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Physiologie de l'Esprit

L'esprit de recherche a remplacé l'esprit de vénération ; la Foi recule devant l'Observation. L'homme agenouillé se lève et scrute les causes des phénomènes dont l'expérience lui révèle peu à peu le déterminisme et l'enchaînement.

La vieille philosophie était basée sur la conscience, oui, sur la conscience qui ne nous dit même pas que nous avons un cerveau (Maudsley) î la nouvelle philosophie est basée sur l'expérience et le contrôle. L'esprit ou le cerveau reçoivent continuellement une foule d'impressions que leur fournissent les organes des sens et nos rapports avec le monde extérieur ; ces impressions n'affectent pas la conscience, mais elles n'en sont pas moins assimilées par l'esprit qui en reçoit du même coup des moditications permanentes. Nous acquérons ainsi des habitudes de pensée, de sentiment et d'action, qui flnissent peu à peu par s'incarner dans les centres nerveux en donnant à l'esprit sa tournure propre et sa tonalité personnelle. Que la conscience existe ou n'existe pas, les opérations mentales elles-mêmes n'en resteraient pas moins ce qu'elles sont. Si la conscience était supprimée, il n'y aurait qu'une chose de moins, le témoin, c'est-à-dire le sens intérieur par lequel l'individu auparavant observait les opérations dans son propre esprit.

Tout état de conscience, qui s'est produit une fois avec assez d'intensité, laisse dans le cerveau une disposition fonctionnelle tendant à le reproduire dans la suite. Aucun acte mental ne s'efface absolument ; chaque opération de l'esprit laisse une empreinte qui en facilitera la reproduction. A mesure qu'elle se renouvelle l'impression devient plus facile ; à mesure qu'il s'effectue, le mouvement s'exécute avec plus de rapidité et de précision ; à mesure qu'elle s'exerce, la pensée devient plus agile. Ce sont ces empreintes que laissent les sensations et les réactions motrices correspondantes sur les centres nerveux qui posent les fondements du caractère. La conscience ne peut nous donner aucun renseignement sur la manière dont s'associent les sensations et sur celle dont s'organisent les idées, mais un rêve, un poison, la fièvre peuvent à tout moment évoquer des sentiments, des idées, qui semblaient être tout à fait effacés eu nous.

Ainsi des dispositions particulières naissent en nous, presque tout à fait à notre insu.

La conscience ne révèle donc rien « sur le procédé par lequel une idée en évoque une autre, et n'exerce aucun contrôle sur leur suite ou leur reproduction; ce n'est que lorsqu'une idée est éveillée, grâce à quelque association, lorsque le résultat du procédé s'impose à laltention, que la conscience s'en aperçoit... Lorsque nous lâchons de nous rappeler quelque chose qui, dans le moment, nous échappe, le meilleur moyen est, comme tout le monde sait, de laisser libre cours à l'activité inconsciente du cer-

LE FONCTIONNUMUNT GlÎNKHAL DO SYSTKME NEUVEUX

veau : tandis que la conscience est occupée ailleurs, la chose oubliée se présente souvent tout à coup à la mémoire.» (Maudsluv).

Comme il y a des ondulations de l'éthcr trop faibles ou trop lentes pour produire sur nos yeux une impression lumineuse, de même il y a dans le cerveau des vibrations trop faibles, trop lentes ou trop faciles pour éveiller la conscience, uiais sullisantes néanmoins pour donner lieu à des associations inconscientes. La pensée, comme après une silencieuse gestation, jaillit des profondeurs de l'inconscient où ses germes ont été jetés à l'état de sensations et d'idées associées. La conscience est trop occupée de la formation des phrases pour s'occuper du travail mental lui-même. Au fond de tout ce travail, qu'y a-t-il? La vie organique du cerveau, dont le plus grand caractère est de s'écouler sans éveiller la conscience. L'homme, dont le cerveau se fait sentir et avertit la conscience de son existence, est un homme malade. La conscience n'est pas une faculté autonome, elle n'existe que comme phénomène concomitant d'un acte mental concret; il n'y a point de conscience sans quelque chose dont on soit conscient. Aussi la conscience est-elle toute relative, faible ou forte, pervertie ou absente. Elle n'apparaît qu'à un certain degré d'activité psychique. Si la vibration nerveuse est pervertie, la conscience est entachée d'erreur. C'est ainsi que l'aliéné en appelle au témoignage de sa conscience pour attester la vérité de ses hallucinations : le monde tourne aux yeux de celui qui a le vertige. A cet égard, les asiles comme les prisons sont de vrais laboratoires psychologiques, dans lesquels il est regrettable de ne pas voir plus de philosophes venir s'instruire au lieu d'observer leur propre conscience dans les profondeurs de leur cabinet.

11 nous éviterait de la sorte, comme le dit Maudsley, « les plus vaines jongleries verbales dont la pauvre cervelle humaine ait jamais eu à subir l'obsession opiniâtre. » En réalité tout état de conscience est le résultat d'une série d'actions et de réactions entre l'objet et le sujet. Admettons cela, me direz-vous peut-être, mais vous n'en expliquez pas plus pourquoi l'énergie produite par le changement moléculaire qui se passe dans le cerveau est un sentiment, une idée, une volition, pourquoi en un mot cette énergie devient consciente. Nous n'en savons rien, cela est vrai, mais en savez-vous davantage sur l'essence de l'afflnité ou de l'électricité ? Dès lors pourquoi êtes-vous si exigeants envers le physiologiste alors que vous l'êtes si peu envers le chimiste ou le physicien? Lorsque nous avons établi l'enchaînement invariable des phénomènes psychiques, lorsque nous avons définitivement démontré, par rapport à chaque fonction mentale, qu'un état particulier des rouages du cerveau lui correspond et en est la condition nécessaire, n'avons-nous pas assez fait? A chaque jour sa tâche.

Qu'est la caractéristique de l'esprit ?

C'est la conscience ; la preuve de la conscience, c'est le fait de choisir, et la preuve du choix c'est l'hésitation d'agir entre deux ou plusieurs allernalivea. Ceux qui sont capables de choisir, sentent les stimulants qui déterminent le choix. Or, tous les animaux doués de sensibilité éprouvent le besoin de se rapprocher de tout ce qui leur est agréable et celui de s'éloigner de tout ce qui

leur fait mal. ,^ ^

La base physique de l'esprit c'est l'acte réflexe. Et l'acte réflexe, mêu.c

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appris, est susceptible de mémoire. Quand nous nous rappelons quelles quantités considérables d'associations neuro-musculaires sont nécessaires pour la marche ou la parole, et le labeur que ces fonctions nécessitent pendant leur organisation dans l'enfance, il est étonnant que nous arrivions à les accomplir sans y songer ; les appareils nerveux qui en sont chargés ont entièrement appris leur besogne, le mécanisme nerveux se souvient des associations de mouvement propres à les accomplir.

Mais la mémoire ne serait rien si elle ne fournissait pas elle-même la base d'une autre faculté, celle de Vassociaiion des idées. L'association des idées n'est en effet qu'un développement de la mémoire simple.

Une impression mentale, image, souvenir ou idée, s'étant présentée à l'esprit juxtaposée avec une autre, non seulement les deux impressions sont enregistrées dans la mémoire, mais le fait de leur juxtaposition l'est aussi, de sorte que lorsque l'une est rappelée l'autre l'est également.

Personne ne saurait douter que dans l'encéphale les arcs nerveux de diverses catégories ne soient reliés entre eux par des fils conducteurs; il serait également malaisé de douter que les processus intellectuels ne sont pas accompagnés de courants qui parcourent ces arcs nerveux, tantôt dans celui-ci, tantôt dans celui-là, selon la nature de l'impression et la répercussion de celleci ; plus difflcile encore serait de douter que plus souvent un arc ou un groupe d'arcs est traversé par un courant donné, plus il est aise aux courants subséquents de suivre les mêmes voies, ces dernières étant rendues plus praticables à mesure qu'elles sont suivies. En y réfléchissant un peu, on se convaincra que dans ces lois physiologiques on trouve le côté objectif du principe psychologique de l'association des idées. Ne peut-on pas se figurer, en effet, qu'une série de décharges parcourant le même groupe d'arcs nerveux, s'accompagnera de l'occurrence d'une môme série d'idées, et que le passage antérieur d'une série de courants à travers un groupe quelconque d'arcs nerveux, aura pour résultat, en rendant la voie plus perméable, de faire prendre aux courants ultérieurs la même voie, lorsqu'ils partiront de la même source ? Dès lors la tendance des idées à se re-présenter dans l'ordre où elles se sont déjà présentées n'est que l'expression psychologique du phénomène physiologique que les lignes nerveuses deviennent plus praticables par le service et l'usage... Or, comme le développement continu et progressif de l'esprit suppose un développement adéquat des rouages nerveux, il s'ensuit que l'évolution du système nerveux a été liée dans le temps à l'évolution du sentir et du penser. C'est en effet ce que démontrent l anatomie et la physiologie comparées. De fait, il nous semble malaisé de contredire que les phénomènes nerveux et les phénomèmes mentaux sont invariablement liés les uns aux autres, à ce point qu'on peut soutenir qu'il y a relation de causalité entre eux.

Romanes évolution mentale chez les animaux, Paris, 1884) a justement fait remarquer que le processus de l'évolution mentale consiste essentiellement en une coordination progressive de facultés mentales également en voie de développement progressif, coordination correspondante à celle qui se fait pour les mouvements niusculaires. Kt en effet, les sensations, les émotions, les conceptions, ne sont pas des états simples, mais des états composés d'une façon très variée (I^ewes). Une note de musique semble produire une seule vibration, et cependant l'analyse physique y découvre

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un ensemble complexe de vibrations ou harmoniques qui sont reçues par autant d'éléments nerveux distincts. Il n'en résulte pourtant qu'une sensation, si bien qu'en nous en tenant au témoignage de notre oreille nous n'aurions assurément pas supposé que cette sensation fût autrement que simple. 11 en est de môme des sensations de couleur, de goût, d'odorat, de tact. Partout l'idéation des processus mentaux les plus simples (souvenir d'une sensation) aux plus élevés (pensée abstraite), présente un groupement et une combinaison d'éléments subjectifs parfaitement comparables aux combinaisons qui se passent dans les rouages nerveux et qui sont exprimées par la coordination musculaire.

Les mouvements fréquemment pratiqués ensemble s'associent de façon à se reproduire à un même signal. Cette répétition de mouvements est si enracinée, que lorsque nous voulons faire le premier, le reste suit comme mécaniquement. Cette combinaison de mouvements musculaires si complexe, qui éclate tout d'un jet dans l'acte de parler, de pianoter, de jongler, etc., a son parallèle dans la mentalité. De même que la coordination musculaire dépend de l'action simultanée d'un certain groupe d'appareils nerveux dans le but d'obtenir l'action combinéer d'un certain nombre de muscles, de même nous devons supposer qu'une idée générale ou composée, dépend de l'activité simultanée de plusieurs centres nerveux qui régissent les diverses parties composantes de l'idée complexe (Romanes). Une idée en appelle une autre, et cette idée en apparence simple, est elle-même un composé, une résultante.

Le mot fer ou le mot or, dirai-je avec James Stuart Mill, semble exprimer une idée simple ; pourtant en y réfléchissant un peu, on voit de suite que l'idée de chacun de ces métaux se compose d'idées séparées de diverses sensations, telles que thermalité, poids, dureté, couleur, etc. - Ainsi, comme le dit Herbert Spencer, se forment non-seulement les états de conscience, mais les congrégations d'états de conscience, qui répondent à des objets extérieurs complexes, tels qu'animaux, hommes, édifices, mais fusionnés à ce point que pratiquement nous les considérons comme des états uniques. Il en est ainsi même pour les idées les plus abstraites, car qu'est-ce que c'est que Vabstraction, si ce n'est la faculté de dissocier mentalement entre les qualités et les objets, et dans des phases plus élevées, la faculté de combiner ces qualités ou les concepts qu'on en a, en de nouvelles combinaisons idéales, dernière qualité qui est le propre du nouveau et du génial Et encore, de même que les coordinations neuro-musculaires se transmettent par hérédité et ont besoin d'être entretenues pour se maintenir a un haut degré de précision, de même aussi les combinaisons d'idées se transmettent aussi par héritage et ont beso'k d'être entretenues par la répétition pour conserver toute leur puissance.

Le raisonnement, le jugement, la volonté, correspondent a une série de changements nerveux dont chacun est produit par des antécédents physiques. « Aussi, du côté objectif, chaque pas dans le raisonnement consiste en un choix judicieux entre ces excitations extrêmement délicates que, sous leur aspect subjectif, nous connaissons sous le nom d'arguments. Le jugement, envisagé de la même façon, n'est que le résultat tinal de 1 incidence d'une foule d'excitations très délicates, et ce résultat final, - comme tous

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les pas du raisonnement qui y conduit, — n'est autre chose que la pratique d'une faculté de discerner entre l'excitation que du côté subjectif nous connaissons comme étant le bien, et celle que du même côté, nous connaissons être le mal. Enûn, la volition considérée subjectivement est la faculté de choisir les motifs avec le concours de la conscience, et les motifs considérés objectivement ne sont que les excitations à l'action nerveuse, excitations très complexes, et inconcevablement aflinées. » (Romanes, p. ^1). On a dit que les animaux ne sont que des machines sentantes, qui n'ont point de raison réelle puisqu'ils ne perçoivent point les analogies et n'en savent point tirer d'induction; qu'ils ne manifestent point de signes de perfectionnement de génération en génération ; qu'ils ne font point de feu, ne font usage ni de vêtements, ni d'outils, etc. Nous avons vu que les bêtes ont des rudiments d'induction et que par conséquent elles ne sont point tout à fait privées de raisonnement. En ce qui concerne l'usage des outils, l'invention du feu, etc., si les bêtes ne nous ressemblent pas, cette diflérence tient sans nul doute à l'imperfection de leur organisme mental. Mais ce n'est là qu'une différence de degré et non pas une diCérence de nature.

L'animal, comme l'homme, a des idées simples ou concrètes, c'est-à-dire les simples souvenirs de perceptions, ou la persistance des images mentales des impressions sensitives passées. Il a aussi, comme l'homme, des idées complexes ou composées, c'est-à-dire un mélange d'idées, une sorte de composé dont les éléments sont les idées particulières. Il a aussi les idées que l'on a appelées idées génériques ou récepts, c'est-à-dire un composé de représentations mentales ordonnées en séries d'images plus simples conformément à l'expérience passée (association des idées).

Si l'homme seul a la propriété des idées générales et abstraites (concepts), c'est-à-dire des idées qui ne naissent que par l'opéi-ation consciente et volontaire de l'esprit sur les matériaux de sa propre idéation, connus en tant que tels, cela tient à une faculté que seul il possède, à la faculté du langage.

Réfléchir, c'est combiner ses propres idées ; c'est élaborer consciemment et développer intentionnellement des produits plus élevés avec des idées plus simples. Cette faculté repose sur la conscience, c'est-à-dire sur la propriété de l'esprit qui lui permet de s'isoler lui-même, d'objectiver l'un de ses états par rapport aux autres, et de la sorte de contempler ses propres idées en tant qu'idées. Mais cette faculté, l'esprit la doit au langage articulé ; c'est par le langage qu'il devient capable de fixer ou de rendre claires pour lui-même ses propres idées, dans la mesure nécessaire pour qu'elles puissent être envisagées ultérieurement en tant qu'idées. Cp n'est que grâce à la fixation des idées par des mots que la faculté de la ijefisée conceptuelle devient possible (Rom.\nes). Mais si cette différence existe entre l'homme et l'animal, la véritable différence ne consiste pas dans les symboles, mais réside dans la différence des facultés intellectuelles, autrement dit, il faut l'aller chercher cette différence, dans une spécialisation organique plus grande. Et encore, si « le développement du langage n'est que la copie de cette chaîne de processus qui commença avec l'aurore de la conscience humaine, et qui se termine parla construction de l'idée la plus abstraite » (Wundt), nous ne devons pas oublier que la parole dérive du cri réflexe.

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En résumé, la base physique de l'esprit est donc la sensation. Celle-ci grandit et croit avec le développetnent même des rouages nerveux : organes des sens et système nerveux. L'utilisation héréditaire, combinée à la sélection naturelle, a sans doute suffi à édifierj les innombrables mécanismes réflexes que nous trouvons dans l'organisme des animaux. De l'acte réflexe simple, on passe par d'insensibles transitions, à l'acte mental. Au fond, les hémisphères du cerveau ne sont que deux gros ganglions que l'on peut comparer à ceux de la moelle épinière. Comme ces derniers, ils sont parcourus par des courants ou des décharges qui se montrent partout corollaires des processus mentaux ; comme eux ils apprennent à exécuter les actes qu'ils sont appelés à accomplir ; comme eux ils s'en souviennent et les associent, et comme eux ils les oublient si un intervalle trop long éloigne l'occasion de les répéter, mais ces actes ils les reapprennent aussi avec plus de facilité quand ils les ont une fois sus.

Les facultés mentales, sensations, idées, jugements, etc., ressemblent à des coordinations musculaires, en ce sens qu'elles sont des états de consciences ordinairement réunis, où chaque partie constituante doit correspondre à l'activité de quelque élément nerveux en particulier. Aussi l'évolution des associations et des coordinations psychiques a-t-elle été accompagnée partout et toujours par le développement parallèle des coordinations musculaires destinées à remplir les mouvements adaptés. — De même que les mouvements musculaires ont une tendance à se reproduire dans la même succession sériale, de même les idées ont une grande tendance à revenir groupées dans le même ordre. Il n'est pas jusqu'aux dérangements dans le mécanisme neuro-musculaire (ataxie, etc.), qui n'aient leurs équivalents dans le mécanisme mental (manie, etc.). — Bref, l'évolution mentale a toujours consisté en un développement progressif de la faculté de distinguer les excitations les unes des autres, combiné à la faculté complémentaire de produire des réponses adaptées.

Ces premiers principes posés, — et ils découlent de l'expérience, — entrons dans le détail de la psycho-physiologie.

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