‹ La mission française du sud de l'AfriqueChapitre 25 sur 33 · CONFÉRENCE EN CAFRERIE · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE EN CAFRERIE

rais, un concours sérieux. Cette joie m’était pourtant ré'servée. Avant de quitter l’Afrique, il me fut permis une fois encore de rencontrer quelques-uns des frères de la Mission française, et de les aider à étendre leur oeuvre. Les circonstances qui se rattachent à notre réunion sont tellement liées à cette extension, qu’il ne m’est pas permis de les passer sous silence ; elles serviront à montrer que, lorsque Dieu veut accorder de nouvelles bénédictions à son peuple, Il triomphe de toutes les difficultés. La conférence annuelle des missionnaires de la Cafrerie se tint au chef-lieu, à King William’s Town, en juillet 1875. Je m’y rendis pour voir ces frères, et Dieu me mit au cœur de leur demander qu’une conférence, analogue à celles qui se tiennent tous les ans dans bon nombre de parties de la Grande-Bretagne, eût lieu dans cette même ville, au mois d’octobre suivant. Ces réunions ont pour objet l’étude de la Parole de Dieu et la prière ; celles qui ont eu lieu en Angleterre ont été en grande bénédiction à beaucoup de personnes. Les serviteurs de Dieu qui vivent dans l’isolement, en Afrique, ne pouvaient donc qu’être fortifiés par celle que nous

projetions. Ma proposition fut chaleureusement accueillie, et des invitations furent envoyées à toutes les missions ; mais je ne pensais certainement pas qu’aucun des frères du Lessouto pût entreprendre un si long voyage, en vue d’une réunion qui ne devait durer que trois jours. Mais de semblables rassemblements sont si rares, dans un pays où le bœuf et le cheval tiennent lieu de chemin de fer, que tous ceux qui le peuvent tiennent à être présents. A ma grande joie, j’appris que M. Mabille et le docteur Casalis s’étaient arrangés de manière à faire le voyage, et que M. Coillard viendrait aussi, si possible. M. Casalis fut retenu par la grave maladie de l’un de ses collègues, mais MM. Mabille et Coillard firent la route à cheval jusqu’à King William’^Town, couchant six nuits de suite à la belle étoile. Il m’est impossible de décrire tout le plaisir que me causa une pareille rencontre. Mon cher ami, l’honorable colonel Ward, commandant de la garnison, les reçut sous le toit où j’avais moi-même reçu précédemment tant de témoignages de bienveillance. Les missionnaires et les frères qui étaient accourus de diverses parties de la Cafrerie, furent fort réjouis par cet amour chrétien

qui avait amené d’aussi loin des frères français ; leur présence nous semblait être comme un rayon de soleil envoyé d’en haut par le Seigneur, au service duquel ils se sont enrôlés. Je laisse maintenant M. Coillard décrire lui-même notre importante réunion.

LETTRE DE M. COILLARD.

« Léribé, 29 novembre 1875.

» Les conférences, précédées de réunions de prière, où régnait une douce intimité, ont commencéle mercredi matin, et ont duré trois jours.

» Les portions de l’Écriture que l’on avait choisies comme sujet de méditation étaient Col. 11, 9, 10 : — « Toute la plénitude de la divinité habite corporellement en lui. — Vous êtes rendus accomplis en lui; » — et enfin, Rom/xn, 1 : a Je vous supplie , mes frères , par les compassions de Dieu , que vous offrie \ vos cœurs à Dieu en sacrifice vivant, saint, et qui lui soit agréable, ce qui est votre raisonnable service. » Précieux versets formant un tout admirable ! Concentrant d’abord notre attention sur la personne de Jésus, notre Emmanuel, nous avons essayé de nous reconnaître accomplis en lui ; et de là, nécessairement,

découlait la consécration de nous-mêmes à lui. — Il y eut une grande différence entre la première et la dernière séance. D’abord, nous étions à peu près étrangers les uns aux autres, et, pour dire la vérité, il y avait dans une réunion de ce genre quelque chose de si nouveau, qu’on se demandait comment cela irait, qui allait prendre l’initiative. Chacun semblait se recueillir ; le silence avait même quelque chose de pénible ; nous étions allés pour recevoir et non pas pour donner; c’était, de l’aveu général, le cas de chacun. Mais recevoir de qui?... Eh bien! le Saint- Esprit a soufflé sur nous, il nous a réchauffés, il a délié nos langues en élargissant nos coeurs. L’intérêt et l’édification ont été croissants, de même que ce sentiment de solennité qui vous subjugue, et qui, comme « un son subtil », annonce toujours, en pareilles occasions, la présence du Seigneur.

» Il a régné de la variété dans nos réunions. On a demandé que les missionnaires présents donnassent un aperçu de leurs travaux ; on a eu une assemblée de toutes les écoles du dimanche ; le tout couronné par la commémoration de la mort de notre Sauveur. Il

n’y a pas eu, que je sache, deux fausses notes dans tout ce qu’il s’est dit. Il y a eu une simplicité, une spontanéité, une harmonie qui ont frappé tout le monde et rapproché tous les cœurs. Il y a eu un sérieux qui avait quelque chose d’électrique, mais pas l’ombre d’excitation.

» Les réunions les plus nombreuses et les plus intéressantes ont été celles du soir. Les hommes d’affaires ne pouvaient guère assister à celles du milieu du jour, les commis et les ouvriers moins encore. Le soir, tout ce monde-là était libre ; on se pressait longtemps à l’avance dans la salle, qui était beaucoup trop petite. Cette réunion durait de 7 à 9 heures ; mais, le dernier soir, l’intérêt fut tel, que l’assemblée ne voulut pas se disperser à l’heure convenue, et la réunion-se prolongea jusqu’à 1 1 heures et demie. Aucun de ceux qui étaient présents ne l’oubliera. Ceux qui parlèrent semblaient inspirés, et subjuguaient sans peine l’auditoire, dont ils étaient plutôt les interprètes que les docteurs. Il ne s’est dit rien de bien nouveau, mais il y avait une lumière^ une onction, une puissance à laquelle on ne pouvait résister. Rien de plus saisissant que les moments

de prière silencieuse... Parmi une quarantaine de ministres de l’Évangile représentant diverses fractions de l’Église, on aimait voir des têtes vénérables, blanchies au service du Maître.

» Le samedi matin, de bonne heure, les conférences étant terminées, nous nous réunîmes sous des orangers plantés par le missionnaire Brownlee, et là eut lieu une réunion d’adieux des plus touchantes.

» Les services du dimanche eurent à King William’s Town, comme on devait s’y attendre, un cachet tout particulier d’à-propros et de solennité ; les réunions se continuèrent avec entrain toute la semaine, malgré un temps pluvieux. L’une des plus bénies fut peut-être celle où nous méditâmes cette belle parole, si peu comprise dans la pratique : « Il est puissant pour nous garder de chute. » (Jude 24.)

» Voici un fruit de ces belles conférences; c’est une preuve tangible de l’intérêt porté à notre oeuvre. A la requête de plusieurs amis, on convoqua une réunion spéciale ayant pour objet de nous fournir l’occasion de donner des détails sur nos travaux dans le Lessouto et sur notre projet de mission chez les Banyaïs. Quand nous eûmes fini, le bon colonel

Ward qui présidait, et le major Malan prirent à leur tour la parole , comme des soldats chrétiens et de chauds amis peuvent le faire. Mais les sympathies nous étaient acquises ; nous le sentions. Un M. Stanger se leva et déposa sur la table, pour notre mission, la somme de 500 francs de la part d’une dame, comme témoignage de reconnaissance envers Dieu pour le bien qu’elle avait reçu pendant les conférences. A la fin de la réunion, la collecte se montait déjà à 2,700 francs. Elle a, depuis, atteint un chiffre plus élevé. Le lendemain, au milieu du jour, une autre réunion spéciale fut convoquée pour nous recommander à la garde du Seigneur. C’est ainsi que nous quittâmes cette ville, où nous étions arrivés comme étrangers. »

Mon cœur était rempli de reconnaissance envers le Seigneur pour les surabondantes bénédictions qu’il avait envoyées pendant ces conférences. Tous les missionnaires avaient été restaurés et fortifiés dans la communion du Seigneur, par la lecture de la Bible et par la prière. J’étais surtout touché de l’intérêt que la visite des chers frères français avait éveillé en faveur de la mission indigène du Lessouto

chez les Banyaïs. Il est très-difficile d’exciter la sympathie publique en Afrique. Aussi fut-il aisé de reconnaître que l’intérêt manifesté en cette occasion, pour un pareil objet, par les chrétiens de King William’s Town, procédait vraiment de la faveur de Dieu.

Après les conférences, Mabille et Coillard allèrent visiter, à Lovedale, l’École normale de l’Église d’Écosse, qui est si admirablement dirigée par le docteur Stewart et par d’autres personnes ; pendant ce temps, je restai pour affaires à King William’s Town. Mes chers frères allaient s’en retourner dans leur champ de travail ; j’étais trop fatigué pour pouvoir songer à les accompagner, et, d’un autre côté, je ne pouvais prendre mon parti de la pensée qu’ils allaient coucher tous les soirs à la belle étoile. Il m’était possible de leur procurer un gîte à chacune de leurs six premières étapes ; ne devais-je donc pas m’en aller avec eux ?

Il avait été convenu que je retrouverais ces amis dans un hôtel à Komgha, village situé près de la rivière qui borne la colonie du Cap. Ils étaient allés à East-London pour voir Mme Scheuermann, une

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fille de M. Lemue, et j’avais été faire une visite à la station de Pelton où l’Église, indigène me remit 125 francs pour la mission chez les Banyaïs.

Notre concentration sur Komgha — pour parler en soldat — fut plutôt comique, et je ne puis y penser à cette heure sans avoir envie de rire. Nous arrivâmes tous à la nuit; j’avais été à moitié noyé dans une mare où j’avais permis à mon cheval d’aller boire, mes amis arrivaient par un autre côté, s’étant égarés chacun dans un bois. Coillard parut le premier, en se lamentant sur le sort de Mabille, lequel toutefois fit son apparition environ une heure après. Une bonne nuit de repos nous fit oublier les fatigues des jours précédents, et nous partîmes ensemble pour le Transkei.

u Messieurs, dis-je à mes frères, je suis l’aide de camp du roi, envoyé par lui pour m’occuper de ce qui vous concerne. Vous ne devez donc vous préoccuper de rien pendant que je suis avec vous. »

J’enjoignis à mes amis de prendre autant de repos que possible, parce qu’ils avaient une longue route à faire avant d’atteindre Matatièle et le Lessouto. Comme je jouis de ce voyage ! Le jour où je tra-

versai le Kei, la température était délicieusement fraîche, et jamais je n’avais vu moins d’eau dans cette formidable rivière. Nous fîmes halte dans la vallée et, après nous être restaurés avec du café, avoir lu la Parole de Dieu, nous nous mîmes, tout- en chantant, à gravir la montagne. Il me semblait que nous étions trois éclaireurs de l’armée royale, pénétrant en pays ennemi. Bien loin, devant nous, des plaines suivies d’autres plaines, des montagnes, puis des rivières, enfin tout cet immense continent afrL cain, presque tout entier dominé par le prince des ténèbres. Délivrer ce pays de l’esclavage de Satan, en faire la conquête pour Christ, c’était là le désir de nos coeurs. Nous chantâmes d’abord en anglais le psaume c, puis le cantique d’actions de grâces, si connu, de mon grand-père :

Agneau de Dieu , par tes langueurs ,

Tu pris sur toi notre misère ,

Et tu nous fis pour Dieu ton père Et rois et sacrificateurs.

C’était bien le cri d’adoration de cœurs émus de reconnaissance qui montait ainsi vers Dieu. Nous

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sentions l’honneur que c’était pour nous d’être engagés par lui dans son service et nous ne lui*demandions qu’une grâce, celle de lui être fidèles.

La station de M. Ross, de la mission écossaise, fut notre étape suivante. J’y laissai mes amis, et j’allai à 14 milles plus loin chez le capitaine Blyth, le magistrat de la tribu des Fengous, pour l’informer de notre arrivée. Il avait décidé qu’une réunion des chrétiens de la tribu aurait lieu le lendemain et qu’il y serait parlé de la mission du Lessouto.

Le lendemain il pleuvait, mais Mabille et Coillard n’en partirent pas moins à cheval, et plusieurs des anciens et des chrétiens qui sont sous ma direction vinrent à leur rencontre. Le bureau dans lequel on se tenait était rempli de monde, et la réunion fut des plus intéressantes. Les chrétiens Fengous dirent qu’ils n’avaient jamais encore ouï parler de noirs qui eussent montré autant de courage, de persévérance et de foi, qu’en avaient montré les évangélistes Bassoutos. Ils étaient évidemment très-impressionnés par le récit de la mission chez les Banyaïs. Le lendemain, le capitaine Blyth et sa femme se séparèrent avec regret de leurs hôtes ; ils nous donnèrent des chevaux

frais pour la moitié du chemin, et nous pûmes, à la nuit tombante, atteindre la mission wesleyenne de Clarkbury, où M. et Mme H argreaves nous reçurent avec une grande bonté. Le lendemain matin de bonne heure, il y eut une réunion de l’Église de la tribu des Temboukis; une fois de plus les chrétiens cafres furent émus jusqu’au fond du cœur en entendant parler de la mission chez les Banyaïs. Après avoir obtenu un échange de chevaux, nous partîmes dans l’après-midi, mais bientôt un très-fort orage éclata sur nos têtes. En atteignant la rivière Bashi, nous la trouvâmes débordée ; notre guide hésitait à en essayer le passage, mais ni Mabille, ni Coillard, ni moi n’avions la moindre envie de revenir sur nos pas, et après en avoir exploré les bords nous trouvâmes un endroit guéable.

Avant la fin du jour, nous arrivions trempés, hommes et bagages, à la station morave de Baseia, mais M. et Mme Baur nous attendaient et ils nous offrirent une installation confortable ; nous nous souviendrons toujours de la réception de ces chrétiens allemands.

Samedi et Dimanche, repos bienfaisant! Je suis

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particulièrement réjoui de ce grand fait qu’en Christ,

le Seigneur, Français, Allemands, Anglais, Bas-

soutos, Cafres de diverses tribus, ne forment qu’un seul corps. Cette grande oeuvre d’union et d’amour fait partie de la rédemption qu’il a faite, par sa mort, pour notre race perdue. Nous marchons toute la journée du lundi et à la nuit nous atteignons la station anglaise de Saint- Augustin (missionnaire Key).

Sa maison est pleine, mais il exerce à notre égard cette hospitalité qui caractérise le sud de l’Afrique ; il met son salon à notre disposition, nous prépare des lits par terre, et nous sommes heureux de passer nos dernières heures ensemble. Ici encore les chrétiens indigènes se montrent fort satisfaits en apprenant qu’il s’est formé une mission de Bassoutos chez les Banyaïs. Dans l’après-midi, promenade avec M. Key et avec mes chers frères. Nous nous asseyons sur le penchant d’une montagne pour jouir de la belle vue et lisons ensemble : Phil. ni, io. Afin que je le connaisse, et l’efficace de sa résurrection et la communion de ses souffrances. Nous cherchons le sens de ces paroles, la profondeur et l’étendue de la bénédiction demandée, la mesure de force dont nous avons besoin et

to.

qui est prête à être accordée, et enfin, la communion de souffrances avec Christ. Ce fut la dernière des nombreuses et douces heures de chrétienne intimité qu’il nous avait été donné de goûter. Nous demandâmes ensemble que le Saint-Esprit nous révélât davantage sa beauté et sa puissance et nous donnât une plus abondante mesure du dévouement qui animait son fidèle serviteur Paul !

Le lendemain, avant le lever du soleil, nous étions déjà arrivés au sommet de la montagne escarpée qui s’élève derrière la maison. Devant nous se dressait la chaîne du Drakensberg que nos frères devaient passer pour rentrer dans le Lessouto. Nous avions souvent demandé ensemble force pour la route et direction pour la mission, et maintenant il fallait nous séparer. Deux chemins s’ouvraient devant nous dans la direction des montagnes et semblaient illustrer mon texte du matin : « Avant que le vent du jour souffle et que les ombres s'enfuient, je m'en irai à la montagne de myrrhe et au côteau d'encens. Cantique iv, 6. » Je citai ce verset à Mabille et à Coillard, puis je leur dis adieu, encouragé par cette rencontre inespérée avec mes amis français et par la perspective du déve-

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loppement que semblait devoir prendre la mission du Zambèze, aussi bien que par les bénédictions octroyées et reçues à l’occasion de notre voyage. Peu de temps après mon retour, j’appris l’heureuse arrivée à Morija de MM. Mabille et Coillard, et avec quelle sympathie les missionnaires et les chrétiens de la Cafrerie avaient accueilli l’idée de la mission chez les Banyaïs.

C’est pour moi une véritable joie que d’avoir été associé aux débuts de cette œuvre indigène, fruit de la mission française. Lorsque les indigènes convertis se sentent eux-mêmes tout disposés à quitter leurs demeures, leur pays, pour affronter les dangers d’un voyage à travers des contrées inexplorées, et cela pour porter à des tribus éloignées les bienfaits de l’Évangile, on peut bien reconnaître dans ce fait le succès des efforts accomplis par les missionnaires. Rien ne témoigne plus en faveur de la divine réalité de l’œuvre de Christ, que lorsque les Africains, remplis d’une énergie qui leur était jusque-là totalement étrangère, vont au-devant d’épreuves qui exigent beaucoup de désintéressement, de persévérance et de charité, non en vue d’une récompense terrestre,

mais pour répandre parmi leurs compatriotes la connaissance de la vie éternelle et les bienfaits d’une religion pure.

Eh bien 1 ce fait existe ; la sympathie des missionnaires et des chrétiens indigènes et européens lui est acquise : à Dieu seul soit la gloire !

Il est intéressant de noter les causes et les circonstances qui ont amené cette merveilleuse expansion de la mission française. Les épreuves mêmes par lesquelles elle a dû passer ont sans doute été les principaux moyens dont Dieu s’est servi pour préparer les indigènes chrétiens à une pareille entreprise. Pendant la guerre des Boers, de 1865 à 1868, lorsque les missionnaires furent chassés de leur tribu et réduits à se cacher dans des cavernes ou à se réfugier dans la Colonie, ils apprirent une incomparable leçon, celle de se confier entièrement en un Dieu vivant et personnel. Le succès des évangélistes indigènes qui prêchaient dans les cavernes, pendant la guerre, les récits qu’Ésaïe leur avait faits de sa mission chez Mankopané, furent peut-être encore quelques-uns des moyens de préparation à une si grande entreprise. Il faut en voir d’autres et de fort importants

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dans la situation géographique de la tribu, dans les visites d’indigènes venus de l’intérieur et qui restaient quelquefois au Lessouto pour recevoir de l’instruction, enfin dans les demandes d’évangélistes, adressées par d’autres tribus. Mais la grande cause déterminante fut la résolution bien arrêtée des missionnaires, résolution que Dieu a scellée de sa bénédiction, de porter l’Evangile aussi loin que possible, en Afrique, et d’instruire les indigènes selon les vérités évangéliques, avant que les maux inévitablement liés à l’invasion de la civilisation européenne les aient endurcis dans le paganisme.

Ce fait et celui que les dialectes de la langue des Bassoutos ou des Béchuanas se retrouvent jusqu’aux bords du Zambèze, inspirèrent aux missionnaires français le désir d’étendre, au moyen d’évangélistes indigènes, la sphère de leur activité, bien au-delà des régions occupées jusqu’ici par des missionnaires d’autres pays.

Pour mûrir ce projet, et d’accord avec leurs frères, MM. Mabille et Berthoud, avec leurs femmes et quatre évangélistes bassoutos, poussèrent une reconnaissance jusqu’aux confins du Transvaal, durant l’hiver de 1873-1874. Ils visitèrent plusieurs tribus

auxquelles ils prêchèrent l’Évangile et confièrent deux instituteurs.

Tandis qu’ils étaient en visite chez M. Hoffmeyr, missionnaire de l’Église hollandaise, ils entendirent parler d’une grande tribu de Banyaïs, qui se trouvait à plusieurs jours de marche au-delà du Limpopo. D’après la description qui leur était faite de sa position, de son importance, de sa population, on jugea qu’il y avait de ce côté une ouverture pour la mission projetée. MM. Mabille et Berthoud durent, en raison de la saison qui était trop avancée pour lancer l’expédition, retourner dans leur champ de travail, mais ils laissèrent derrière eux leurs derniers évangélistes indigènes, Ascer et Eliakim, avec ordre de saisir la première occasion favorable pour visiter les chefs des Banyaïs et leur demander l’autorisation d’établir une mission au milieu de leur tribu.

Ils durent subir un retard de six mois, pendant lequel ils prêchèrent à l’une des tribus les plus voisines; puis, lorsque le' moment de partir fut arrivé, Eliakim se trouva être trop souffrant pour entreprendre le voyage ; il demeura donc dans cette tribu comme évangéliste. Quant à Ascer, il trouva

LA. MISSION CHEZ LES BANYAIS

dans un chrétien de Natal, nommé Jonathan, un homme disposé à se joindre à lui; ils s’adjoignirent un guide et partirent emmenant avec eux un jeune Banyaï qui avait été ravi pendant la guerre et qu’Ascer se proposait de rendre à sa famille. Ils traversèrent les montagnes du Zoutpansberg, puis une plaine qui fourmille d’animaux sauvages et dans laquelle on ne rencontre que deux sources ; ils puisèrent de l’eau à la première sans rencontrer de difficultés, mais ils trouvèrent la seconde gardée par deux lions. Ils cherchèrent un refuge dans une hutte grossière élevée par des chasseurs du pays ; elle se trouvait déjà occupée par une hyène, et ils furent contraints de passer la nuit sans autre abri que la voûte du ciel. Le lendemain matin, les lions s’en allèrent; ils purent faire leur provision d’eau et ils continuèrent leur route du côté du Limpopo. Après avoir passé cette rivière, ils eurent à traverser une contrée dont les habitants demeurent dans de grands villages. Arrivés dans la dernière de ces localités, Jonathan tomba dangereusement malade ; il était couvert d’ulcères de la tête aux pieds.

C’était une grande épreuve pour la foi d’Ascer.-

Les païens superstitieux leur disaient qu’ils avaient eu tort de quitter leur pays, et le guide refusait d’avancer plus loin; mais la foi d’Ascer triompha. Satan savait bien, disait-il, qu’ils voulaient apporter l’Évangile aux païens, et il faisait tous ses efforts pour les arrêter; mais il irait seul, quand même le guide l’abandonnerait. Celui-ci fut honteux de sa lâcheté et ne persista pas dans son refus. Jonathan fut confié à une vieille femme à laquelle Ascer donna, comme rémunération, des objets qui lui avaient été remis par un marchand, près de la station de M. Hoffmeyr, et le voyage recommença. C’est sans doute pendant ces événements qu’Ascer écrivit à Mme Mabille la belle lettre suivante, qui montre à quelle source il puisait son admirable courage et sa persévérance.

« Chère mère, c’est un grand plaisir pour moi que » de t’écrire. Il y a longtemps que nous sommes sé- » parés. Tu as pleuré, nous avons pleuré, en nous » disant adieu; mais aussitôt Jésus est venu et il nous w a pris sur ses épaules comme une femme porte son » ihari (sorte d’écharpe de peau, dans laquelle les » femmes du pays portent leurs enfants). Il nous a

LA MISSION CHEZ LES BANYAIS

» balancés doucement jusqu’à ce que nous ayons été » consolés. Maintenant, il est avec nous, comme il » l’a dit à ses disciples. Le Consolateur, le Saint- » 'Esprit envoyé par le Père, est venu à nous pour » nous instruire et nous exhorter à la vigilance, à la » sainteté et à la patience. Il est si près de nous, » qu’il nous semble que nos missionnaires sont là » pour nous aider à marcher dans la bonne voie. Oh ! » ma mère, lorsque tu nous as laissés ici, tu ne nous » as pas abandonnés. Au contraire, tu nous as placés » dans les bras de Jésus, le Seigneur tout-puissant, » pour qu’il nous protège, nous fournisse le néces- » saire et porte ses enfants. Comme il sait bien » prendre soin des siens! Il les conduit dans un che- » min dont il a ôté toutes les pierres et bouché tous » les trous afin qu’ils puissent marcher vers Dien » sans difficulté. Il est toujours à leurs côtés pour » saisir leurs mains et les empêcher de s’égarer. Ne » te tourmente jamais à notre sujet, en t’imaginant » que nous pouvons renier Jésus; nous ne l’abandon- » nerons jamais ! S’il nous avait attirés ici par la » promesse d’un sac rempli d’or, mais en laissant » subsister le péché dans nos cœurs, nous serions

« déjà revenus auprès de toi, car notre attente aurait » été vaine; mais, puisqu’il a commencé par nous » pardonner nos péchés et par nous donner de nou- » veaux coeurs, puisque le Saint-Esprit a rempli nos w cœurs de joie et de paix, sans qu’il y ait aucun mé- » rite de notre part, comment pourrions-nous aban- » donner un tel Sauveur? Nous sentons qu’il est » vraiment notre maître, et alors même qu’il nous » appellerait à traverser le Jourdain, il nous le ferait » passer sûrement. Si nous descendons au tombeau, » il y sera, et c’est lui aussi qui nous ressuscitera, car » c’est par ce même chemin qu’il est retourné dans » sa demeure.

» Chère mère, si nous partons les premiers, tu » te diras que nous sommes allés chez nous, et si » nous apprenons que tu es partie, nous te reverrons. » Mais si Jésus nous dit de demeurer encore pen- » dant quelques années dans ce pays, nous dirons » que c’est bien, car il est notre Sauveur. »

Tel était l’esprit dont étaient animés les évangélistes de l’Église du Lessouto lorsqu’ils atteignirent la première ville des Banyaïs. Lorsqu’on demanda à Ascer quel cadeau d’introduction il offrirait au chef.

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il ôta sans hésiter le bon paletot que M. Mabille lui avait donné au départ et l’envoya. Le chef reçut Ascer et lui demanda pourquoi il était venu dans sa tribu? « Je t’ai apporté un grand présent , » lui dit-il. « Où est-il) » répondit le chef. Ascer sortit de sa poche un Nouveau Testament sessouto et le montrant au chef : « Je t’apporte la parole de Dieu , » dit-il. Il lui lut ensuite plusieurs passages de l’Écriture. Pendant trois jours, il lui fut permis de demeurer dans la ville et il eut de nombreuses entrevues avec les chefs et ses conseillers. Le chef lui dit qu’il y avait dans leur tribu la tradition que le fils de l’un de leurs grands chefs avait été tué par son peuple, mais qu’il reviendrait et régnerait sur eux, et il ajouta que la tribu l’attendait. Ascer leur expliqua que, sans

/doute, leurs ancêtres avait dû entendre parler de l’Évangile, parce que le Christ, qui est le Fils de Dieu et le véritable grand Chef , avait été tué par son | peuple, les Juifs, mais qu’il était ressuscité et que ' tous les chrétiens avaient l’espérance qu’il reviendrait 4 bientôt pour régner sur la terre. Le chef répondit que, s’il était vrai que le livre apporté par les hommes blancs de l’autre côté de la mer, contient les choses

que leurs pères avaient entendues, il serait heureux de recevoir des instituteurs, et il donna à Ascer le conseil d’aller voir les autres chefs de la tribu. Ascer alla les trouver et reçut partout bon accueil. Un chef lui montra même le terrain qu’il destinait à une station. En revenant sur ses pas, Ascer faillit trouver la mort dans la tribu même. Le petit garçon monyaï s’était sauvé, au moment où Jonathan tombait malade et Ascer était allé à son village pour demander s’il avait reparu. Il n’était pas revenu, et son père se refusant à ajouter foi à l’histoire racontée par Ascer ameuta contre lui les gens du village; ils allaient lui faire un mauvais parti, lorsque une troupe de gens qui passaient par le pays, voyant Ascer au milieu d’un pareil tumulte, en demandèrent la cause; on le leur dit : « Cet homme, dirent-ils, a passé chez nous, il nous a prêché la parole de Dieu, il est incapable d’avoir tué cet enfant. » Armés de fusils, ils tinrent les Banyaïs à distance jusqu’à ce qu’ Ascer eût eu le temps de disparaître. Après, cette délivrance miraculeuse, il retourna dans la ville où il avait laissé Jonathan, et, après avoir échangé son fusil contre un bœuf, il fit monter Jonathan dessus et le

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ramena à la station de M. Hoffmeyr, prit ensuite le bœuf pour compagnon de voyage, s’en retourna à pied auprès de ses frères du Lessouto et leur dit : « Lorsque nous revînmes sur nos pas , nos yeux se remplirent de larmes, j’aurais voulu pouvoir couper mon bras droit pour en faire un missionnaire et le laisser dans une localité, puis mon bras gauche pour le laisser dans un autre endroit, et enfin couper mes deux jambes et ma tête. »

Ascer visita les Églises du Lessouto en leur répétant ces mêmes choses et en les suppliant de faire un énergique effort pour envoyer l’Évangile à ces tribus éloignées. Ses appels étaient extrêmement chaleureux : « Vous voyez que nos Églises sont mortes, disait-il; n’avez-vous pas pitié d’elles) les laisserezvous vraiment périr ï Chrétiens, réveillez-vous ! la nuit est passée, il est midi; vous avez mangé depuis longtemps le pain de l’Évangile, vous êtes rassasiés, d’autres ont faim de ce pain-là, allez l es trouver. Dites-leur ce que le Seigneur Jésus a fait pour elles, vous, qui avez été jusqu’ici tranquillement assis à sa table à vous rassasier du meilleur de ses biens. Vous, à qui Jésus a pardonné les péchés ; vous, les enfants de Jésus qui

ave\ trouvé le salut, leve^-vous et alle% vers ceux qui nont pas encore comme vous les promesses de la vie éternelle. »

Son appel fut entendu. Les cœurs s’émurent à l’ouïe de tout ce qu’il racontait de sa mission, et surtout de ses pressantes exhortations. Les évangélistes fidèles ne manquent pas au Lessouto, et il se trouva dans le nombre des hommes capables qui ne demandaient pas mieux que de s’en aller chez les Banyaïs avec Ascer. Les missionnaires français jugèrent que le temps était venu de préparer l'expédition ; ils se réunirent en conférence générale et demandèrent officiellement aux chrétiens indigènes s’ils voulaient envoyer une mission à la tribu des Banyaïs. Toutes les difficultés de l’entreprise furent mises sous leurs yéux : — la nécessité de laisser derrière eux leurs enfants, pour que leur éducation fût continuée — leur retour problématique auprès de leurs familles.... Puis aux discours succéda la prière. Lorsque tout fut terminé, il y eut un moment de silence. Il fut interrompu par un vieux chrétien mossouto qui s’avança en disant : « Ce n’est plus le moment de parler, il faut agir; » et il déposa quelque argent sur la table.

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Aussitôt après, la réunion se dispersa; ceux qui n’avaient pas d’argent sur eux allèrent en chercher, et les dons de cette seule journée s’élevèrent à 800 fr.

La mission fut décidée, des collectes furent faites dans toutes les Églises et la somme de 7,000 fr. fut souscrite cette année-là. Les bœufs pour les transports furent aussi offerts, et lorsque les missionnaires demandèrent aux évangélistes lesquels d’entre eux voulaient partir, il y en eut treize qui vinrent s’offrir.

Et maintenant, arrêtons-nous un moment pour penser avec reconnaissance au passé de la mission et pour bénir Dieu de lui avoir ouvert un nouveau et vaste champ d’activité.

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