CHAPITRE II
Premiers travaux des Récollets au Canada. — Les Pères Denis
Jamay, Dolbeau et Joseph Le Caron.
Les quatre premiers missionnaires du Canada quittèrent Paris au printemps de 1615, après s'être préparés à leur pieuse entreprise « par de fréquentes oraisons et bonnes oeuvres », et se mirent en route pour Honfleur, « à pied et sans argent, dit Sagard, à l’apostolique, selon la coutume des vrais frères mineurs ».
Ils partaient, accompagnés, comme nous l’avons vu, des vœux de toute la France, représentée aux États généraux.
Champlain leur avait donné rendez-vous à Rouen. La Compagnie des Marchands qui jouissait du monopole de la traite des pelleteries, au Canada, y avait son siège principal : elle s’engagea, à la prière pressante du vice-roi et de son lieutenant Champlain, à pourvoir à la subsistance des quatre missionnaires; et ceux-ci, après un court séjour dans la capitale de la Normandie, prirent gaiement le chemin de Honfleur, où ils arrivèrent dans les derniers jours de mars.
Nulle part il n’est question, dans les documents ou les chroniques de l’époque, de visite ou de demande de pouvoirs à l’archevêque de Rouen. Qu’avaient-ils besoin de ces pouvoirs? ils avaient ceux du Saint-Siège.
Les Récollets et Champlain attendirent près d’un mois le départ du vaisseau :
« Chacun de nous, dit Champlain, se prépara par la pénitence et la confession de ses péchés à se mettre en état de grâce, pour après, étant plus libre chacun en sa conscience, s’exposer, en la garde de Dieu, à la merci des vagues de cette grande et périlleuse mer. »
Le Saint-Étienne, sur lequel Champlain et les Récollets s'embarquèrent à Honfleur, était commandé par le vieux Pontgravé, « homme d’un naturel complaisant et jovial, qui avait toujours le petit mot en bouche pour rire », dit Sagard (1). Ce navire fit
(1) Pontgravé et Champlain avaient déjà fait plusieurs lois ensemble le voyage de la Nouvelle-France.
voile le 24 avril, et entra dans la rade de Tadoussac le 25 mai, « jour consacré à la fête de la Translation de notre séraphique Père saint François ».
C’est à une lieue de là, sur un coin de grève, au pied des falaises abruptes qui descendent majestueusement dans le Saint-Laurent, que Champlain avait conclu avec les Algonquins et les Hurons, juste douze ans auparavant (27 mai 1603)' ce traité d'alliance offensive et défensive qu’on lui a tant reproché, sans lequel, cependant, il lui eût été impossible de s’établir au Canada et d’y fonder une colonie. Ne fallait-il pas pour cela, en effet, compter avec les maîtres du sol, les occupants de la forêt, se les attacher, s’en faire des amis, et par conséquent s’engager à les protéger contre leurs ennemis?
Deux races se disputaient depuis des siècles la vallée du Saint- Laurent et la région des grands Lacs : la race algonquine et la race iroquoise-huronne.
A la race algonquine appartenaient la plupart des tribus errantes disséminées dans les forêts épaisses de l’Amérique du Nord, vivant au jour le jour de chasse et de pêche : Montagnais, Etchemins, Micmacs, Abénakis, Outaouais, Nipissings, Illinois, etc. Cette race algonquine dominait, à l’époque qui nous occupe. Le P. Vimont en estimait la population à deux cent mille âmes (1).
Hurons et Iroquois, peuples sédentaires, vivant au moins en partie de la culture du sol, formaient une race tout à fait distincte de la race algonquine. Ils avaient eu autrefois des établissements sur les rives du Saint-Laurent : c’étaient des Iroquois qui habitaient Hochelaga, du temps de Jacques Cartier, et l’illustre découvreur était allé les visiter au grand déplaisir de leurs ennemis de Stadacona.
Depuis, les Iroquois avaient été délogés de la vallée du Saint- Laurent par les Algonquins : ceux d'Hochelaga étaient allés se réfugier près du lac Huron, entre le lac Simcoe et la baie Géorgienne, et formaient maintenant un peuple à part, le peuple huron. Le territoire qu'ils occupaient fait partie du diocèse actuel de Toronto. Au dire du P. de Brébœuf, les Hurons, partagés en dix-huit villages, comptaient environ trente à trente-cinq mille
(1) Relations des Jésuites, 1644.
âmes. Pour avoir la paix, ils avaient fait alliance avec les Algonquins : de là la haine implacable que leur avaient vouée leurs anciens compatriotes, les Iroquois.
Ceux-ci étaient lixés au sud du lac Ontario, et se trouvaient, dit le P. Lalemant, « comme au centre d’une vaste circonférence remplie de peuples algonquins (1) >. Délogés de leurs établissements du Saint-Laurent, ils se vengeaient des torts qu’on leur avait causés en faisant des irruptions fréquentes et terribles, toujours à la sourdine, sur les terres de leurs ennemis. Ces irruptions devinrent, d’année en année, de plus en plus meurtrières; et nous verrons un jour les Iroquois mettre la colonie canadienne à deux doigts de sa perte.
C’étaient, du reste, les plus intelligents, comme les plus rusés et les plus habiles de nos sauvages :
a J’estime, écrit le P. Le Caron, quoi qu’on dise de la cruauté et de la (ierté de cette nation, qu’ils ont plus d’esprit, de raisonnement et de politique que les autres, et qu’ils sont par conséquent plus capables de concevoir nos vérités... »
Nos sauvages de l’Amérique du Nord n’avaient qu’une idée confuse de la divinité, sans être toutefois descendus à ce degré de barbarie où l’on a trouvé de nos jours certaines peuplades de l’Afrique centrale :
« Ils ne sont point tant sauvages, dit Champlain, qu’avec le temps, et la fréquentation d’un peuple civilisé, ils ne puissent être rendus polis... Leur discours, ajoute-t-il, me semble d’un bon sens naturel, qui montre le désir qu’ils ont de connaître Dieu. »
Déjà la Religion avait apparu sur ces rivages et pris possession du territoire canadien : Jacques Cartier et Champlain avaient planté la croix en plusieurs endroits : à la baie des Chaleurs et sur la côte de Gaspé, sur les rives du Saint-Laurent, de l’Ottawa, du lac Nipissing, du lac Huron. Du temps de Cartier, le saint sacrifice de la messe avait été offert sur la côte du Labrador, à l’île aux Coudres, sur les bords de la rivière Saint-Charles, au Cap Rouge, peut-être aussi à Hochelaga.
La lumière de l’Évangile qui n’a lait qu’apparaître, pour ainsi dire, sur la terre canadienne, va briller maintenant aux yeux de
(1) Relations des Jésuites, 1644.
nos sauvages; et les Récollets, appelés à répandre parmi eux cette divine lumière, rempliront leur tâche avec un grand zèle.
Le P. Denis Jamay, commissaire de la mission, a destiné le P. Dolbeau pour les Montagnais du Saguenay et de Tadoussac, et le P. Joseph pour le pays lointain des Durons.
Lui-même résidera à Québec, avec le Frère Pacifique, et desservira la petite colonie française. Québec sera ainsi dès le commencement le centre de l’Eglise canadienne : il sera le siège du Commissaire des Récollets, et plus tard du Supérieur des Jésuites, avant d’être celui du premier Évêque de la Nouvelle-France.
Mais pour le moment le P. Commissaire et le P. Joseph n’ont rien de plus pressé que de faire connaissance avec les Hurons qui doivent être descendus au Saut-Saint-Louis (1) pour la traite des fourrures. Ils laissent donc le P. Dolbeau et le F. Pacifique monter avec Champlain dans la première barque disponible et se rendre de Tadoussac à Québec pour y préparer une chapelle et une résidence pour les missionnaires; puis eux-mêmes, au bout de quelques jours, s’embarquent avec les traitants et, sans s arrêter à Québec, se hâtent d’aller rencontrer les Hurons au Saut-Saint-Louis.
Ils les trouvent en grand nombre à l'extrémité est de 1 ile de Montréal, à l’endroit où la rivière Ottawa et celle des Prairies (2) viennent confondre leurs eaux avec le Saint-Laurent : endroit magnifique, où l’on se flattait, dans les premiers temps de la colonie, de voir s’étendre un jour une grande ville maritime commerciale, un peu dans le genre de Venise (3).
La vue de ces hommes forts et robustes, « qui montrent n’avoir l’esprit tant sauvage que les mœurs, et ce faute seulement d être cultivés », dit Champlain, enflamme leur zèle et leur courage. Ils donnent des ordres pour que l’on dresse une petite chapelle à cet endroit même où ils ont rencontré pour la première fois les Hurons; puis ils descendent à Québec chercher les ornements nécessaires pour célébrer la sainte messe.
(1) On désignait ainsi la région de Montréal.
(2) Ainsi appelée, du nom de M. des Prairies, jeune homme de Saint- Malo, « plein de courage ». qui assista Champlain. en 1610, dans son combat contre les Iroquois, près de Sorel (Œuvres de Champlain, p. 363; lied. des Jésuites, 1640, p. 34).
(3) Rel. des Jés., 1663, p. 28.
Remarquons, en effet, que ces bons missionnaires n’ont pas encore le privilège de l'autel portatif : le Concile de Trente (1545- 1563) a retranché complètement ce privilège aux simples ecclésiastiques, et ne Ta laissé qu'aux évêques (1). Les Récollets du Canada ne le recevront que trois ans plus tard, par le Rref du Nonce Bentivoglio, que nous avons cité plus haut.
A Québec, on se hâtait de construire un petit logement pour les Pères et une chapelle. Les deux édifices s’élevaient au nord-ouest de l’habitation, près du jardin et de la fontaine de Champlain, au fond de l’anse du Cul-de-Sac, dans un endroit retiré et solitaire, comme il convient à la maison de Dieu.
C’est là, dans cette église ou chapelle du Cul-de-Sac, la première église paroissiale de Québec, que la petite colonie canadienne, composée de cinquante à soixante âmes, entendit la messe pour la première fois le 25 juin 1615. La plupart des assistants firent la sainte communion. La messe, célébrée par le P. Dolbeau et servie par le F. Pacifique, fut suivie d’un Te Deum d’actions de grâces, chanté avec de grands transports de joie, au bruit de l’artillerie du port. « On eût dit, écrit le P. Chrétien Leclerc, que cette solitude était changée en paradis. »
Il se trouva que cette première messe de Québec n’était pas la première célébrée par les Récollets au Canada. Après avoir pris tout ce qu’il leur fallait pour le saint sacrifice, le P. Denis et le P. Joseph avaient fait diligence pour retourner à la Rivière des Prairies, où les Hurons les attendaient : et c’est là que, le 24 juin, jour de la saint Jean-Baptiste, futur patron des Canadiens-français, fut célébrée la première messe dite au Canada depuis le temps de Cartier.
t Elle fut chantée, dit Champlain, sur le bord de la rivière, avec toute dévotion, devant tous ces peuples, qui étaient en admiration de voir les cérémonies dont on usait, et les ornements qui leur semblaient si beaux, chose qu’ils n’avaient jamais vue... »
La traite terminée, le P. Denis et le P. Joseph durent songer à la séparation, et se dirent adieu. Celui-ci avait résolu, en effet, avec l’agrément de son supérieur, d’aller hiverner chez les Hurons
(1) Concile de Trente, sess. xxii.
pour apprendre leur langue, étudier leurs mœurs et leurs usages et travailler de suite à leur conversion.
De son côté, le P. Commissaire retournait à Québec pour inaugurer les devoirs de sa charge et prendre possession de sa résidence.
Il fit le voyage avec Pontgravé, et en passant aux Trois-Rivières célébra, le 26 juillet, jour de la bonne sainte Anne, dans un oratoire préparé à la hâte, la première messe qui eût jamais été dite en cet endroit.
Outre la desserte de la petite colonie française de Québec, le P. Commissaire s’était réservé le soin d’évangéliser les sauvages depuis Trois-Rivières jusqu’à Tadoussac.
Au P. Dolbeau, comme nous l’avons dit, était échue la tâche d’évangéliser les Montagnais du Saguenay et de la partie inférieure du Saint-Laurent. C’était « un homme très instruit, sage et zélé ». 11 demeura tout l’été à Québec avec le P. Denis et le F. Pacifique; puis il partit au commencement de décembre pour « aller cabaner chez les Montagnais de Tadoussac, apprendre leur langue, les catéchiser et courir les bois avec eux ».
« Il apprit en fort peu de temps les éléments de leur langue, dit Leclerc, puis se bâtit un petit logement, où il ménagea une chapelle pour y assembler les Français et les sauvages à l’instruction et à la prière...
« Il se rendit jusqu’à Betsiamis, chez les Papinachois, chez les Esquimaux, et poussa même au delà des Sept-Iles, arborant partout le signe du salut; en sorte que beaucoup d’années après on a trouvé encore, en différents endroits, des vestiges et des marques de cette course apostolique, et du zèle de ce premier missionnaire. »
Malheureusement la fumée des cabanes sauvages faillit lui faire perdre la vue; et il fut obligé, au bout de quelques mois, de remonter à Québec.
Le P. Joseph avait quitté la Rivière des Prairies vers la mi-juillet pour monter au pays des Durons; il ne revint qu’au mois de juin de l’année suivante.
De tous les Récollets qui sont venus travailler au Canada, c’est assurément l’une des figures les plus remarquables et les plus sympathiques. Il avait un esprit cultivé, un cœur d’or, une âme d’apôtre.
Très distingué par sa naissance, * il avait eu l’honneur, étant au monde, dit Sagard, d’enseigner au jeune roi Louis XIII les premiers rudiments de la foi » ; et il jouissait d'un certain crédit à la cour.
Envoyé par ses supérieurs à la mission du Canada, il se dévoua à la conversion des sauvages avec un zèle incomparable : il s’appliqua à les connaître, à les comprendre, et écrivit sur leurs mœurs et leurs usages plusieurs mémoires. Le premier d’entre tous les missionnaires, il réduisit aux règles de la grammaire leurs dialectes si difficiles, et fit un dictionnaire de la langue lmronne, qui se conservait « comme une relique », du temps du P. Chrétien Leclerc.
On a prétendu que le collège des Jésuites fut la première école ouverte à Québec, et le P. Le Jeune, le premier maître d’école du Canada. C’est une erreur. Les Récollets tenaient école à leur couvent de Québec bien avant les Jésuites; et c’est le P. Joseph Le Caron qui a été le premier maître d’école au Canada. Dès le 7 août 1(118, il écrivait à son Provincial à Paris :
« J’aurais eu un grand nombre d’enfants pour les instruire, si j’avais eu de quoi leur donner pour vivre. J’ai montré l’alphabet à quelques-uns, qui commencent assez bien à lire et à écrire. M. Ilouel vous pourra faire voir un exemple que je lui ai envoyé... (1) »
Attaché à l’Église du Canada tout le temps de la première mission des Récollets, il en fut le chef à deux reprises; il l’était encore lorsque le Canada fut cédé aux Anglais en 1629 : puis, lorsque la colonie fut rendue à la France en 1632, et que les Récollets, qui avaient fait la faute de quitter le pays, ne purent obtenir la permission d’y revenir, il en éprouva tant de chagrin qu’il en mourut.
Ce bon Père avait reçu le don des larmes; et c’est par ses larmes, ses sacrifices et ses prières ferventes, beaucoup plus que par ses prédications, qu’il espérait obtenir un jour du ciel la conversion de ses pauvres sauvages.
Il fut le premier apôtre des Hurons. Nul missionnaire avant lui n’avait parcouru le chemin que l’on suivait à cette époque pour se rendre à leur pays. On passait par la rivière des Prairies, le lac des Deux-Montagnes, l’Ottawa, la rivière Mattawan, le lacNipissing et la rivière Française : c’était un voyage d’environ trois cents lieues, qu’on faisait en simple canot d’écorce. Le P. Joseph nous décrit lui-même les difficultés du trajet :
« Il serait difficile de dire la lassitude que j’ai soutlert, ayant
(1) Leclerc, Premier établissement de la Foi, p. 132.
été obligé d’avoir tout le long du jour l’aviron à la main et de ramer de toute ma force avec les sauvages... J’ai marché plus de cent fois dans les rivières sur des roches aigües, qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je portais le canot et mon petit équipage, afin d’éviter les rapides et des chutes d’eau épouvantables. Je ne dis rien du jeûne pénible qui nous désola, n'ayant qu’un peu de sagamité. composée d’eau et de farine de blé d’inde, qu’on nous donnait soir et matin en très petite quantité.
« Je vous avoue cependant que je ressentais au milieu de mes peines beaucoup de consolation. Quand on voit un si grand nombre d’infidèles, et qu’il ne tient qu’à une goutte d’eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur de travailler à leur conversion et d’y sacrifier son repos et sa vie. « Pour comprendre encore mieux les conditions pénibles et tout à fait spéciales dans lesquelles voyageaient nos missionnaires, il n’est pas sans intérêt de donner ici, d’après Sagard. une description des canots d’écorce dont on se servait :
« Ceux de nos Hurons, dit-il, sont de huit ou neuf pas de long, et environ un pas ou un pas et demi de large par le milieu, et vont en diminuant par les deux bouts comme la navette d’un tisseur...
« Ils sont fort sujets à tourner, si on ne les sait bien gouverner, car ils ne sont simplement faits que d'écorce de bouleau, renforcée par le dedans de petits cercles de cèdre blanc bien proprement arrangés; et ils sont si légers qu’un homme seul en porte aisément un sur sa tête, ou sur son épaule, comme ils font ordinairement par la campagne.
« Chacun peut porter la pesanteur d’une pipe, plus ou moins, selon qu’il est grand ou petit; et l'on fait d’ordinaire par jour, quand on est pressé, vingt-cinq ou trente lieues, pourvu qu il n y ait point de saut à passer, et qu’on aille au gré du vent et de 1 eau; car ils vont d’une vitesse et légèreté si grandes que je m’en étonnais, et ne pense pas que la poste pût guère aller plus vite, quand ils sont conduits par de bons nageurs... »
« Le canot sauvage, dit le P. Biard, est si vite, à 1 aviron, qu’à votre belle aise, de bon temps, vous ferez en un jour, les trente et quarante lieues; néanmoins on ne voit guère ces sauvages postillonner ainsi, car leurs journées ne sont tout que beau passe-temps. Us n’ont jamais hâte, bien divers de nous, qui ne saurions jamais rien faire sans presse et oppresse, dis-je, parce
que notre désir nous tyrannise et bannit la paix de nos actions. » Arrivé à Caragoua, la principale des dix-huit bourgades huronnes, le P. Joseph y planta une grande croix, et tout auprès se lit construire une maisonnette :
« Elle s’élevait, dit Leclerc, sur un coteau, au bas duquel coulait un agréable ruisseau. Elle avait vingt-cinq pieds de longueur, sur douze ou quinze de large, et était faite en forme de berceau, couverte d ecorces par dehors. On la divisa en trois appartements : le premier, du côté de la porte, servait de cuisine, de dortoir et de parloir pour recevoir les sauvages qui venaient se faire instruire à la prière; le second était destiné pour le réfectoire: et le troisième, où était élevé un autel avec des pièces de bois et de petites planches de cèdre, servait de chapelle, où la sainte messe se disait tous les jours pour la consolation spirituelle des Français et l’édification des sauvages... »
C’est le 12 août 1615 que fut offert pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans cet endroit. Champlain, qui n’avait pas tardé d’aller rejoindre le P. Joseph, y assista avec piété, priant de tout cœur pour la conversion des sauvages :
t C’est grand dommage, écrit-il, que tant de pauvres créatures vivent et meurent sans avoir la connaissance de Dieu, et même sans aucune religion ni loi, soit divine, politique ou civile, établie parmi eux. Ils n’adorent et ne prient aucune chose, du moins en ce que j’ai pu reconnaître en leur conversation. »
Le P. Joseph visita à plusieurs reprises toutes les bourgades huronnes; puis, dans le cours de l’hiver, parcourut avec Champlain toute la côte nord de la baie Géorgienne, prêchant l’Évangile aux tribus sauvages qui y étaient établies. Premier pionnier de la civilisation et de la foi dans cet immense territoire qui fait aujourd’hui partie du diocèse de Peterboro, il baptisa beaucoup d’enfants et de vieillards à l’article de la mort, mais lit peu de conversions d’adultes en santé.
« On fait peu de véritables conversions parmi nos sauvages, écrit-il; le temps de la grâce n’est pas encore arrivé... Il semble que leurs péchés aient répandu dans leurs âmes un aveuglement et une insensibilité pour toutes sortes de religion, que les historiens ne remarquent point dans tous les autres peuples du monde. » « Tout ce qu’il put faire, écrit Sagard, fut de les disposer à une vie plus honnête et civile... »
De temps en temps, le bon missionnaire rentrait à son petit monastère de Caragoua, et Champlain venait passer quelques jours avec lui pour se reposer de ses courses. Que de longues conversations, sans doute, ces pieux personnages tinrent ensemble sur le sort que la Providence réservait aux peuplades de l'Amérique du Nord, sur les destinées de la Nouvelle-France, sur l’avenir de l’Église du Canada! Que de réflexions sur les mœurs des sauvages et sur les pays qu’on avait visités!
Champlain observait et notait tout avec une précision admirable. Voici, par exemple, ce qu’il écrit du Haut-Canada :
« Cette terre est une presqu’île, que la grande rivière Saint- Laurent entoure, passant par plusieurs lacs de grande étendue, sur le rivage desquels habitent plusieurs nations, parlant divers langages, ayant leurs demeures arrêtées, tous amateurs du labourage de la terre... »
Voici, tout particulièrement, la description du pays des Hurons, confié à la sollicitude du P. Joseph :
« Il y a dix-huit villages, dont six sont clos et fermés de palissades de bois à triple rang, entrelacés les uns dans les autres, où, au-dessus, ils ont des galeries, qu’ils garnissent de pierres, pour ruer contre leurs ennemis, et d’eau pour éteindre le feu qu’ils pourraient appliquer contre leurs palissades...
« Ce pays est beau et plaisant, en partie défriché, ayant la même forme et situation que la Bretagne, étant presque environné et circuit de la mer douce...
« Les cabanes sont en façon de tonnelles, ou berceau, couvertes d’écorces d’arbres, de la longueur de vingt-cinq à trente toises, et six de large, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, qui va d’un bout à l'autre : aux deux côtés il y a une manière d 'établie, de la hauteur de quatre pieds, où ils couchent. ..
« Ils font provision de bois sec et en emplissent leurs cabanes, pour brûler l’hiver; et au bout de ces cabanes, il y a un espace où ils conservent leurs blés d’inde, qu'ils mettent en de grandes tonnes, faites d’écorces d’arbres, au milieu de leur logement...
« En telle cabane, il y a douze feux, qui sont vingt-quatre ménages... Les logements sont séparés les uns des autres, comme de trois à quatre pas, par crainte du feu, qu’ils appréhendent fort... »