Op. cit., p. 194, 195, 2j2, 2o
LA BAISSE DE L'oR APRÈS 1850. ' 29
les effets de l'abondance du métal étalon, au point de remplacer, pour certains articles, la hausse par la baisse des prix et de produire, pour d^autres, une hausse plus forte encore.
En 1873, lorsque M. de Foville publie à son tour les résultats de son enquête sur les prix, les mouvements qui, en 1850, se dessinaient seulement, sont très nettement accusés. D'après les constatations de M. de Foville, les prix de 1873 présentent, par rapport à ceux pratiqués une cinquantaine d'années al^)aravant ■: d'un côté des hausses de 90 p. 7© pour les aliments d'origine animale, de 30 p. 7o pour les aliments végétaux, de 45 p. 7o pour les boissons indigènes; de Tautre, des baisses de 38 p. 7o sur les produits minéraux, de 50 p. 7o sur les tissus, de 45 p. 7o sur les produits chimiques, les vitrifications et les papiers. Ainsi, les produits maiiu facturés, à Tégard desquels M. Levasseur relevait une hausse moindre qu'en ce qui concerne les produits naturels, ont décidément baissé de prix par la suite. Au contraire la hausse constatée en 1858 s'est maintenue pour les produits naturels : elle s'est même considérablement accrue pour certains d'entre eux. L'effet de la baisse de For a été, dans le premier cas, atténué ; dans le second cas, renforcé par d'autres causes, dont M. de Foville met en pleine lumière Faction singulièrement énergique. La hausse des produits naturels est le résultat de la diminution survenue dans le prix des transports depuis la construction des chemins de fer : les débouchés se sont ouverts beaucoup plus vite que la production n'augmentait (la production des denrées alimentaires ne peut d'ailleurs s'accroître indéfiniment) ; la demande a dépassé l'offre ; la réduction des distances a profité au producteur, La baisse des produits manufacturés tient en partie à la cause même qui a provoqué la hausse des produits naturels, c'est-à-dire à la diminution des frais de transport ; elle résulte aussi de la réduction des prix de revient par l'introduction des moteurs mécaniques et par les applications de la science à l'industrie. La production industrielle s'est accrue plus rapidement encore que les débouchés ne s'ouvraient, parce que la puissance de l'industrie peut être presque indéfiniment augmentée ; l'offre a dépassé la demande ; le bénéfice de la révolution économique du XIX* siècle a été ici pour le consommateur.
La combinaison de ces hausses et ces baisses de prix d'après la méthode des moyennes budgéta&ea, a permis à M. de Fo ville de constater une augmentation de 33 p. 7o dans le prix des marchandises, correspondant à une diminution de 25 p. 7© dans le pouvoir d'achat de la monnaie, de 1820-4823 à 1870-
On remçirquera que, dans cette période de cinquante ans, les quantités d'or produites ont presque triplé, par rapport aux trois cent trente-deux années qui séparent 1493 et 1825. Elles se montaient, en 1825, à 3,926,510 kilogrammes et, en 1875, à 9,523,695 kilogrammes. La baisse de For n'aurait été cependant que du quart.
Mais il faut prendre garde que cette baisse de 25 p. 7o est la résultante de causes extrêmement diverses et n'est pas la conséquence de la seule abondance de lor.
En même temps que les conditions de Tofifre se transformaient, les conditions de la demande étaient modifiées. Les cinquante années comprises entre 1825 et 1875 ont vu s'accomplir une révolution économique plus profonde que bien des révolutions politiques. La face du monde a été transformée. La création et le développement des chemins de fér et de la navigation à vapeur S en réduisant des trois quarts les frais de transport, ont élargi et reculé les débouchés, détruit les monopoles nationaux, provoqué la localisation des spécialités industrielles et agricoles, étendu la division féconde du travail des individus aux peuples. L'application des moteurs mécaniques à la production agricole et industrielle, en procurant une énorme économie de travail humain*, a réduit les prix de revient et développé les consommations publiques et privées. Le perfectionnement de l'organisation postale, l'invention du télégraphe électrique ont mis à la disposition du commerce des moyens de correspondance de plus en plus étendus et rapides. Sous
1. Porter écrivait en 4851 : « Pour fournir le Royaume-Uni de blé seulement, il faudrait plus du double des navires qui entrent annuellement dans nos ports... L'importation des quantités de produits agricoles qui sont actuellement à notre disposition suffirait probablement à occuper sans relâche la marine marchande du monde entier. Pj^ogress of Ihe na- Hon,i^. 138. Actuellement, l'Angleterre se nourrit surtout de blé importé.
2. V. de Foville. De la transformation des moyens de transport, etc.
Tinfluence de ces causes multiples, les échanges ont pris une extension jusqu'alors sans exemple. Le mouvement de l'appareil circulatoire s'est précipité. Une plus grande quantité d'or a été nécessaire pour faire circuler la masse plus considérable des richesses produites et offertes sur le marché du monde. La demande de métal jaune a donc grandi en même temps que sa production. Cet accroissement a agi en sens contraire de Taugmentatîon de l'offre et a tendu à modérer la baisse.
Une cause secondaire de la limitation de la baisse peut encore être signalée. C'est Tespèce d'arbitrage qui résultait, dans les pays à double étalon, du fonctionnement de leur système monétaire. Comme on le verra par la suite, la France et les autres puissances latines ont offert à Tor , durant cette période, un vaste marché. Leurs fabrications de monnaies d'or ont été extrêmement considérables. Et, non seulement elles importaient de Tor, mais elles exportaient de l'argent. Elles achetaient Tor qui était en baisse et vendaient l'argent qui était en hausse. Cette double opération a dû soutenir le cours du métal jaune. Suivant les expressions de Michel Chevalier, Targent a servi de parachute à l'or.
En résumé, de 1850 à 1870, Tor a été déprécié ; durant la même période, la production de ce métal s'est accrue au point que l'offre en a certainement dépassé la demande. Il est permis d'en conclure que la valeur des métaux précieux dépend, comme celle de toutes les autres marchandises, du rapport variable de l'offre et de la demande.
II. — De la dépréciation de l'argent après 1873. — Cette théorie trouve une confirmation plus nette encore dans l'étude de la dépréciation de l'argent après 1873.
Examinons d'abord, comme nous l'avons fait pour l\)r, par quels procédés se mesurent les variations de la valeur de l'argent.
L'argent ne joue plus, on le sait, dans la circulation des pays occidentaux, le rôle de métal étalon. Les fluctuations de sa valeur n'ont» par suite, aucune influence sur les mouvements des prix.
U semble qu'elles n'en soient que plus faciles à saisir et qu'il
suffise de constater la série des prix de ce métal en monnaie d'or, comme s'il s'agissait de toute autre marchandise. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra que la baisse du prix de Targent, prix exprimé en or, n'est pas la preuve certaine d'une dépréciation réelle du métal blanc ; elle peut révéler au contraire une hausse du métal jaune. La question de savoir si Tor n*a pas enchéri, n'a pas profité d'une appréciation qui lui aurait rendu, dans le dernier quart du xix* siècle, tout ou partie de la puissance acquisitive qu'il avait perdue au cours des vingt années précédentes, a été posée par des économistes dont le nom fait autorité. Elle sera étudiée avec soin. Mais il paraît préférable de faire connaître d'abord la série des prix de l'argent depuis 4870 et d'exposer les modifications survenues pendant cette période dans Tofifre et dans la demande de ce métal.
Les cours de l'argent sont exprimés sous des formes très diverses, suivant les pays. Pour qui n'en a pas la clef, les cotes de ce métal sont indéchiffrables. Quelques explications techniques paraissent donc nécessaires, d'abord sur la cote de Paris, puis sur celles de Londres et de New-York, qui sont, à des titres divers, des marchés importants pour le métal blanc.
Cote de Paris, — A Paris, depuis le 2 janvier 1901, on cote le kilogramme d'argent fin en francs et en centimes. Mais jusqu'au 31 décembre 1900, les cours de l'argent étaient, à la différence de ce qui a lieu pour les autres marchandises, exprimés, indirectement, par la quotité de l'écart existant entre la valeur légale du métal, prise pour base, et sa valeur commerciale.
La valeur légale de l'argent est celle qui résulte dç la loi monétaire. On l'appelle aussi le pair de l'argent.
La loi monétaire du 17 germinal an Xi définit le franc : un poids de 5 grammes d'argent au titre de 900/1000. 1 kilogramme d'argent au titre monétaire vaut donc légalement 200 francs.
Cette valeur de 200 francs est le pair du métal à 900/1000, à l'état de monnaie. A l'état de lingot, le kilogramme d'argent à 000/1000 vaut en moins les frais de fabrication, ou retenue au change, fixés depuis 1849 à 1 fr. 50 c. Le pair avec retenue au
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change du kilogramme d'argent à 900/1000 non monnayé ressort ainsi à 198 fr. 50 c.
Mais ce n'est pas le kilogramme au titre monétaire qui est coté sur le marché. L'alliage ayant une valeur infinitésimaje relativement au métal fin, c'est seulement à la valeur de ce dernier que Ton a égard. 11 a paru, par suite, plus simple de coter le kilogramme de fin ou à 1000/1000.
Le pair du kilogramme d'argent fin se déduit aisément du pair du kilogramme à 900/1000. Il est de :
= 220 fr. 56 C.
C'est le prix que l'hôtel des monnaies donnait du kilogramme d'argent fin, quand la frappe du métal blanc était autorisée. On l'appelle, pour ce motif, le pair de la Monnaie.
Le pair indiqué sur la cote, pendant la période qui nous occupe, n'était cependant pas 220 fr. 56 c, mais 218 fr. 89 c.
Le pair.de 218 fr. 89 c. datait de l'époque où, les frais de fabrication étant de 3 francs par kilogramme au titre, la valeur de ce dernier était de 197 francs. En effet :
197 X 1000^ 218 fr. 89 c.
Lorsque les frais de fabrication eurent été abaissés à 1 fr. 50 c. le commerce conserva l'ancien mode de calculer le pair. Il est probable que celte persistance du pair de 218 fr. 89 c. est résultée de la rareté relative des opérations du marché franç&:s, sur lequel on trouve peu d'argent en barres.
Quoi qu'il en soit, c'est ce pair qui servait de base au caLul du prix commercial de l'argent.
Les variations du cours étaient cotées en millièmes de prime ou de perte, par rapport au pair de 218 fr. 89 c. La valeur actuelle de l'argent se déduisait de la cote par un calcul de proportion.
Le pair de 218 fr. 89 c, appelé pair du commerce, était trop
faible. L'écart avec le pair de la Monnaie n'était pas moindre de
1 fr. 67 c. et représentait 7.63 p. Voo de 218 fr. 89 c. Lorsque
l'argent était coté au pair, c'est qu'il faisait en réalité 7. 03 p. 7oo
Arnaunb. 3
de perte. Il fallait donc ajouter à la perte cotée, ou retrancher de la prime cotée 7.63 p. 7oo pour avoir la valeur exacte du métal. Lorsque l'argent était réellement au pair, il était coté à 7.63 p. 7oo de prime.
Cote anglaise. -^ La cote anglaise est plus intéressante que la cote française. En effet, les transactions sur l'argent sont assez rares à Paris ; la cote y est le plus souvent nominale ; elle n'est que le reflet ou la traduction de la cote anglaise. Londres, au contraire, est le grand raardié de l'argent. 11 doit sa préponc^érance aux relations commerciales de l'Angleterre avec rAmérique et avec l'Inde : TAmérique, qui est le centre principal de la production du métal blanc, paie une bonne part des achats très considérables qu'elle fait en Angleterre, par des envois de barres et de piastres; c'est par l'intermédiaire de l'Angleterre que Tlnde, grand consommateur d'argent, reçoit le règlement de ses créances sur les pays occidentaux.
L'unité cotée est l'once troy (poids de Troyes en Champagne) d'argent standard (au titre monétaire). L'once troy pèse 31.1035 grammes ; le titre standard est de 11 onces 2 pennyweighls de fin etl8 penny weights d'alliage par livre de 12 onces, soit 37/40 ou 92o/1000. L'once troy d'argent standard contient ainsi 28.77 grammes de fin (28.770731K);.
Les cours sont exprimes en pence : le penny est la 240* partie de la livre sterling, laquelle vaut, au pair, 25 fr. 2214.
Cote américaine, — L'unité cotée est l'once troy d'argent fin. Le prix est exprimé en cents, centièmes du dollar d'or, lequel vaut, au pair, 5 fr. 18 7v.
Traduction en francs des cotes anglaise et américaine, — Pour déduire de la cote anglaise le prix du kilogramme d'argent fin en francs et centimes, il suffit de multiplier le cours par le change variable de la livre sterling et de diviser le produit par 6.9040 K
i. Soit C le prix du kilogramaïc de fin en francs, n le cours de Targent, N le chringe de la livre : l'once cotée pesant 28.77 grammes de fin et la livre sterling contenant 240 pence,
^ <^<^') X n X N ?) X N ^ ~" :i8.77 X iiiîT" "" G.bUi'J
LA DÉPRÉCIATION DE L ARGENT i 35
Le prix du kilogramme d'argent fin en francs et centimes se déduit de la cote américaine en multipliant le cours par le change du dollar et en divisant le produit par 3.11035*.
Plus rapidement, on peut, en supposant la livre sterling ou le dollar jau pair, multiplier le cours de Londres par 3.65
OU -3-, le cours de New-York par 1.666 ou -V-. Ces deux dernières formules^ ont TaVantage de fournir une relation commode entre la cote anglaise et la cote américaine ; en effet, 5 11
— X n cents = -g- x w pence. Mais, dans la pratique commerciale, les premières seules peuvent être employées- : les valeurs de la livre sterling et du dollar étant elles-mêmes variables, il est nécessaire de tenir compte de leurs fluctuations.
Rapport de la valeur de Vargent à celle de Vor, — On exprime souvent les variations de la valeur de l'argent en énonçant les modifications qui se sont produites dans le rapport de cette valeur à celle de For.
Pour déduire ce rapport de la cote française, il faut diviser par ce cours le prix du kilogramme d'or fin monnayé, qui est de 3,444 fr. 44 c. Le quotient exprime le rapport.
Le rapport se déduit également des cotes anglaise et américaine en divisant le prix de l'once d'or par le cours de l'once d'argent. Mais^ en ce qui concerne la cote anglaise, les calculs sont compliqués par la différence des titres de l'or et de l'argent monnayés. En voici simplement le résultat :
C étant le cours de l'argent, R le rapport, la formule appli-
cable à la cote anglaise est : R = —jr- , celle applicable à la cote américaine : R = — p — .
Le pair à 15 Va français correspond aux cours de 60-^-1pence sur la cote.de Londres et de 133.33 cents sur celle de New- York.
i. Soit C le prix du kilogramme de fin en francs, n le Gours de l'argent, N le change du dollar : l'once cotée pesant 31.1035 grammes de fin et le dollar contenant 100 cents,
1000xnXN nXN C =^ '
2. Nous les empruntons à un article de M. de Foville. Économiste français du 15 juillet 1893.
Voyons maintenant quelles ont été les variations de la valeur de l'argent depuis 1870.
Le tableau ci-contre a été formé au moyen des circulaires de la maison Pixley and Abell, de Londres*.
Ainsi qu'on le verra par le diagramme ci-après, cinq phases peuvent être distinguées dans l'histoire de la dépréciation de Targent depuis 1872. La courbe des prix, dont la direction générale contraste avec celle de la courbe des années 1842- 1872, subit en 1876, en 1879, en 1886, en 1889-1890 et en 1893-1894, 1897 et 1901, des inttexions caractéristiques.
En 1872, le prix de Fonce standard est aux environs du cours qui correspond au pair légal français f^O -^ j. En décembre, l'argent est au-dessous de 60 pence. En décembre 1873, le cours de 59 pence ; en décembre 1874, le cours de 58 pence ; en décembre 1875, le cours de 57 pence sont successivement perdus. Le mouvement se précipite ; en juillet 1876, le prix tombe à 46 V..
L'argent remonte presque aussitôt et très vite à 58 pence (janvier 1877). C'est un maximum qu'on ne retrouvera plus. La baisse recommence ; elle s'arrête en mars 1879, au cours de 48 Vs.
Nouvelle hausse et, en octobre 1879, nouveau maximum, inférieur à celui de 1877. L'argent atteint 53 '/*• Pi^is la baisse reprend et le mouvement descendant ne s'arrête qu'à 42 pence, en août 1886.
En 1889, les cours se relèvent ; en septembre 1890, ils montent à 54 Vs- Encore un prix qu'on ne reverra plus. En décembre 1893, Targent, de chute en chute, est retombé au-dessous de 32. En mars 1894, on note le cours de 27 pence, correspondant au rapport 1 à 34.93. Dans les mois suivants on note au plus haut 30 Vaî ^^^ 1895, les cours oscillent entre 31 Vs et 27 7i6. En 1897, nouvelle chute, à 23 V*; puis derechef, un relèvement des cours : la moyenne annuelle tend à se fixer aux environs de 27. C'est un peu au-dessus de 24 pence
i. On trouvera dans le premier Rapport au Ministre des Finances du Directeur de l'AdmiDistration des Monnaies (i89B) la série des variations mensuelles du prix de l'once standard depuis d83è jusqu'en 1895; ces tableaux ont été continués dans les rapports ultérieurs.