. Nous entrons dans une immense salle blanche que nous surplombons sur
un balcon d'acier, A nos pieds, vingt formidables turbines tournent, comme d'énormes éléphants en cage, emplissant la vaste salle du ronflement énorme de leur masse. Pasun ouvrier, pasune fumée, pasun coin noir. Tout est reluisant et net.
Le général, pour se reposer, est venu monter ici, en territoire canadien, une de ces usines d'eau qui exploitent la chute du Niagara, et qui alimentent, en puissance hydraulique, l'industrie des grandes villes de la région, BufFalo, Toronto, etc., jusqu'à deux et troiscents kilomètres. J'interroge. « De quelle force disposez-vous ? — De 200.000 chevaux-vapeur. — Voilà donc une écurie de 200.000 chevaux, maissans un palefrenier. »
Nous visitâmes l'usine, et descendîmes par des couloirs, éblouissants de clarté électrique, par des ascenseurs profonds comme des trous de lumière, jusqu'à la chute elle-même. Au retour, nous suivîmes, de nouveau, ces longscouloirs, illuminés et vides, comme dans uncontedesMille etttneNuits. Nous arrivons, enfin, à un perron de quelques marches. Devant nous, une porte d'acier. Au-dessus de cette porte, un seul mot : Silent, silence.
Le maître toucheun bouton. Le panneauglissesans bruit et découvreune vaste salle demi-circulaire. Au milieu, un petit pupitre et deux hommes: «Deux hommes, dit le général, au cas où l'un viendrait à mourir. » Nous nous pressions silencieusement. Sur le mur du fond étaient disposés, bien en vue, les vingt cadrans des manomètres correspondant aux vingt turbines. Les vingt aiguilles étaient l'objet de l'attention constante des deux hommes qui, en cas d'accident, n'avaient qu'à interrompre le courant. Ainsi, la puissance de la nature se subordonnait, là, à la volonté de l'homme posant le doigt sur un bouton.
Voilà ce qu'est déjà et ce que doit devenir, de plus en plus, le Canada! Des forces naturelles incomparables que le génie humain, arrivé à un degré inouï d'autorité sur lui-même et sur les choses, va, d'une conquête rapide, dompter et exploiter.
L'immense production agricole n'est que l'avant-courrière d'une immense production industrielle. La force attire la forceet la richesse la richesse.
Un tel avenir économique ouvre donc, devant ceux qui s'emploieront à son avènement, d'immenses perspectives.
Ai-je besoin d'ajouter que ces perspectives sont nécessairement
pacifiques. II faut, vraiment, avoir l'esprit bien mal tourné pourvoir dans l'appel des ministres canadiens à la France autre chose que ce qu'ils y mettent eux-mêmes, un retour d'aftection destiné à créer un courant de sympathie et de travail. La place est libre à tous. D'autres ne se sont pas fait faute de s'y introduire. Nous autres, Français, nous nous sommes laissé distancer. Dépêchons-nous de rattraper le temps perdu !