DEUXIEME PARTIE
LA RECHERCHE DES CAUSES. — ESSAI DE VÉRIFICATION EXPÉ- RIMENTALE DE LA THÉORIE QUANTITATIVE
Nous avons cherché, dans une première partie, à déterminer quels étaient les index les mieux adaptés à la mesure des varialions de la valeur d'échange de la monnaie. Mais les index les plus indifférents à l'action des causes particulières de variation et les plus sensibles à l'action des causes générales n'en sont pas moins de simples enregistreurs qui constatent le fait de hausse ou de baisse sans qu'on puisse en induire la nature des causes qui ont agi : on peut aussi bien dire que les causes générales qui ont déterminé la variation viennent des marchandises que de la monnaie. Et, en effet, ces deux hypothèses exclusives ont leurs partisans. Parmi les économistes, les uns expliquent la baisse des prix qui s'est produite dans le dernier quart du xix" siècle par les inventions, les perfectionnements techniques et économiques qui ont permis de réduire considérablement le prix de revient des marchandises et leur coût de transport. Les autres, au contraire, pensent que la baisse s'explique par une pénurie de monnaie métallique, par une contraction monétaire : cette contraction serait survenue à la suite de la démonétisation de l'argent par de nombreux états et du développement de l'activité économique des grandes nations de l'Europe et de l'Amérique, développement qui a multiplié les échanges et le « travail de la monnaie^ », comme disent les Américains. Les adeptes de l'explication métallistese rallient le plus souvent à la théorie quantitative qui prétend établir un rapport entre la quantité de monnaie et les prix. Cette théorie est née au xvi^ siècle du spectacle de la
' Money work.
hausse des prix qui a suivi la découverte de rAiiiL'ri(iii(' et lalflux des métaux précieux en Europe'. Depuis celte époque, la théorie quantitative a été défendue par de nombreux économistes. Mais il en est de celte théorie comme de beaucoup d'autres : elle a été présentée par ses partisans sous les formes les plusdiviirses et exprimée en des formules très précises et en des formules très vagues. Les aspecls variés qu'elle revèl jteiivenl ^ramener à six qui se font opposition deux par deux. La tlicorie quantitative a une forme simpliste et une forme complexe; elle peut être présentée sous forme de truisme ou sous forme de relation mathématique; enfin, tandis qu'elle est universalisée par les uns, elle a pour les autres une portée toute locale.
La théorie quantitative peut être présentée sous une forme simpliste et sous une forme complexe : sous une forme simpliste lorsqu'elle ne considère que la quantité de monnaie en circulation ou en stock et qu'elle fait abstraction des autres éléments du problème; — sous une forme complexe lorsqu'elle tient compte de ces autres éléments : vitesse de circulation de la monnaie, volume des transactions, crédit...
La théorie quantitative peut être présentée sous forme de truisme ou sous forme de relation malbématique : sous forme de truisme lorsqu'on se contente de dire *« la quantité de la monnaie a une influence sur les prix » ou sous forme de relation mathématique lorsqu'on entend parlerde variations proporliimnelles existant entre la quantité de monnaie et les prix. M. Limousin n'a-t-il pas dit? « La loi économique peut se formuler ainsi : la marcliandise existant dans un pays équivaut toujours à la monnaie existant dans le même pays, totalité contre totalité, fraction contre fraction, nonobstant les variations de quantité de la marchandise ou de la monnaie. Un millionième de la monnaie vaut toujours autant qu'un millionième de la marchandise, quels que soient le nombre de francs d'un côté et celui des kilogrammes, des litres ou des mètres de l'autre ■ ».
Enfin, il exislt;de l;i théorie quantitative une formule mondiale et une formule nationale. Les uns comparent aii\ varialion> de
< Levasseur, lîévolution monétaire au xvi» siècle, Revue d'économie politique, janvier l'.)01.
* Société d'écono^nie politique de Paris, août 1895.
EDOUARD DOLLEANS.
prix les variations du stock mondial; les autres au contraire, plus conscients de l'existence des nationalités économiques, réduisent l'application de la théorie quantitative aux limites d'une nation : ils comparent par exemple les variations du stock monétaire français, anglaisou américain aux variations de prix constatées par les index de Foville, Sauerbeck et Falkner.
Nous ne nous préoccuperons pour le moment que de l'explication métalliste et nous tenterons, dans cette seconde partie, de préciser l'influence de la monnaie sur les prix en cherchant dans les données expérimentales une vérification de la théorie quantitative. L'influence de la monnaie sur les prix semble difficilement contestable, mais cette influence est-elle mesurable? Les faits peuvent-ils apporter quelque précision à cette notion vague d'un rapport existant entre la quantité de monnaie et les prix et transformer le truisme en une relation mathématique?
A cette étude réaliste de l'influence de la monnaie sur les prix que nous voudrions entreprendre, à cette vérification d'une théorie par les faits, nous ne nous dissimulons pas qu'il existe en l'espèce des obstacles qui viennent delà complexité du problème et de l'insuffisance des données statistiques :
1° Complexité du problème et, en effet, la théorie quantitative en sa forme complexe va nous amener à faire intervenir et à chercher à mesurer : d'un côté, les stocks monétaires et la vitesse de circulation delà monnaie; de l'autre, le besoin de numéraire, le volume des transactions et les succédanés de la monnaie. Il sera nécessaire de prendre un à un tous ces éléments du problème pour les comparer ensuite.
2° Insuffisance des données statistiques : sera-l-il possible d'évaluer d'une façon même approximative la grandeur de tous les éléments dont il faudra tenir compte? N'est-il pas à craindre qu'en l'état actuel des statistiques nous ne soyons conduit à des résultats fragmentaires entre lesquels ne pourra être établi aucun lien, à une juxtaposition des chiffres et d'évaluations sans commune mesure entre elles?
Un premier chapitre sera consacré aux évaluations des stocks monétaires; un second à la mesure du volume des transactions et du besoin de numéraire ; un troisième à la comparaison des deux termes du problème et aux conclusions qui peuvent être tirées de cette étude.