L'ATLANTIQUE
PAR M. RÉGIS GiGNOUX
« Forte houle de l'ouest » : c'est-à-dire que des montagnes de marbre vert s'écroulent devant le paquebot , se déchirent en glaciers, en avalanches, en torrents rattachés avec des arcs-en-ciel. Z,a France, comme une charrue neuve, creuse un sillon plus profond dans rOcéan en relief.
Certes, nous pensons au Titanic, mais nous ne pensons pas à la peur. Nous noussentons si petitsque nous nous soumettons. Leschansons de la Bretagne montmartroise expriment parfaitement ce fatalisme : pour la « poésie » elles ne célèbrent que les bateaux à voiles, ces terreneuvas qui hésitent, à notre droite, comme des papillons. Il faut donc de la prose pour décrire le bateau à vapeur : notre grand et superbe transatlantique nous semble pareil à une mouche sous une cloche de verre, une mouche qui fuit de toutes ses pattes et vainement, car un invisible géant tire la nappe plissée.
Oui, de quelque tribord ou de quelque bâbord que tu regardes, mon pauvre ami, tu es toujours aucentre delà circonférence, un point noir sur la nappe obscure et sous la coupole bleue. A force de fixer cette prison du ciel qui te semble moins impossible à sonder que la prison de la mer, tu remarques, au-dessus du mât de misaine, un défaut dans le cristal de la coupole, une tache en forme de croissant, la rayure d'un coup d'ongle.
La journée passe : la lumière devenue plus intense faiblit graduellement à l'horizon, comme une rampe de théâtre s'éteint à la fin d'un acte. Sur leur passerelle, les officiers font le point. Pourquoi? A la nuit tombante, nous ne sommes que le même insecte au centre de la circonférence, le zéro qui flotte...
Mais, soudain, sur la coupole, la tache de verre dépoli, la rayure du coup d'ongle deviennent plus nettes, brillent : la lune, c'est la lune marine et terrestre ! Comme un sauvage devant la divinité qui se révèle, un stewart court devant les cabines en frappant sur un gong.
Neuf heures. Un matin de soie claire. Nous serons dans l'aprèsmidi à New-York. Il paraît que l'Océan n'est déjà plus qu'un chenal entre les bancs de sable. Le transatlantique étend deux perches avec des lignes pour faire des sondages, comme un coléoptère écarte ses antennes. On voit, sur le pont, des passagers qui ont mis des vêtements neufs et qui ont changé également de conversations : « J'ai bouclé mes valises. — Avez-vous des étiquettes pourla douane? — Déjeunons tout de suite afin d'assister à l'arrivée dans l'Hudson. »
Tandis que le paquebot s'endimanche, les émigrants se rassemblent à l'avant. Où étaient-ils pendant la traversée ? Nous n'avions entendu que leurs complaintes dans l'entrepont. Ils forment un troupeau noir dans lequel les foulards des femmes et les robes des enfants mettent des taches. Des silhouettes d'hommes s'élèvent, se penchent sur la mer, comme des ombres de corsaires à l'abordage. Un silence magnifique domine l'agitation des matelots. Puis, d'un seul geste, les bras se tendent vers la ligne d'horizon estompée, amollie par la proximité de la terre.
Terre ! non, pas encore. Maisces émigrants V attirent. '^ous ne sommes, avec nos préparatifs, que des passagers de paquebot qui retourneront au « charnier natal » . Eux sont les héritiers directs des conquérants d'autrefois : ils attendent la terre comme le pain qu'ils lui arracheront.