VI. — L'art
il n'y a point de jugement pratique qui s'impose à l'être comme s'il était issu d'une nature extérieure à lui, et en qui s'épuise sa faculté de vouloir; il est alors possible de concevoir une série indéfinie de jugements pratiques qui coordonneraient une multitude de tendances diverses, et donneraient naissance à autant de personnalités caractérisées, sans que ces tendances pussent invoquer quelque fondement externe et se rattacher à notre personnalité réelle; tout leur être leur viendrait de cette coordination même, grâce à laquelle nous affirmerions des volontés qui ne sont pas notre volonté, nous vivrions une vie morale qui n'est pas notre vie. De tels jugements pratiques sont possibles; ce sont eux qui constituent la vie esthétique. Il y a des jugements esthétiques de l'ordre pratique, comme il y en a de l'ordre théorique; car rien n'est en dehors du domaine de l'art, le monde de l'art est un monde complet. L'art ne se contente pas de nous créer un univers qu'il nous invite à contempler comme nous ferions de l'univers réel; il s'associe encore à notre vie intérieure, il insinue en nous le système harmonieux d'une personnalité qui, pour un instant, enveloppe et efface la nôtre. Dans une manifestation intégrale de l'art, le jugement pratique est uni à un jugement théorique; les caractères de l'un sont exactement parallèles aux caractères de l'autre.
Et en effet, de même que ce qui manque dans la contemplation «de l'univers esthétique, c'est cette forme d'extériorité par laquelle
nous serions contraints de reconnaître cet univers comme vrai, de même, ce qui fait défaut dans la volonté esthétique, c'est celte forme d'extériorité qui fonde la réalité de nos affirmations pratiques en nous contraignant de passer à l'acte, de déterminer ainsi notre existence par nos décisions. Le devant être se satisfait ici par sa seule affirmation, et de là cet équilibre intérieur, cette sérénité qui est la première condition et le premier charme de l'art. Nous jouons avec notre àme; au moment même où nos émotions sont les plus vives, nous avons ce sentiment profond que nous pouvons traverser les plus violentes crises de passion sans que notre destinée en soit aucunement altérée. Aussi, dès que les désirs suscités ne demeurent plus en nous à l'état idéal, dès qu'ils réclament une satisfaction réelle et prétendent à une efficacité pratique — que ces désirs soient de l'ordre le plus bas ou de l'ordre le plus élevé — l'impression produite n'est plus le repos bienfaisant de l'art; le plaisir et l'élan qu'ils nous communiquent n'appartiennent plus à la vie esthétique; nous abandonnons le monde de l'art pour rentrer sur le terrain étroit de l'activité réelle. Si, au contraire, l'art a atteint son but, c'est que toute réalité pratique est éliminée, et qu'avec elle s'évanouissent les bornes de notre individualité; nous sommes entièrement libres pour la sympathie illimitée, illimitée non pas sans doute en profondeur, car les plus vives émotions d'art restent encore à la surface, mais en largeur : nous devenons capables de communier tour à tour avec les types d'humanité les plus divers, avec l'infinité des sentiments et des passions qui peuvent agiter une âme.
Ainsi, le devant être esthétique se nie en même temps qu'il se pose, puisqu'il signifie le non-passage à l'acte. Dans l'ordre pratique comme dans l'ordre théorique, la modalité du jugement esthétique est l'irréalité. Sans doute un jugement n'est pas esthétique s'il n'implique une possibilité de connaissance ou d'action; mais il cesse d'être esthétique dès qu'il est plus que cette possibilité; car l'objet contemplé ou le sentiment suggéré n'appartiendraient plus à la sphère idéale du beau; ils seraient affirmés comme vrais, et agiraient sur nous en conséquence. Le dilettante traverse tour à tour des vies multiples; il jouit de leur richesse et de leur harmonie intérieures, mais sans que cette jouissance entraîne une action en rapport avec le contenu du jugement esthétique; tout au contraire, sa jouissance est de ne pas agir, d'assister à cette existence nouvelle comme à un rêve, concentrant sa puissance de plaisir dans la liberté de son être intérieur sans en rien laisser échapper au dehors. Le dilettantisme est